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En guise de conclusion

« Double peine, c’est la merde, parce que tu prends cher de tous les côtés. Il y a des jeunes, après, qui se renferment et dès que tu te renfermes, t’écoute plus personne, t’écoute que ta tête, et c’est le diable qui te pisse dans l’oreille, qui te dit de faire ci, de faire ça, il rigole bien. Tu ne paies pas ta dette à la société, tu la paies qu’une fois que t’es mort. Sinon avant cela, tu vas chier toute ta vie. »

Les témoignages ont montré que les jeunes des cités vivent dans un univers qui est en lui-même une prison : prison de la cité, prison de la langue, prison de la culture, parfois même de la communauté. Du bitume, toujours du bitume. Rarement un arbre à l’horizon, un jardin, un potager. Le jeune vit coupé de la nature, du rythme des saisons. Naissance, renaissance. Ces cycles ne modèlent pas ses pensées. Il enfile les jours comme des perles, donc, dans une vision à court terme.

La prison est dans leur tête avant même que les portes de Fleury, de Fresnes ou d’ailleurs ne s’ouvrent pour eux. Une des clefs ? Voyager, voir autre chose. Partir sur la route. Sortir de sa prison :

« On prend dix jeunes, par rapport à leur profil assez critique, on leur dit « Voilà on va partir en Afrique ». On leur donne les conditions : « Ça va être comme ci, ça va être dur, il va faire chaud, vous ne serez pas chez vous, il n’y aura pas papa, maman, les conditions d’hébergement ne sont pas les mêmes, les conditions d’hygiène ne sont pas les mêmes, les conditions de nourriture ne sont pas les mêmes. Il y aura la tolérance de l’hébergement, la tolérance des gens que vous allez voir autour de vous, c’est pas du tout pareil, la culture n’est pas la même, vous allez passer dans un pays musulman ». Les premiers jours, les jeunes qui arrivent là-bas, ils sont dépaysés. Ils se rendent compte qu’il faut apporter des choses à des gens. II y a des jours où ils pètent les plombs parce que c’est dur ce qu’ils font. On leur fait comprendre que ces gens-là, eux, pour vivre, ils doivent travailler comme ça jour et nuit. S’ils ne travaillent pas comme ça, bah ils n’ont rien à manger. Certains jeunes rechignent, d’autres ne rechignent pas à la tâche et au final, au bout d’un mois de projet, quand on s’apprête à partir du village, les jeunes ont les larmes aux yeux parce qu’ils ont le sentiment d’avoir servi à quelque chose alors qu’en France ils ne servent à rien. En France ils sont laissés comme des petites marionnettes dans leur hall d’immeuble. Alors que là-bas, même s’ils n’ont pas été rémunérés, ils ont l’impression d’avoir servi et d’avoir fait du bien autour d’eux. Tout ce sentiment-là fait que vous êtes content parce que les gens du village ont été contents. Les jeunes ont rencontré des gens qui sont différents de tout ce qu’on peut entendre ici ; ils pratiquent un islam de tolérance, de paix, etc. Tous les matins, comme c’est un pays musulman, il y a l’appel de la prière. Les jeunes qui font la prière côtoient ces gens-là, ceux qui ne font pas la prière ne côtoient pas ces gens-là. C’est pas pour autant qu’on va les critiquer ; ils sont libres de faire ce qu’ils veulent. Et pareil pour les repas : tu veux manger, tu manges, tu veux pas manger, tu manges pas, tu te démerdes. Il n’y a pas trente-six mille solutions : tu manges pas à l’heure, bah, tu n’auras pas un autre service... Voilà. Il n’y a pas de grec, pas de MacDo. Le petit déjeuner, c’est avec tout le monde. Il y a toutes ces valeurs-là que j’ai pu connaître à travers mon enfance et à travers mon parcours de la vie de tous les jours. Ces jeunes-là, je me rends compte que quelque part ils n’ont pas eu la chance par rapport à l’évolution de la société d’avoir tous ces paramètres-là dans leur éducation et dans leur évolution de la vie sociale ». Par exemple, moi, quand on était petit il y avait des champs où on allait jouer, il y avait des toboggans, des jardins fruitiers, des fruits qu’on allait cueillir et qu’on mangeait. Ça, ça a fait partie de notre éveil, mais ces jeunes-là ils n’ont pas grandi autour de cela, ils ont grandi autour du bitume. Nous, on avait la chance de voir autre chose... »

« Une fois, avec des jeunes, on est parti en voiture, on a traversé la France, l’Espagne. En France, quand ils ouvraient les yeux, ils voyaient des contrées qu’ils n’avaient jamais vues ! La France, c’est pas que la banlieue. La France, c’est plein de paysages, la France, c’est plein de choses, la France c’est très vaste, il y a le pont de Millau, il y a tout cela ; c’est des choses qu’ils n’avaient pas l’habitude de voir. Il y a des jeunes ici qui n’étaient jamais partis en vacances. Il y a des jeunes ici qui ne connaissent rien. Ils ont arrêté l’école, ils n’ont pas de repères. En Espagne, c’est encore d’autres paysages. Vous prenez le bateau, vous allez au Maroc, c’est une chaleur de vivre, c’est d’autres gens que vous rencontrez, c’est une autre culture, d’autres coutumes. Et puis encore vous traversez l’Atlas, l’Atlas c’est un autre paysage, vous vous arrêtez au bord de la mer dans l’Atlas, vous regardez les falaises, vous pensez à plein de choses, ça vous laisse réfléchir... Il y en a un qui a dit : « On va prendre des photos. » J’ai dit « Non, il y a des choses qui ne se partagent pas. Ces images-là, elles resteront gravées à jamais dans ta mémoire et demain tu en parleras comme moi j’en parle ». Il m’a dit « C’est vrai ». Il y a plein de jeunes qui auraient voulu partir et qui malheureusement ont été incarcérés et n’ont pas eu la chance de partir. Il y a des gens, cela leur a servi dans leur recherche professionnelle, dans leur stabilité sociale. Ils sont plus ouverts d’esprit, ils pensent différemment, ils sont moins communautaristes, ils sont moins enfermés sur eux-mêmes. Parce que eux, ils n’ont pas l’habitude de lire, de voir la télévision, ils sont sur Internet, sur Facebook ou sur leur téléphone, en train de regarder des vidéos. Le fait de pouvoir voyager, de partir en voiture, ça leur ouvre l’esprit. »

« Moi, je dirais aux jeunes : « Ouvrez-vous vers les gens. Parlez avec les gens. Apprenez, instruisez-vous, échangez. Libre-échange des idées, des cultures. Libre-échange des individus. Osez. Ne vous enfermez pas sur vous-même à travers ce qu’on vous fait croire, le shit, la drogue, l’alcool, c’est un nuage de brume qui vous aveugle. »




© Christian Julia. 2021.
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