I
L’histoire qui a bouleversé ma vie d’artiste et ébranlé mes plus solides certitudes a commencé à l’automne 1859. J’étais alors professeur de dessin à l’École des Beaux-Arts de Paris. Mon atelier faisait partie des plus recherchés. Parmi la douzaine d’élèves qu’il comptait, quelques-uns, j’en étais sûr, allaient marquer l’art d’ici la fin du siècle. Et je ne me suis pas trompé. Certains étaient des garçons de bonne famille que leurs parents aideraient sans doute dans leur carrière artistique — encore que ce n’était pas assuré s’ils voyaient d’un mauvais œil que leur enfant devienne un artiste au lieu de succéder à leur père. D’autres étaient d’origine plus modeste. On le sentait à leur tenue, à leur matériel, à leurs mines fatiguées. Ils vivaient le plus souvent dans des conditions difficiles, parfois à plusieurs dans la même chambre, et ne dormaient pas très bien. La quête permanente d’argent pour vivre, ou tout simplement pour manger, les épuisait. Ils en portaient les signes sur leurs visages prématurément vieillis. Enfin, il y avait un petit groupe d’élèves ni riches ni pauvres, qui semblait aborder l’avenir sans complexe et sans restriction.
Même si je m’efforçais d’être d’une objectivité totale, car je redoutais par-dessus tout de passer à côté d’un talent naissant, j’avais tendance, je le reconnais, à privilégier les élèves de familles fortunées. Ils étaient d’ailleurs installés aux meilleures places, tout près du podium où venaient poser les modèles. Les moins chanceux étaient relégués derrière, près des murs. Je ne les négligeais pas pour autant. Mais l’expérience m’avait appris que les élèves de milieux aisés réussissaient mieux que les autres, lesquels sombraient souvent dans l’alcool, vaincus par la pauvreté. Et puis, je nouais parfois des relations étroites avec certains parents qui me faisaient l’honneur de me commander des œuvres ou de m’en acheter. Je me sentais donc obligé de poser un regard bienveillant sur les travaux de leur progéniture, même si je m’interdisais toute familiarité avec les élèves eux-mêmes.
Mais le bel équilibre que j’étais parvenu à établir entre distance et proximité a bien failli être remis en cause par l’arrivée, au début du mois d’octobre, d’un nouvel élève dans mon atelier, un garçon prénommé Mathias.
Il faisait partie des élèves pauvres. J’ai vite deviné qu’il venait de la campagne. Il avait un physique solide et un teint plutôt coloré, signe qu’il avait été élevé au grand air. Son visage était volontaire, son regard perçant. Rien ne lui échappait. Tout ce qui entrait dans son champ de vision était décortiqué, pour ainsi dire autopsié. Ce qui, pour un artiste, était une excellente chose.
Je ne voulais pas lui accorder trop d’importance sous le prétexte qu’il provoquait en moi un certain trouble. Trouble dont je n’identifiais pas bien l’origine. Du moins jusqu’à ce jour de novembre, où il me montra le portrait qu’il avait réalisé, m’avait-il dit, d’une de ses cousines. Je crois que tous les élèves ont remarqué le choc que son travail a provoqué en moi. Ils étaient très attentifs à ma mine quand je faisais mon petit tour parmi eux pour examiner leurs œuvres. Ils essayaient de détecter dans l’expression de mon visage une approbation ou une déception, ou pire, une indifférence. Ils étaient capables d’interpréter le moindre frémissement de mes lèvres, le moindre haussement de mes sourcils, la moindre lueur dans mon regard. Je m’efforçais de contrôler mes émotions afin de ne rien laisser transparaître de mon jugement, mais ce jour-là, il est évident qu’ils ont remarqué quelque chose quand j’ai découvert le portrait peint par Mathias. Je m’en suis voulu de ne pas avoir gardé mon impassivité habituelle. D’autant que l’œuvre n’avait rien d’extraordinaire en soi. Elle était certes réussie, expressive, bien organisée, très aboutie, mais ce n’était pas cela qui avait attiré mon attention. En fait, elle me rappelait le portrait qu’un ami, mon regretté Jules, avait peint de la jeune fille dont il avait été amoureux, la belle Amélie Grandville.
Le modèle était certes très différent, habillé d’ailleurs dans un style plus contemporain, mais il y avait dans la composition générale, dans le choix des couleurs, dans l’expression tendre du visage, dans le rendu à la fois réaliste et poétique du visage, quelque chose qui me faisait penser au portrait de Jules. Mathias semblait très sensible au charme de sa cousine. Nul doute qu’il en était amoureux, comme Jules l’avait été d’Amélie.
Je fis deux ou trois remarques négatives sur son travail, pour tenter de gommer l’effet désastreux qu’avait eu sur les autres élèves l’attention un peu trop appuyée que j’avais accordée à sa toile. Et je passai à un autre travail.
Dans les jours qui suivirent, j’eus bien du mal à me débarrasser du trouble que ce portrait de jeune fille avait fait naître en moi. Quand les élèves arrivaient le matin pour le cours et prenaient place en cercle, devant leur chevalet, autour du podium où les modèles venaient poser quelques après-midi par semaine, je ne pouvais m’empêcher de suivre Mathias du regard. Sa démarche, sa façon de se tenir devant sa toile, de peindre avec des gestes amples et assurés — tout me rappelait mon ami Jules. Les ressemblances physiques et artistiques m’intriguaient. En consultant sa fiche au secrétariat de l’École, j’avais découvert que ses parents habitaient dans le nord, à Guise. Son père était ouvrier dans l’usine de poêles Godin, et sa mère lingère. Or, dans sa jeunesse, mon ami avait fait un long séjour dans la région, un été. Alors… Ce qui s’était passé cet été-là était si extraordinaire que je pouvais tout imaginer.
