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Tome 1 • Coppélia et le secret des amitiés

1

Un révolutionnaire au château

Ce récit est une version romancée
d’une expérience réelle.
Tous les témoignages sont authentiques. Les noms des témoins ont été changés.

1

Je n’imaginais pas une seconde, en ouvrant la porte du bureau de Bertrand, mon rédacteur en chef à L’Essentiel, que j’allais être propulsée dans quelque chose que je ne parviens pas encore, aujourd’hui, à nommer. Pourtant, ce matin-là, mon destin a basculé.

— Ah ! Coppé, assieds-toi, m’a dit mon chef adoré en m’accueillant tandis qu’il tripotait son téléphone. Tu sais comment on coupe le vibreur ?

Sa demande m’a un peu surprise. J’espérais qu’il ne m’avait pas fait venir dans son bureau pour une question pareille. On avait un service informatique à l’hebdo, non ? J’ai farfouillé quand même dans son téléphone et j’ai désactivé le vibreur.
— Merci, Coppé ! Tu es précieuse.
— Merci, Bertrand.

Quel bonheur de se sentir utile !

Bertrand était un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être un peu moins. Il semblait toujours un peu à côté de ses pompes, mais c’était un génie. Il avait une mémoire hors norme, et un flair étonnant. Une sorte de don de seconde vue. Quand il nous envoyait sur un coup, on se disait qu’il savait à l’avance ce qu’on allait découvrir. C’était tout juste s’il n’avait pas déjà écrit notre article. Il possédait une culture immense. Il avait tout lu ou presque. Il savait tout sur tout. Même pas besoin de questionner une IA. C’était ChatGPT à lui tout seul.

Sur le plan physique, le tableau était moins glorieux. Il était grand et moche, limite il faisait peur. Il avait une drôle de lueur dans le regard. On avait l’impression qu’il ne vous regardait pas vraiment. Été comme hiver, il portait des spartiates. Sans chaussettes l’été, avec chaussettes l’hiver. Une horreur. Mais personne ne lui disait rien, d’abord parce que c’était le chef, ensuite parce que s’il avait fallu relever toutes ses originalités, on y aurait passé nos journées, même en nous y mettant à plusieurs. Bref, on le suivait parce qu’il était hors norme.

J’ai mis du temps à m’habituer à sa personnalité. Au début, je me demandais pourquoi je travaillais pour un homme aussi étrange. En fait, je voulais être avocate, porter une belle robe noire, arpenter les palais de justice, défendre la veuve et l’orpheline. Et j’ai réalisé mon rêve : j’ai été inscrite au barreau de Paris. Mais pendant mes études de droit, j’ai fait un stage dans le journal de mon père. Et, à mon avis, c’est là que j’ai attrapé le virus du journalisme, sans m’en apercevoir [1].

Un jour, Guillaume Lemarchand, le chef de la rubrique Police-Justice de l’hebdomadaire L’Essentiel, m’a contactée pour avoir des précisions juridiques pour un article sur une affaire que je traitais. On a sympathisé. Un an plus tard, rebelote, il m’a recontactée pour avoir mon expertise dans une autre affaire.

Et de fil en aiguille, comme dirait ma tante (c’est la seule à utiliser encore du fil et des aiguilles), j’ai fini par écrire des articles pour leur hebdomadaire. C’est alors que le virus du journalisme, qui devait être en sommeil depuis mon droit, s’est réveillé et aujourd’hui, je plaide de moins en moins et j’écris de plus en plus d’articles. Et surtout j’essaie de m’habituer à Bertrand.

— J’ai un article à te proposer, me dit-il, après avoir essayé de reconstituer le chemin que j’avais emprunté pour le sortir de l’enfer du vibreur. On fait un numéro spécial sur le corps et on a décidé d’aborder le thème sous différents angles. Joël va parler du corps en peinture, ce gros pervers de Karl va parler du corps féminin, évidemment.
— Évidemment, dis-je.

Karl était l’obsédé sexuel de l’hebdo. Toujours une plaisanterie salace, surtout avec les femmes. Beaucoup de talent mais un peu lourd.

