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Avant-Propos

« Mon gars, arrête d’écouter tout le monde, c’est de la merde, parce que le jour où tu vas au trou c’est pas seulement toi qui vas au trou, c’est ta famille, c’est ta mère, c’est tout le monde. »

« Avec la société d’aujourd’hui, le monde comment il se durcit, t’es mort, t’es fiché, tu peux plus marcher tranquille. T’es baisé après, pour la vie. Une fois que t’es dans le système, dans l’engrenage, ils ne vont plus te laisser sortir. Tout le temps, il va falloir justifier ceci, cela... »

Constatant la banalisation de l’incarcération dans l’esprit de beaucoup de jeunes d’aujourd’hui, le Service Jeunesse de la mairie de Villiers-sur-Marne a lancé une opération appelée « Double peine » pour sensibiliser ces jeunes aux nombreux dommages que cause l’incarcération à leur entourage et à eux-mêmes, bien sûr, au-delà du séjour en prison proprement dit.

Un des volets de cette opération était un recueil de témoignages destiné à écouter la souffrance de ceux qui ont eux-mêmes connu l’incarcération ou subi celle d’un enfant, d’un compagnon, d’un frère, d’un ami.

Ecouter cette souffrance, mais aussi dépouiller la prison de son « aura », la montrer dans sa vérité, telle qu’elle est vécue par ceux qui y ont été enfermés, mais aussi par ceux qui l’ont connue en se rendant au parloir.

Dépouiller la prison de son « aura », mais aussi sortir des non-dits, des mensonges, des faux-semblants, des trompe-l’œil qui accompagnent la prison, l’embellissent, la sublime même parfois, rendant ainsi un bien mauvais service aux jeunes.

En réalité, l’incarcération d’un jeune est un séisme de magnitude 100 sur l’échelle d’une vie, un tremblement de terre dont les « répliques » se font sentir des années et des années après, sur des kilomètres et des kilomètres à la ronde. L’idée selon laquelle quand on sort de prison « on a réglé sa dette à la société » — selon l’expression convenue — est une illusion majeure, souvent entretenue par les individus eux-mêmes et par ceux qui, pour leurs besoins de recrutement, ont intérêt à amoindrir le risque encouru. En réalité, c’est au moment où l’individu sort de la prison que les ennuis commencent pour lui, au point parfois que certains n’ont plus d’autres choix que d’y retourner...

Pour cerner cette «  double peine  », j’ai écouté des parents, des frères, des sœurs, des compagnes, des jeunes qui ont connu la prison, des responsables d’association intervenant dans le domaine de la prévention, de la réinsertion et aussi en milieu carcéral. Afin de libérer la parole, dans un domaine où la honte et la peur font pression sur les esprits, il a été décidé d’opter pour l’anonymat des témoignages. Je suis resté le plus fidèles possible à la parole des témoins, avec les inévitables adaptations pour le passage de la langue parlée à la langue écrite. J’ai également modifié les éléments qui permettraient d’identifier les personnes. Pour cette raison d’ailleurs, je n’ai pas précisé qui parlait : parent, délinquant, frère, sœur, responsable associatif... mais il sera facile de le deviner. Dernière précision : j’ai interviewé autant d’hommes que de femmes.

Les témoignages ont été recueillis par mes soins, en octobre 2015, en tête-à-tête, dans un bureau clos à l’Escale de Villiers-sur-Marne, là où est installé le Service Jeunesse de la Ville. Ils ont été enregistrés pour être le plus fidèle possible à la parole de leurs auteurs. Chaque témoin savait que le thème de l’entretien portait sur la notion de « Double peine », de « Dommages collatéraux » liés à l’empri­sonnement. Chaque témoin savait aussi que l’anonymat de son témoignage était garanti. Les témoignages ont ensuite été intégralement retranscrits. Des thèmes ont émergé des différents entretiens et structurent le présent recueil.

Un grand merci à tous ceux qui nous ont accordé leur confiance en nous faisant partager leurs douleurs et leurs inquiétudes sur l’avenir de la jeunesse.
Mais tout au long de cette enquête, une interrogation ne m’a pas quitté : et si au fond, ces jeunes ne banalisaient pas la prison parce qu’ils étaient déjà emprisonnés, dans leur quotidien, par leur langage si particulier, par leur façon de s’habiller, de se saluer, par leur musique, par leurs pratiques sportives, par leurs codes sexuels ou religieux. Et si les quartiers n’étaient pas eux-mêmes des prisons, avec leurs lois, leurs rites, leur commerce parallèle. Dès lors, la cause ne serait pas à chercher dans une «  panne  » de l’ascenseur social, mais bien plutôt dans un effondrement de la passerelle qui relie la cité au reste de la société.

En effet, pourquoi un tel chômage ? Pourquoi tant d’échecs scolaires ? Pourquoi une telle attirance pour la délinquance ? Pourquoi un tel refus d’accepter ceux qui viennent de l’extérieur : pompiers, médecins, policiers, etc ? Cela expliquerait sans doute que l’emprisonnement ne revient alors qu’à passer d’une prison à une autre...

CJ

« Que ce soit pour les personnes qui ont malheureusement eu un moment d’emprisonnement et pour ceux aussi qui sont en précarité dans la rue et qui sont en souffrance physique, pour ceux qui sont en pauvreté, pour ceux qui ont des problèmes de logement, ils l’ont la double, la triple, la quadruple peine... On est tous égaux en principe. Mais quelque part le public qui bien souvent trébuche, c’est un public qui n’a pas forcément la même égalité que tout le monde au départ. Quand on naît dans des familles modestes et qu’on n’a pas les moyens, que les parents sont parfois en souffrance dans l’éducation, la première peine est là peut-être... »

« Déjà ça, c’est un truc de ouf, tu crois qu’il y a que toi qui souffres ; il n’y a pas que toi, c’est ta mère aussi qui va souffrir, et dès que ta mère va vouloir te voir au parloir, tu verras, il n’y a pas un pote à toi qui a le permis qui est prêt à l’accompagner jusqu’à la prison, là tu vas devenir encore plus fou. Double peine... »




© Christian Julia. 2021.
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