À partir de ce jour, j’ai commencé à m’interroger : se pouvait-il qu’il fût en réalité le fils de Jules ? Et dans ce cas, étais-je en droit de lui révéler dans quelles circonstances étonnantes il avait été conçu ? Ou valait-il mieux qu’il restât dans l’ignorance de ses origines ? Après tout, qu’est-ce que cela lui apporterait s’il découvrait qui étaient ses vrais parents ? Sauf si je sentais que cette question le taraudait, l’empêchait d’avancer dans sa vie, dans son art. Mais cela ne semblait pas être le cas. Mathias était un jeune homme gai, créatif, bien dans sa peau et à l’aise avec les autres. Comme son père, je dirais. En le connaissant mieux, je pourrais sans doute répondre à mes interrogations, découvrir ce qui le reliait à mon ami Jules. Mais je l’ai dit, je tenais à garder une distance avec mes élèves, c’était important pour préserver mon autorité de professeur, mon objectivité dans mon jugement sur leur travail et aussi ma vie privée. Ces questions commençaient à occuper un peu trop mon esprit et affectaient ma sérénité. Il était impératif que je les tranche. Le point le plus douloureux était qu’en fait, je n’avais aucune certitude. La vérité était si dérangeante qu’il m’arrivait parfois de douter que tout cela ait vraiment eu lieu. Dans ces conditions, je risquais de perturber Mathias pour quelque chose qui n’existait que dans mon esprit. J’étais en plein dilemme et je comptais un peu sur le destin pour m’aider à prendre une décision.
II
J’ai connu Jules dans ma jeunesse. Nous étions tous deux élèves de l’École des Beaux-Arts, celle-là même où je suis devenu professeur bien des années plus tard. Mais à l’époque, j’avais vingt ans et je n’imaginais pas le destin qui m’attendait. Mes parents étaient des bourgeois du quartier, pas très heureux que je veuille devenir artiste, mais mes professeurs les avaient convaincus de mon talent ; selon eux, je pouvais réussir ma vie sans forcément reprendre l’imprimerie paternelle, laquelle serait sans doute en de bien meilleures mains avec mon jeune frère.
Jules, lui, était issu d’un milieu modeste, et même pauvre. Il avait perdu son père très jeune et avait été élevé par sa mère, une couturière qui travaillait du matin au soir, et parfois la nuit, pour une misère. Mais il avait la peinture dans le sang et avait obtenu une bourse pour entrer aux Beaux-Arts. Il partageait une mansarde mal chauffée avec deux amis peintres, aussi pauvres que lui. Les trois garçons faisaient contre mauvaise fortune bon cœur, comme beaucoup d’artistes de l’époque. Ils vivotaient mais croyaient en leur talent et ne doutaient pas qu’ils allaient réussir. En attendant ces jours heureux, ils passaient leur temps dans les cafés du quartier à refaire le monde et à critiquer les artistes reconnus. Ils comptaient bien révolutionner l’art. Et ils n’avaient pas tort. La peinture ronronnait. L’enseignement perpétuait une tradition académique dont on sentait bien qu’elle était dépassée. La vague impressionniste n’allait pas tarder à tout renverser sur son passage…
Un coin de leur logis était aménagé en atelier. Ils s’y relayaient pour peindre des toiles qu’ils essayaient de vendre à des élèves plus riches qu’eux… C’est ainsi que Jules s’était rapproché de Guillaume Grandville, un autre élève des Beaux-Arts, issu, lui, d’une famille fortunée du Nord. Guillaume était un individu étrange, avec lequel on ne se liait pas facilement. Il était grand et maigre, son visage était creusé et d’une pâleur extrême. La mort semblait rôder autour de lui. Mais je dois reconnaître qu’il avait une élégance naturelle qui séduisait, outre une très grande culture et un goût artistique très sûr.
Jules, pour se faire un peu d’argent, posait pour des peintres. Guillaume lui proposa donc d’être son modèle et l’invita dans l’atelier qu’il avait aménagé dans le grenier de l’hôtel particulier que ses parents possédaient dans le Marais. C’est ainsi qu’il fit la connaissance d’Amélie, la sœur de Guillaume. Elle pénétra un jour dans l’atelier de son frère et tomba sur Jules, nu, dans la pose de Dionysos, le dieu du vin et de la fertilité. Guillaume, en voyant sa sœur entrer, eut tout juste le temps de lancer une couverture à Jules pour cacher sa nudité. Amélie fit comme si elle n’avait rien vu. Jules tomba immédiatement sous le charme de la jeune fille. Et il ne douta pas que la réciproque fût vraie.
Par la suite, Jules ne cessa de lui demander des nouvelles d’Amélie, si bien qu’il comprit vite que son ami en était amoureux. Mais les différences de naissance rendaient difficiles les contacts. Guillaume ne sembla pas gêné par les sentiments de Jules. Bien au contraire, il lui proposa de venir plus souvent poser dans son atelier, favorisant ainsi les rencontres avec sa sœur. Il le présenta même à ses parents qui l’invitèrent quelquefois à dîner, ce qui eut pour effet de resserrer les liens entre les deux jeunes gens.