— Lucas va s’occuper du corps sportif : le body-building, le cross-fit, tous les trucs à la mode pour évacuer la bouffe de merde qu’on nous sert à tous les repas. Jennifer va se pencher sur le corps malade : les microbes, les bactéries, les virus, les vaccins, tous les trucs anxiogènes. Tu vois ?
— Ça lui ira très bien.
— Oui, elle a au moins une maladie bizarre tous les mois, elle est faite pour cet article.
— Et moi ? ai-je hasardé, me demandant ce qui pouvait bien me rester.
— Eh bien, on a pensé que tu pourrais…

Il s’interrompit et s’empressa d’ajouter :
— C’est pas moi qui en ai eu l’idée, t’imagines, c’est Geneviève.

Ouille ! Geneviève, c’était la rédactrice en chef adjointe ; elle ne m’avait pas à la bonne et me mettait toujours sur les sujets les plus pourris.

— Je sais ce que tu vas dire, me dit Bertrand qui avait dû lire dans mes pensées, mais non, là, elle a eu une super idée.
— Je t’écoute, dis-je en me raidissant sur mon fauteuil.
— Elle a pensé à un article sur la réincarnation.
Toutes mes vertèbres se sont coincées d’un coup.
— La réincarnation ?
— Oui. Le voyage du corps. Enfin, de l’âme, d’un corps à l’autre, le karma, tout ça. Ça peut être sympa, non ?
— Sympa ?

Cette Geneviève ! Qu’elle aille en enfer ! Comme dirait ma tante qui sait exactement ce qui se passe après la mort, elle.

— Je vais y réfléchir, dis-je pour essayer de trouver une porte de sortie.
— Non, non, Coppé. C’est décidé. Tu traites cet angle. Les autres ont déjà commencé à travailler sur leur sujet. On boucle avant l’été. Tu es déjà en retard.
— Déjà en retard ?
— Oui.

Bon, j’ai bien senti que je n’avais pas trop le choix. Mais je me demandais pourquoi Bertrand m’avait choisie pour ce genre d’article. Son explication fut limpide :
— T’as bien une tante voyante.

C’est vrai que ma tante, la sœur de ma mère pour être précise, avait ce don, outre son art pour sortir des dictons à tout propos. Mais je ne voyais pas le rapport.

— Vous êtes habitués aux morts dans la famille, me répondit-il sereinement.
— Ma tante peut-être, lui dis-je, mais moi, non. Je dirais même qu’elle me saoule avec ses histoires de revenants, d’énergie, de numérologie, de physique quantique…
— C’est parfait, me dit Bertrand en me raccompagnant vers la sortie. Tu pourras l’interviewer, elle sera ravie.
Interviewer ma tante ? Pas question ! J’en entendrais parler tous les jours ! Non, il fallait que je rencontre des gens, mais qui ?

Bertrand n’avait pas tort, on était habitué aux morts dans la famille. Mon père — le directeur de la publication où j’avais fait mon stage — s’était suicidé suite à l’accident de voiture dont avait été victime sa maîtresse. Mais ce n’était pas mon vrai père. Un beau-père en fait, qui m’avait élevé quand même, parce que mon vrai père, un certain Patrick, s’était fait la malle après ma naissance. Était-il vivant ou mort, ce père-là ? Je l’ignorais. En tout cas pour moi, même s’il était vivant, il était mort.

Oui, Bertrand avait raison, il y avait beaucoup de morts autour de moi. Alors, j’étais sans doute prédestinée pour ce genre d’article.

2

Je suis retournée à mon bureau. Mes collègues m’ont regardée bizarrement. J’étais pleine de boutons ou quoi ? Non, en fait, ils devaient tous savoir ce qui m’était tombé dessus : la réincarnation, une maladie honteuse. Et ils me plaignaient. J’ai essayé d’être digne. Même pas mal.

J’ai allumé mon ordinateur et cherché une définition. Je devais commencer par le commencement, pénétrer progressivement dans cet univers inconnu et mystérieux. Depuis toute petite, on m’avait appris qu’on ne mourait qu’une fois. Et je me disais qu’après tout, c’était bien suffisant. Alors mourir plusieurs fois. C’était sérieux ?