Jules voyait parfois la belle Amélie aux expositions que notre école organisait de temps en temps. Il l’a même invitée dans sa mansarde, en ayant pris soin de demander avant à ses amis de lui laisser le champ libre. La pauvreté de Jules ne semblait pas gêner la jeune fille, pas plus que l’aspect peu engageant de son logis. Mais il ne se passait jamais rien. Amélie semblait manifester de l’intérêt pour Jules, mais pas au point d’avoir une relation plus intime avec lui ! Elle était d’une famille où l’on attend de rencontrer son mari pour manifester un quelconque désir. De sorte qu’il était bien difficile pour Jules de savoir ce que la jeune fille éprouvait vraiment pour lui.
Guillaume suivait avec le plus grand intérêt l’amour naissant de son ami pour sa sœur. Au printemps, il proposa à Jules de peindre le portrait de la jeune fille. Il n’aurait pas pu le faire lui-même, ses peintures puisaient en effet leur inspiration dans les sombres profondeurs de l’âme humaine et elles étaient difficiles à regarder. Son Dionysos, par exemple, semblait pris de démence et sa ressemblance avec le modèle qui avait posé pour lui, mon ami Jules, était très lointaine !
Jules, en revanche, manifestait pour ce genre d’exercice un talent exceptionnel. Guillaume se montra très généreux et Jules se mit aussitôt au travail. L’occasion était trop belle ! De l’argent, et la perspective de passer de longs moments avec Amélie. Le jeune homme prit son temps. Il n’était pas pressé de finir ce portrait et multiplia les séances de pose dans sa mansarde…
À cette occasion, Jules s’interrogea sur l’étrange relation que Guillaume entretenait avec sa sœur. Pourquoi voulait-il que Jules fît son portrait ? Mon ami a pensé dans un premier temps que c’était pour lui permettre de multiplier les occasions de contact avec elle, mais il a vite compris qu’il se trompait. En fait, Guillaume éprouvait pour sa sœur des sentiments puissants — sentiments qui semblaient réciproques, et d’une même intensité. Amélie vouait à son frère une admiration sans borne. Elle voyait en lui un artiste très prometteur dont peu de gens savaient apprécier le talent, mais qui finirait par être reconnu à sa juste valeur. Jules, qui aurait bien aimé entendre la jeune femme parler de lui avec ce même enthousiasme, se dit alors qu’il aurait bien du mal à lutter contre une telle concurrence. Mais il ne s’avoua pas battu pour autant. Elle n’allait pas épouser son frère ! Tout n’était donc pas perdu.
À l’évidence, cette commande n’était pas destinée à le mettre en contact avec sa sœur. Elle avait un autre but. Mais lequel ?
Guillaume finit par s’impatienter. En réalité, il était déjà très malade. Tout le monde le savait. Nos cours étaient souvent interrompus par ses quintes de toux terribles. On devait l’accompagner à l’infirmerie de l’École et on reprenait nos travaux tant bien que mal sous le regard inquiet de notre professeur, qui était très ami avec ses parents.
Il voulait donc au plus vite prendre possession du portrait de sa sœur.
Constatant la progression de la maladie de son ami, Jules accéléra la réalisation du tableau. Et quand il l’eut terminé, il l’offrit à Guillaume, qui en fut enchanté. Il faut dire que l’œuvre de Jules était très réussie. Amélie paraissait vivante, éblouissante dans sa jeunesse et sa beauté. On sentait bien en voyant le portrait l’intense amour qui unissait le peintre à son modèle. C’était bien souvent le cas, et ça l’est toujours ! Mais il y avait quelque chose dans ce portrait, une sorte de magie, qu’on ressentait au premier coup d’œil. À l’époque, la photographie faisait son apparition et on se disait qu’un jour peut-être, on parviendrait avec ces instruments nouveaux à rendre la figure humaine avec un grand réalisme. Mais pour l’heure, seule la peinture était capable d’une telle prouesse et Jules, dans ce portrait d’Amélie Grandville, l’avait poussée à un haut degré de perfection.
Et c’était justement cette magnifique capacité à exprimer la beauté féminine, à rendre la jeune fille vivante, avec ce regard qui semblait nous suivre, que j’avais retrouvée dans le portrait réalisé par mon élève Mathias. Mais était-ce une raison pour établir un lien entre lui et mon ami ? Tout cela n’était peut-être qu’une coïncidence…
III
L’été arriva. Les Grandville avaient l’habitude de le passer dans la belle propriété datant du début du XVIIIe siècle qu’ils possédaient dans le nord de la France, pas très loin de Guise, la ville natale de Mathias. Guillaume, se sentant de plus en plus malade, ne pensait pas pouvoir venir dans la maison familiale. Il proposa alors à Jules de le remplacer, pour ne pas laisser sa sœur seule. Jules, on l’imagine sans peine, ne refusa pas la proposition de son ami. L’idée de passer les mois d’été avec la femme qu’il aimait le réjouissait au plus au point. Il imaginait que le cadre enchanteur du château des Grandville serait sans doute plus propice à un rapprochement charnel que sa mansarde. Amélie ne vit pas d’inconvénient à sa venue. Elle avait confié à sa mère que Jules lui inspirait des sentiments purement amicaux, que c’était pour elle avant tout un ami de son frère. Ses parents n’avaient donc pas vu d’un trop mauvais œil cette venue. Il faut dire que Guillaume avait beaucoup insisté auprès de sa mère pour qu’elle accepte la présence de Jules, même si le jeune homme n’était pas du même monde qu’eux.