Aussitôt, j’ai interrogé mon IA favorite, Yellow :

— Bonjour Yellow. Que peux-tu me dire sur la réincarnation ? C’est le sujet de mon prochain article dans un numéro spécial sur le corps.
— Bonjour Coppé. Quel beau sujet ! C’est toi qui l’as choisi ?
— Pas vraiment, non. Pas de commentaires, s’il te plaît. Que peux-tu m’en dire ?
— D’accord, Coppé, je ne vais pas remuer le couteau dans la plaie. Voici ce que je peux dire sur la réincarnation. C’est la croyance selon laquelle l’âme survit à la mort physique et renaît dans un nouveau corps pour poursuivre son évolution spirituelle. Elle est présente dans des traditions comme le bouddhisme et l’hindouisme. Entre deux incarnations, l’âme séjourne dans l’astral, un « lieu » proche de la Terre où elle fait le bilan de sa vie passée et attend qu’une occasion se présente (une naissance) dans une famille qui lui permettra de mener sa prochaine expérience. Que veux-tu savoir d’autre sur ce sujet à haut risque ?
— Merci de me rassurer ! Est-ce qu’il y a des preuves ?
— Je n’ai pas trouvé d’études scientifiques sur la question. Mais il en est ainsi de toutes les religions. Ce que je peux te dire, c’est que 51 % de la population mondiale partage cette croyance.

La réponse de Yellow me rassura. Il n’y avait pas cinquante et un pour cent de malades mentaux dans le monde. Enfin ! Je l’espérais !

Donc, cela devait reposer sur quelque chose de solide. Inutile d’aller interroger Benjamin, mon collègue de la rubrique Science, je connaissais déjà sa réponse. La science ne s’occupe que du monde physique, alors, tout ce qui relève des croyances, de l’immatériel, ce n’était pas son affaire.

Mais il devait quand même bien y avoir un moyen de savoir si c’était vrai ou une invention.

« Quand on n’a pas de preuve matérielle, on cherche des indices concordants », aurait dit Guillaume, mon collègue de la rubrique Police Justice. C’était sa phrase favorite à chaque conférence de rédaction, sur tous les sujets, même pour expliquer pourquoi on avait raté le soufflé au fromage.

Qu’est-ce que ça pouvait être, des « indices concordants » dans ce genre d’affaire ? En scrollant sur mon ordinateur, je suis tombée sur le dalaï-lama. Pour les Tibétains, c’est la réincarnation du précédent dalaï-lama. Ils repèrent très tôt un enfant qui semble avoir des souvenirs précis de son ancienne vie de dalaï-lama. On lui fait subir un interrogatoire très serré, et si c’est convaincant, si tous les indices sont concordants, on décrète que c’est le bon. C’est la réincarnation du dalaï-lama.

On aurait donc des souvenirs de nos vies antérieures ? Le dalaï-lama sans doute, mais moi, aucun. Déjà que je n’arrive pas à me souvenir de ce que j’ai fait le mois dernier, alors dans une autre vie…

J’ai continué à farfouiller dans mon ordinateur. Qui allais-je interroger ? Je suis tombée sur les habitués des plateaux de télévision, les spécialistes des religions, de l’ésotérisme, du spiritisme. Moi je voulais quelque chose d’original. Une pelote dont personne, jusqu’à présent, n’avait tiré le moindre petit fil. Quelqu’un d’intéressant et de pas connu. Une perle rare, je le reconnais.

J’ai cherché, cherché et puis, en fin d’après-midi, j’ai trouvé ma perle : un homme qui a écrit son témoignage sur son exploration des vies antérieures : un livre bien épais intitulé : Ces vies dont nous sommes faits [2] Tout un programme ! C’était exactement ce qu’il me fallait. Il s’appelait André Laurent :

ANDRÉ LAURENT


Naissance : 1951, Paris
Études : Sciences économiques
Métiers : Production télé
Aujourd’hui : Communication d’entreprise
Écrits : Nouvelles, romans, pièces de théâtre, scénarios télé, articles sociologiques

Passion : Photographier des boxeurs

Je me suis tout de suite dit : « C’est mon homme ! » Si des sociétés lui font confiance pour assurer leur communication, il ne doit pas être totalement fou. Et puis, il a travaillé à la télévision, dans la production. C’est du sérieux ça ! Enfin, pour moi, c’était sérieux. Il était un peu du milieu, des médias, tout ça.

J’étais rassurée, j’allais pouvoir parler d’un sujet fou avec quelqu’un de sain.

Et, d’après le résumé de son livre, il en avait vécu des aventures ! Voyance, magnétisme, méditation, régressions dans les vies antérieures, sortie astrale, et j’en passe. Mais, au milieu de toutes ses expériences, quelque chose m’a interpellée : il prétendait avoir rencontré dans cette vie des personnes qu’il avait connues dans ses vies antérieures.

Tout le monde se demande pourquoi on s’entend bien tout de suite avec une personne et pourquoi, d’instinct, on se tient à distance d’une autre. Je m’étais moi-même souvent posé cette question. Dans mon entourage, il y avait des amis avec qui j’avais accroché dès le premier contact et d’autres avec qui j’avais bien du mal à nouer une relation amicale. Pourquoi cette différence ? André Laurent avait-il la réponse à cette question ?

J’ai pensé que ce serait un angle très porteur pour mon article. Car je sentais que tout le monde devait se poser cette question. Je n’ai pas hésité une seconde. J’ai noté son numéro, pris mon téléphone… et j’ai appelé. Il a décroché. Charmant, le plus aimable des hommes. Une voix assez jeune pour son âge.

Une interview ? Pourquoi pas ? Il avait tant de choses à raconter, et des choses qui lui étaient arrivées après l’écriture de son récit. C’était parfait. J’aurais des scoops !

Sans que je sache trop pourquoi, il m’a donné rendez-vous au château de Sceaux, dans les Hauts-de-Seine. J’ai supposé que ce n’était pas là où il habitait, mais que ce lieu devait représenter quelque chose pour lui. Est-ce qu’il était hanté ou quelque chose comme ça ? Et il savait par qui ! Ouh là là ! J’allais plonger directement dans le bizarre, dès le premier rendez-vous.

Le soir, j’ai annoncé à ma femme Cécile que j’allais mener une enquête sur la réincarnation.
— Ah bon ! m’a dit Cécile. Vous faites dans l’ésotérisme maintenant ?
— C’est un article sur le corps et j’ai hérité de ce sujet. Un autre journaliste a eu le sexe, un autre la maladie, un autre le sport.
— Tu aurais pu demander à faire celui sur le sport. Tu aimes bien les musclés.

Cette petite pique de Cécile était destinée à me rappeler que pendant le stage dans le journal de mon père j’avais copiné avec un photographe très habile de son corps qui montait dans les arbres pour espionner des peoples. J’avais tellement copiné avec lui qu’il m’avait fait un enfant, Louise, notre petite fille. Une enfant adorable mais qui avait tendance à grimper partout ! Elle avait hérité du gène grimpette de son géniteur.

Les chats font pas les chiens, m’avait dit ma tante.

C’était avant mon mariage avec Cécile. Cela dit, je n’ai jamais tout à fait renoncé aux hommes. Mais « chut ! ». Secret défense. On est un couple libre, disons. Surtout moi.

Je n’ai pas relevé la réflexion de Cécile et j’ai enchaîné :
— Tu crois qu’on s’est connues dans une vie antérieure ?
Ma question a laissé Cécile un peu pantoise. Elle a eu une réponse très rationnelle :
— On s’en souviendrait, non ?

Elle est architecte, alors pour elle, les choses sont carrées. C’est blanc ou noir, droit ou pas droit, plat ou gondolé. Si on ne se souvient pas qu’on s’est connues, c’est qu’on ne s’est pas connues.

Et puis notre petite fille Louise est sortie de sa chambre et m’a sauté au cou pour m’embrasser. Alors on a parlé d’autre chose pour ne pas l’inquiéter.

Moi, je n’étais pas inquiète. Peut-être que j’aurais dû. Mais je n’imaginais pas alors que ma rencontre avec André Laurent allait me chambouler de fond en comble.

3

Je n’avais jamais mis les pieds dans le domaine de Sceaux. Même pour une Parisienne de longue date, il y a comme ça des zones blanches dont on ignore tout. C’est affaire de hasard, de rencontres. La seule chose que la ville de Sceaux évoquait en moi, c’était la chanson de Julien Clerc Bourg-la-Reine :

J’étais
Chanteur dans un groupe
Qui faisait
Toutes mes chansons en anglais
On s’est connu un lundi
Après-midi au parc de Sceaux
Dans l’allée tout au bord du Grand Canal
À deux pas de Lakanal

C’est dans ce lycée, Lakanal, juste en face du château, qu’il fera la connaissance de son parolier fétiche, Maurice Vallet. Est-ce pour cela qu’André Laurent m’a donné rendez-vous au château de Sceaux ? Julien Clerc, c’est plus son époque que la mienne, mais pourquoi pas ? Cela peut faire un angle d’attaque pour mon article.