C’est ainsi que Jules se retrouva en villégiature dans la propriété de ceux qu’il lui plaisait de considérer comme ses futurs beaux-parents, même si, parfois, cette idée lui paraissait un peu folle. Mais il était trop jeune pour s’interdire de rêver. Guillaume lui avait demandé d’emporter avec lui le portrait d’Amélie et de l’installer dans le grand salon au rez-de-chaussée. Il l’avait aussi habillé de pied en cap. Car Jules n’avait rien de correct à se mettre, et surtout pas de tenues d’été un peu élégantes. Amélie ne pouvait pas se présenter avec un homme en guenilles. Guillaume exagérait. Jules s’arrangeait pour être toujours vêtu correctement, mais ses tenues n’étaient pas appropriées pour des vacances d’été dans la haute société.
Dans le grenier de ma maison, je suis allé rechercher les lettres que Jules m’a envoyées durant cet été-là. Je les avais conservées précieusement car elles décrivaient des phénomènes si extraordinaires que je voulais en garder une trace. Sage précaution. Je pourrais toujours les montrer à Mathias si je me décidais à lui parler des événements que Jules avait vécus. Comme il était décédé, ces lettres constituaient un témoignage unique.
La première lettre que Jules m’envoya fut enthousiaste. Il découvrait un univers qu’il ne fréquentait pas d’habitude, celui des riches en vacances. Il me décrivait le château avec force détails. Son architecture assez classique, le dédale des pièces, le riche ameublement. Les peintures accrochées aux murs, en revanche, lui donnaient la nausée. Il m’écrivait : « Comment a-t-on pu peindre de telles horreurs ? ». Il n’était pas mécontent de rehausser l’ensemble avec son portrait d’Amélie. Il trônait désormais dans le salon, où ils passaient tous la soirée après le dîner, en jouant aux cartes ou en lisant. Il y avait avec lui Amélie, bien sûr, sa mère et deux de ses petites nièces, Joséphine et Émilie. Le père ne venait qu’en fin de semaine, car ses affaires le retenaient à Paris le reste du temps.
J’étais heureux de voir mon ami prendre du bon temps, loin de la misère qui lui collait à la peau toute l’année. Il était dans un cadre merveilleux, avec la femme qu’il aimait. Que demander de plus ?
Mais, très vite, les choses se gâtèrent…
Dans sa deuxième lettre, Jules me fit part de phénomènes qui commençaient à l’inquiéter. Voici ce qu’il m’a écrit alors :
« Mon cher Paul,
Je ne t’en ai pas parlé dans mon précédent courrier, car je n’étais encore sûr de rien. Mais cela se confirme, alors, je dois te le dire.
Depuis mon arrivée, je ressens une sorte de déjà-vu. Tu connais ce phénomène : on a l’impression d’avoir déjà vécu dans un endroit. Il est nouveau et pourtant on le connaît déjà très bien. Le croiras-tu, mon cher Paul ? Mais c’est ce qui m’arrive depuis que je suis au château des Grandville. J’ai l’impression d’être déjà venu ici. Amélie elle-même en a été très surprise. Un jour, elle m’a proposé d’aller au grenier, où des tas de tableaux anciens sont entreposés. Elle a pensé que cela m’amuserait de voir ces vieilles toiles. « Un vrai musée des horreurs, m’a-t-elle prévenu. Guillaume connaît l’endroit par cœur. Et cela le fait beaucoup rire ! ».
Nous avons quitté le salon et nous nous sommes engagés dans le grand escalier du hall, mais, à sa grande surprise, je ne l’ai pas suivie, comme on pouvait s’y attendre. C’est moi qui me suis mis à marcher le premier. Je n’étais pas censé savoir comment on accédait à ce grenier. Et pourtant, j’y suis allé sans hésitation. Le plus étonnant est que Julie ne se souvenait plus très bien où il se trouvait. Il faut te dire, cher Paul, que le château est immense et que c’est un dédale de couloirs et de passages. Mais j’ai marché sans hésiter un seul instant. Amélie n’en revenait pas : « Mais vous y êtes déjà allé ? Vous semblez très bien connaître l’endroit ! Guillaume vous a dit où il se trouvait ? C’est cela ? ». Je n’ai pas su quoi lui répondre. J’étais très troublé. « Oui, ai-je dit pour me sortir d’affaire, il m’en a parlé ». « Ah ! C’est donc ça ! C’est vrai que c’est son refuge. Il y passe des heures. Si on ne le voit plus, pas de soucis, on sait où il est ! Il dit que ces vieilles peintures sont magiques ! Magiques ? Certes non, hideuses, en vérité ! ».
Mais Guillaume ne m’avait rien dit. Je me demande bien pourquoi je savais où se trouvait ce grenier alors que c’était la première fois que je mettais les pieds dans ce château !