Le domaine de Sceaux est magnifique. Quel beau pays que la France ! Un château de style Louis XIII me fait face. Il est récent.

J’ai avancé dans l’allée. J’ai vu un homme qui se tenait sur les escaliers. C’était là que nous nous étions donné rendez-vous. C’était forcément lui. Il était de petite taille, des cheveux blancs très épars, des lunettes grises, un jean, une parka. Comme tout le monde. J’ai tout de suite senti quelqu’un qui a l’habitude de fréquenter tous les milieux (les chefs d’entreprise et les boxeurs !) et qui s’habille pour ne choquer personne. Cela m’a rassuré.

En me voyant arriver, il a descendu les marches et est venu à ma rencontre. Est-ce qu’il a deviné, de loin, qui j’étais ? Était-il vraiment devenu médium ? Ou avais-je vraiment l’air de la Parisienne qui n’a rien à faire dans ce lieu et qui y vient seulement parce qu’elle a un rendez-vous professionnel ?
— Je suis André Laurent, me dit-il avec un grand sourire.
— Coppélia Le Royer. Mais on m’appelle Coppé. Ravie de vous rencontrer.
— Moi de même, Coppé. Vous connaissez le château ?
— Pas du tout.

Ce qui est faux, j’avais déjà fait ma fiche :

CHÂTEAU DE SCEAUX

Le domaine a appartenu à Colbert, le ministre des finances de Louis XIV. À la Révolution, il a été confié à un agriculteur qui a rasé le château et fait pousser du blé à la place du jardin dessiné par André Le Nôtre, le jardinier de Versailles.

Sa fille a épousé le duc de Trévise, qui a reconstitué le jardin de Le Nôtre et construit en 1856 le château actuel, beaucoup plus petit que le précédent.

Le domaine est aujourd’hui la propriété du département des Hauts-de-Seine.

Mais je n’y suis jamais venue. André Laurent m’a entraîné derrière le château. Alors j’ai découvert le jardin reconstitué selon les plans du célèbre Le Nôtre, à qui l’on doit Versailles, Vaux-le-Vicomte, Chantilly. Un jardin à la française, bien sûr, avec ses allées rectilignes, ses parterres au carré, ses bassins et ses perspectives étonnantes. Quelle merveille !

Des jeunes étaient allongés sur les pelouses et bronzaient. Plus loin, des mariés se faisaient photographier dans ce décor unique. Des couples de tous âges se promenaient dans les allées. Il se dégageait du lieu une impression de sérénité, de paix. Nous étions hors du temps et du monde, dans ce que la France fait de mieux.

— Ainsi, a lancé André, vous voulez écrire un article sur les vies antérieures ?
— En fait, nous allons publier un numéro spécial sur le corps. Et ils ont pensé qu’un article sur la réincarnation ferait bien dans le tableau.
— Et ils vous ont choisie parce que c’est un sujet qui vous passionne.
Non, finalement, il n’était pas médium !
— Disons que ça m’intéresse. Mais je préfère être directe avec vous : je n’y connais rien. On m’a donné cette enquête parce que c’était celle qui restait. Personne n’en voulait. Donc, c’est tombé sur moi.
Je ne suis jamais sûre que jouer la franchise marche toujours.
— Je vais essayer de vous aider, me dit-il avec beaucoup de compassion. Je pense que vous vous êtes renseignée sur la réincarnation.
— Tout à fait, lui répondis-je avec une certaine fierté professionnelle.
— Et vous en pensez quoi ?
C’était le moment d’abattre mon jeu. Petit jeu, en fait.
— Rien. Je n’en suis pas encore au stade où je suis capable de me faire une opinion. Ce que je sais, c’est que 51 pour-cent de la population mondiale y croit. Alors, je me dis que cela doit avoir une certaine consistance.
— Sans compter tous les initiés. La réincarnation n’est pas seulement une croyance asiatique, c’est le fondement de toute spiritualité. Sinon, rien n’a de sens.
— Plus j’y réfléchis et plus je me dis qu’effectivement, l’idée qu’on naît, on vit, puis on meurt et c’est fini, c’est un peu frustrant.
— Vous avez raison, me répondit André. La réincarnation est la réponse la plus logique à toutes sortes d’interrogations. On sent bien que nous sommes dans cette vie pour accomplir une mission et qu’après la mort, d’autres missions nous attendent. Cette vie n’est qu’une étape sur un long voyage. Et on sent bien que nous arrivons dans cette vie avec un certain bagage. Nous avons certaines compétences, des talents, et nous butons souvent sur les mêmes obstacles. Sans le formaliser, nous sentons que nous avons eu une vie, des vies, avant celle-là.
— Et nous retrouvons d’anciennes connaissances, lançais-je pour aborder le point central de mon article.
— Tout à fait, me répondit-il. Justement, regardez cette statue.