Ce n’est pas tout. Dès mon arrivée, la cire des bougies, le parfum de lavande dans les armoires, l’odeur de moisi des tapisseries, tout cela m’a paru familier. Il m’a semblé que j’avais déjà marché sur les vieilles marches en pierre de l’escalier. Dès mon arrivée, je me suis senti bien ici. Et pourtant, tu connais ma vie, cher Paul, ce château est bien différent des lieux que je fréquente habituellement.
Mais je ne m’inquiète pas trop. J’avoue que ce séjour est une grande nouveauté pour moi, me voilà plongé dans un univers hors du commun. Tout ici est extraordinaire : les meubles sont des merveilles d’ébénisterie, la vaisselle présente de sublimes décorations, les tentures aux murs témoignent d’un savoir-faire peu commun. Tout m’émerveille. Et je ne te dis rien des plats mijotés par la vieille cuisinière ni du jardin avec ses allées bien rectilignes et ses parterres de fleurs enivrantes. Et puis il y a ma douce Amélie. Je suis si heureux de l’avoir à mes côtés du matin au soir. Nous faisons de longues balades dans le jardin, et nous allons nous promener dans le bois tout proche. Elle est vraiment délicieuse. Je m’interdis de rêver, car elle est d’un autre monde que le mien. Et j’ai du mal à savoir quels sentiments elle éprouve pour moi. Mais il est tellement évident que nous sommes faits l’un pour l’autre !
Alors je me dis que cette impression de déjà-vu est peut-être la conséquence de ce changement de vie complet. Il est possible que le phénomène disparaisse peu à peu.
Je regrette juste de ne pas pouvoir peindre. Ça me manque beaucoup. Les paysages sont si beaux ici. Mais j’ai mon carnet et je fais des croquis pour garder une trace de mes impressions.
Voilà qu’on m’appelle pour le dîner. Je te quitte.
Je t’embrasse, cher Paul.Ton ami Jules, heureux d’entre les heureux. »
J’étais satisfait de voir que mon ami Jules vivait une aventure merveilleuse, très loin à l’évidence de son quotidien miséreux à Paris. Je n’étais pas surpris qu’il se soit mis si vite dans la peau d’un jeune bourgeois riche. Il avait beaucoup d’élégance, dans sa façon de se comporter en société, de s’exprimer, de capter l’attention des autres sans les indisposer. Il était très différent des ivrognes que la misère le condamnait à fréquenter à Paris. Il s’accommodait de leur compagnie pour ne pas rester seul, mais, Dieu merci, ils n’avaient pas déteint sur lui. Et j’imagine que la nourriture ne devait pas ressembler à celle des bouillons ou, pire, à celle qu’ils préparaient eux-mêmes dans leur masure, avec cet horrible vin qu’ils m’avaient obligé à boire un soir où nous nous étions retrouvés pour fêter la vente d’une de leurs toiles. Et encore, ils avaient mis les petits plats dans les grands !
Je me doutais que Jules devait être un peu chamboulé dans ses habitudes. D’où sans doute ses curieuses sensations.
IV
Mais je reçus à peine deux jours plus tard une autre lettre de lui, encore plus inquiétante. Il m’écrivait ceci :
« Mon cher Paul,
Il est arrivé cet après-midi un événement tout à fait extraordinaire que je me dois de te raconter dans le détail.
Je t’ai dit que les nièces d’Amélie passent leurs vacances avec nous. Elles n’ont pas d’amies sur place. Alors, je m’efforce de jouer avec elles. Nous faisons des parties de cartes, ou nous lisons ensemble des livres illustrés. Je m’emploie aussi à les initier à l’art. Nous noircissons des feuilles et de feuilles de dessins. Ça les amuse beaucoup. Elles ont dix et douze ans, je crois. Elles sont adorables. La plus grande s’appelle Joséphine et la plus jeune, Émilie.
Et cet après-midi, nous nous sommes promenés ensemble dans le jardin, sans Amélie qui voulait rester auprès de sa mère. Au bout d’une allée, j’ai dit aux deux enfants : « Et si on allait faire de la balançoire ? ». Je me souvenais en effet qu’il y avait des balançoires un peu plus loin. Les fillettes ont éclaté de rire ! « Mais, Jules ! Il n’y a plus de balançoires ! ». Tu lis bien, cher Paul. Il n’y avait plus de balançoires. Elles ont été retirées au printemps dernier. Elles étaient toutes pourries et il était dangereux de les utiliser.
Tu imagines mon trouble : comment pouvais-je savoir que des balançoires avaient été installées dans ce jardin ? Là, ce n’est plus du déjà-vu, c’est un souvenir qui ne m’appartient pas. Bon, je me suis rassuré en pensant qu’on m’en avait peut-être parlé à un moment donné, mais que j’avais oublié. Amélie me raconte souvent ses souvenirs de vacances quand elle était petite.
En fait, je dois te l’avouer, je sens une étrange transformation en moi. Paul, tu ne me reconnaîtrais pas. Je suis devenu un vrai bourgeois. J’ai désormais mes habitudes au château. Le soir, après le dîner, je vais avec Amélie dans le fumoir et je me sers un digestif, tandis qu’elle s’allume un petit cigare ! Oui, un petit cigare ! La grande vie.
Je pense que j’essaie de compenser l’absence de son frère. Elle est très attachée à Guillaume. Ils ont passé toutes leurs vacances ensemble dans ce château. Alors le fait qu’il ne soit pas venu la perturbe. Ce n’est pas de bonne augure. Nous n’avons pas de nouvelles encourageantes. Le père est venu en fin de semaine et nous a dit que son état s’était encore dégradé. Ses poumons ne guérissent pas, malgré les traitements qu’il reçoit. Il tousse de plus en plus. C’est dramatique. Je pense que j’essaie de faire oublier son absence en me comportant comme lui. Guillaume et moi, tu le sais, on a passé pas mal de temps ensemble, je connais ses manières, sa façon d’être, ses mimiques, ses habitudes de langage. Je crois que je suis en train de me glisser dans sa peau, pour qu’Amélie oublie un peu qu’il n’est pas là, qu’ils ne passeront sans doute plus leurs vacances ensemble. À cause des petites nièces, on essaie de maintenir une ambiance agréable, mais le cœur n’y est pas. Et elles le sentent bien. « Il vient quand, Oncle Guillaume ? », a demandé la plus petite hier. On n’a pas trop su quoi lui répondre.
Je te quitte, je vais continuer à explorer le grenier. Guillaume a raison, ces toiles ont quelque chose de magique. Je note dans mon carnet plein d’éléments que je découvre en les examinant. Ce sont des portraits, des paysages, quelques natures mortes. Rien d’extraordinaire mais elles ont un petit quelque chose qui est intéressant. Je te montrerai mon carnet à mon retour, et je te dirai tout !
À bientôt mon ami,
Ton Jules qui t’embrasse. »
J’avais l’impression que Jules était en train de découvrir l’Amérique. En tout cas une contrée lointaine, à mille lieues de chez lui. Je pense que son amour pour Amélie était pour beaucoup dans sa volonté de se fondre dans le moule du milieu des Grandville. Il était clair qu’il voulait qu’elle devienne sa femme et il tenait à faire bonne figure auprès de ses hôtes. Il s’était attiré la sympathie des petites nièces, restait à séduire la mère et le père. je n’étais pas inquiet, il avait adopté la bonne stratégie : ressembler à Guillaume.
Mais je m’étais emballé…
Deux jours passèrent et je reçus une nouvelle lettre qui me glaça le sang :
« Cher Paul,
Je vis des moments éprouvants au château. Je t’ai dit à quel point je me sentais bien désormais dans ce lieu qui m’était pourtant étranger il y a quelques semaines à peine. J’ai pensé à une impression de déjà-vu, à des choses qu’on m’aurait dites et que j’aurais oubliées. Je t’ai parlé aussi de ma volonté de compenser l’absence de Guillaume en me fondant un peu dans sa peau.
Mais voilà, ce que je vais te dire va te surprendre, cher Paul : en fait, je crois que je suis en train de devenir Guillaume ! Oui, je suis en train de devenir lui, dans ce château, alors qu’il se meurt dans un sanatorium ! Une illusion, tu me diras ? Non, Paul, c’est la vérité. Je ne suis plus moi-même. Guillaume s’est emparé de mon corps. Il m’habite. C’est lui qui me guide dans le château, dans le parc. Et cela ne date pas d’hier. En fait, il en est ainsi depuis mon arrivée ! Comment cela est-il possible ?
Hier, en passant devant le portrait que j’ai peint d’Amélie, j’ai ressenti une impression venue des profondeurs, comme une vibration qui me parcourait. Ce tableau est magique. Il n’est plus tout à fait celui que j’ai peint. Je ne sais pas ce que Guillaume lui a fait, mais il a un pouvoir. J’en suis sûr. Comme les tableaux du grenier. Il n’est pas un objet inanimé, il est vivant. C’est un passeur.
Tu vas penser que je suis fou. Mais j’ai réfléchi longuement à tout cela. Et je pèse mes mots, car je tiens à ce que tu notes bien toutes mes impressions. J’ignore où cette aventure va me conduire. Il est donc essentiel pour moi que je t’informe de tout ce qui se passe ici, de tout ce que je ressens. Je n’ose même pas en parler à Amélie, de peur de compromettre notre future union si elle me prend pour un fou. Mais à toi, Paul, je peux tout dire. Car tu sais que je suis sain de corps et d’esprit. Enfin, je le suis encore. Je ne sais pas ce qu’il en sera demain…
La vérité est celle-ci : ce n’est pas moi qui me suis mis dans la peau de Guillaume, c’est Guillaume qui s’est mis dans la mienne. Et cette magie s’est opérée par le portrait. J’en suis sûr.
Je t’embrasse, mon Paul.
Ton ami, qui n’est plus tout à fait Jules. »
Cette lettre avait de quoi m’inquiéter. Jules était quelqu’un de solide. Il avait les pieds sur terre. Je ne parvenais pas à croire qu’il était en train de perdre la raison. Je ne doutais pas de la réalité de ses sensations. Guillaume m’avait toujours inspiré une grande méfiance. Jules s’était attaché à lui parce que cela lui permettait de rencontrer Amélie, mais les deux garçons étaient tellement opposés ! Il y avait quelque chose de malsain chez Guillaume. Je le sentais capable d’avoir entraîné Jules dans une aventure qui défiait les lois de la réalité.
V
Il s’écoula quelques jours et je fus sans nouvelle de Jules. Mon inquiétude grandissait. J’aurais voulu aller le voir. Peut-être avait-il besoin d’aide ? Et puis j’ai reçu cette lettre de lui :
« Cher Paul,
Je ne sais par quoi commencer. J’ai tant de choses à te raconter ! ll s’en est passé depuis ma dernière lettre !
Dans les jours qui ont suivi, mon impression que la volonté de Guillaume était en train de remplacer la mienne s’est intensifiée. J’ai bien senti que je n’étais plus moi-même. Pourtant, comme j’étais conscient qu’une autre personnalité avait pris possession de moi, je dois bien admettre qu’il restait encore un peu de Jules en moi ! Assez pour me rendre compte que je n’étais plus Jules ! J’espère que tu me suis ! Il est tellement difficile de mettre des mots sur ce que j’ai vécu ces jours-ci.
Mais avant-hier, le soir, il s’est passé quelque chose que je n’aurais jamais imaginé. J’étais dans ma chambre. Je commençais à me déshabiller avant de me coucher. Je me suis regardé dans le miroir au-dessus de la commode et ce n’est pas moi que j’ai vu. Enfin si, c’est moi que j’ai vu dans le reflet, mais avec les yeux de Guillaume. Je m’étais devenu étranger. Je me suis dit en me voyant : « Tiens, il est assez bien fait de sa personne, ce garçon ! ». C’était fou ! J’ai failli perdre la raison, mais à ce moment-là, la porte s’est ouverte et Amélie est apparue ! Elle n’a rien dit. Moi non plus, j’étais paralysé par l’émotion. Amélie dans ma chambre ? Est-ce que cela se concevait ?
Tu ne vas pas me croire, mais Amélie, si distante avec moi depuis que je la connaissais, Amélie s’est approchée de moi et m’a embrassé. Pas une petite bise sur la joue — ce qui aurait déjà été un sommet ! — non, un baiser sur mes lèvres. Un long baiser d’amour. Je la sentais vibrer contre moi. Son cœur battait à tout rompre, sa respiration devenait haletante. Je n’ai pas compris ce qui se passait, mais je me suis laissé porter par les événements.
Elle m’a poussé sur le lit et a commencé à me déshabiller.
Elle a juste lâché ce mot, comme une libération : « Enfin ! ».
Je suis désolé, cher Paul, de t’infliger ces détails gênants, mais toi seul peux comprendre à quel point ce moment était surprenant pour moi.
Alors je n’ai pas hésité, je l’ai déshabillée à mon tour et nous avons fait l’amour. Ce fut d’une violence inouïe ! Je ne me suis pas reconnu ! Jamais je ne me serais cru capable d’une telle brutalité. Nous étions comme deux fauves qui avaient été privés d’amour depuis toujours et qui rattrapaient le temps perdu. Était-ce de l’amour d’ailleurs ? Plutôt un acte d’une sauvagerie monstrueuse. Je ne me reconnaissais pas et je ne reconnaissais pas Amélie, ma douce Amélie, qui n’osait même pas effleurer ma main la veille encore !
Amélie lançait régulièrement des « Ah ! Guillaume ! » auxquels répondaient des « Amélie, mon amour ! ».
J’ai alors compris que c’était en fait Guillaume qui était en train de faire l’amour avec sa sœur ! Et moi je les regardais faire ! Il s’était servi de moi, par je ne sais quel sortilège, pour parvenir à ses fins ! Tout me revenait en mémoire : l’étrange attachement de Guillaume pour sa sœur, l’indifférence d’Amélie à mon égard, la façon dont Guillaume avait favorisé nos contacts, et bien sûr le portrait qu’il m’avait commandé et qu’il m’avait demandé d’emporter en vacances. C’est par lui qu’il s’était introduit en moi. J’en étais certain maintenant. Mais je me posais une question : Amélie était-elle au courant de la machination de son frère ? À l’évidence, oui. Elle n’était pas entrée dans ma chambre par hasard. Elle savait qu’elle allait retrouver son frère… dans mon corps. Il est très difficile de te décrire ce que j’ai ressenti alors. En fait, nous étions deux à faire l’amour avec Amélie : mon corps et l’esprit de Guillaume qui le guidait, qui en recueillait toutes les sensations, toutes les jouissances. Mon âme, elle, avait déserté mon corps. Elle était là, quelque part, à regarder la scène. Mais très vite j’ai senti qu’horrifiée par ce qu’il vivait, elle a quitté la pièce, quitté ce monde. Le frère et la sœur ont continué à faire l’amour comme des sauvages. Ils voulaient profiter jusqu’à l’épuisement de ce moment car ils se disaient que c’était maintenant ou jamais, que l’occasion ne se représenterait pas une seconde fois.
Quand je suis revenu à moi, le lendemain matin, tu ne vas pas me croire, cher Paul, je me suis senti changé. Mon âme semblait avoir réintégré mon corps après cette nuit effroyable. Je suis tout de suite allé me regarder dans le miroir, comme la veille, mais cette fois je me suis vu avec mes yeux, mes propres yeux, pas ceux d’un autre ! Tout semblait être rentré dans l’ordre. Ce n’est pas facile à décrire. Le Jules que j’étais depuis mon arrivée au château, et qui était en fait Guillaume, lequel, peu à peu avait pris possession de moi, n’était plus là. À la place, il y avait le Jules que tu as toujours connu. Pas le bourgeois fortuné du Nord, mais le petit Parisien sans le sou. Dans un sens, j’étais heureux de me retrouver, tu l’imagines. Même si je me sentais moins élégant, moins bien élevé, moins instruit, moins sûr de moi, moins riche surtout, et donc moins puissant. Mais j’étais moi-même, ce n’était pas extraordinaire mais, au fond, cela me convenait plutôt… !
Je me suis habillé et je suis descendu. J’étais impatient qu’Amélie m’explique ce qui s’était passé la nuit dernière. J’ai trouvé toute la famille réunie dans le grand salon. L’ambiance était lourde. Le père était présent aussi. Il était venu avec une mauvaise nouvelle : Guillaume était mort au petit matin. Il avait eu une violente crise, la plus violente depuis son admission au sanatorium, si violente qu’elle avait attiré tout le personnel. Ils n’ont pas réussi à calmer sa douleur. Et il s’est éteint dans une agonie terrible. J’ai alors compris qu’avant de s’envoler pour l’Au-delà, son âme avait voulu aller au bout de la passion qu’il nourrissait pour Amélie. Et pour braver l’interdit, il avait eu l’idée de m’utiliser. Je suis convaincu qu’il avait compris la magie des tableaux du grenier et l’avait appliquée au portrait que j’avais peint de sa sœur. Quelle magie ? Je serais bien en peine, mon cher Paul, de t’en dire plus !
Ils m’annoncèrent la nouvelle avec ménagement. Ils savaient que Guillaume et moi nous étions très liés. Ils ne se doutaient pas que nous avions été proches à un point qu’ils ne pouvaient imaginer. Seule Amélie le savait, mais elle ne m’a pas regardé une seule fois. Elle avait le visage caché dans son mouchoir. Elle pleurait toutes les larmes de son corps. La mort avait emporté l’amour de sa vie. J’étais le seul à le savoir et cela me troublait profondément. Car j’avais aimé Amélie. J’avais cru vaincre l’affection qu’elle avait pour son frère, je m’étais persuadé qu’elle finirait par tomber dans mes bras. Mais après ce qui s’était passé la nuit dernière, toutes mes illusions s’étaient envolées.
Nous sommes aussitôt rentrés à Paris. Amélie dans la voiture avec sa mère, moi dans l’autre voiture avec son père.
Tu vas me revoir bientôt, comme tu m’as toujours connu !
Ton ami Jules qui t’embrasse. »
Effectivement, j’ai revu Jules une semaine plus tard. Il m’a fait jurer de ne raconter cette histoire à personne. Qui, d’ailleurs, aurait pu la croire ?
Les années ont passé. Nous nous sommes un peu perdus de vue. Amélie a été emportée par la maladie, à son tour, comme Guillaume. Jules a été blessé à la guerre de 1870. Je lui ai rendu visite à l’hôpital où il était soigné. On ne s’était pas revus depuis longtemps. Il avait renoncé à la vie d’artiste, il n’osait plus toucher un pinceau, et il était devenu boulanger ! Tandis que moi, j’avais continué à peindre, j’avais eu un certain succès et j’étais devenu professeur aux Beaux-Arts.
Jules, ce jour-là, m’a appris la mort d’Amélie. Il n’avait plus eu de contact avec elle, il n’avait d’ailleurs pas cherché à la revoir, mais il avait eu de ses nouvelles. Il avait su qu’elle avait eu un garçon, quelques mois après l’horrible nuit d’amour. L’enfant avait été confié à un couple qui habitait Guise.
Hélas, Jules n’a pas survécu à ses blessures et il est mort quelques semaines après ma visite.
Voilà pourquoi, quand j’ai vu entrer Mathias dans mon atelier, j’ai ressenti un trouble immense. Il ressemblait tellement à Jules ! Et il venait de Guise ! Et sa manière de peindre était si proche de celle de mon ami ! J’étais convaincu qu’il était l’enfant d’Amélie et que la famille Grandville l’avait confié à un couple de la région.
Mais j’étais devant un dilemme. Est-ce que je pouvais lui révéler dans quelles étranges circonstances il avait été conçu ? Pouvais-je lui dire qu’il était le fruit de l’amour incestueux d’un frère pour sa sœur ? Et en même temps, il est tellement le portrait de son père…
Ce matin-là, j’ai rassemblé les lettres que m’a envoyées Jules. Je les ai entourées d’un joli ruban mauve. Je les ai glissées dans ma poche et je suis allé assurer mon cours à l’École. Je n’avais pas arrêté ma décision. Allais-je lui donner ? Les garder pour moi, pour moi seul, préserver le secret de mon ami Jules, comme il me l’avait fait jurer ? Je n’en savais rien. Ces questions me torturaient.
Mathias était là, à sa place habituelle. Je l’ai longuement regardé. Il en a été assez gêné, se demandant pourquoi il attirait ainsi mon attention. Je ne me suis pas soucié de ce que les autres élèves pouvaient penser. J’étais convaincu d’avoir en face de moi le fils de Jules et d’Amélie. Jamais je n’aurais osé dire « le fils de Guillaume et d’Amélie ». Ce sont deux corps qui se sont unis la fameuse nuit, pas deux âmes. La nature, malgré le sortilège, a imposé sa loi : Mathias a le regard perçant de sa mère, Amélie, et la détermination de son père, Jules. Il n’a rien de Guillaume. Du moins je l’espère.
Les élèves se sont demandé ce qui m’arrivait. J’ai posé ma main sur la poche qui contenait les lettres de Jules. J’ai hésité un instant. Puis j’ai repris mes esprits et j’ai demandé aux élèves de se mettre au travail…