Les statues sont nombreuses dans le parc. Pourquoi André s’est-il arrêté devant celle-là ?
— Vous la reconnaissez ? On la trouve aussi à Versailles et au Louvre.
J’avais sûrement séché les cours le jour où on en a parlé.
— Vaguement, répondis-je, en me demandant où il voulait en venir.
— Elle représente Silène, un satyre âgé, en train de porter l’enfant Bacchus, qu’il a élevé comme un père adoptif et mentor, selon la mythologie grecque.

Quel était le rapport avec la réincarnation ?

— Eh bien, me dit-il, je me sens un peu comme ce Silène. J’ai retrouvé dans cette vie un enfant que j’ai eu dans une vie antérieure… Je vais vous raconter…

C’est parti, mon kiki, comme dirait ma tante. On ne perd pas de temps. On saute à l’eau tout de suite. Tant pis pour l’hydrocution.
— Voulez-vous voir l’orangerie ?
— Je vous suis.

L’orangerie est le seul bâtiment, avec les écuries, qui reste de la période de Colbert. Elle a été construite par son descendant mais, pour une raison qu’on ignore, l’agriculteur qui a hérité du lieu à la Révolution de 1789 ne l’a pas détruite. Sans doute l’a-t-il gardée pour ranger… ses orangers, justement.

C’est aujourd’hui une bâtisse imposante, toute en longueur, avec un intérieur magnifiquement décoré. On n’y entrepose plus d’orangers depuis longtemps. Mais on y organise des événements, des expositions, des fêtes, m’a expliqué André.
— Pourquoi m’emmenez-vous ici ?
— Eh bien parce qu’il y a à côté un magnifique jardin de fleurs avec des bancs. Personne n’y va. On sera tranquilles pour l’interview.
— Ça me paraît idéal, en effet.

Nous avons pénétré dans un petit jardin clos, derrière l’Orangerie, à l’écart des promeneurs. Au fond, il y avait un banc qui nous attendait. Tout à côté, une imposante statue d’Hercule. Nous étions sous bonne garde !

Nous nous sommes assis et j’ai sorti mon téléphone.
— Vous permettez que j’enregistre notre conversation ?
— Pas de problème, m’a-t-il répondu.
— Cela m’intéresse car je voudrais axer mon article sur ce genre de… comment on peut appeler ça ? de retrouvailles. Ça va donner à mon article beaucoup d’humanité et chacun va pouvoir s’y retrouver. C’est tellement vaste, la réincarnation, il faut que je trouve un axe.
— C’est une bonne idée, me dit-il pour m’encourager.
— Je veux qu’en lisant mon article, ai-je poursuivi, mes lecteurs pensent à des personnes de leur entourage et se posent des questions.
— C’est exactement comme cela que ça s’est passé pour moi.
— Alors, racontez-moi, cet enfant, comment avez-vous découvert qu’il venait d’une vie antérieure ?
— Eh bien, c’est dans ce parc de Sceaux que tout a commencé… C’est pour cette raison que j’ai voulu qu’on se retrouve ici.

4

André m’a alors raconté la suite incroyable d’événements qui l’a amené à découvrir qu’un de ses jeunes amis, un dénommé Gaël, était en fait le fils qu’il avait eu dans une vie antérieure. Dans cette vie-là, il était mort tragiquement, avec sa femme, alors que leur enfant n’avait que deux ans. Le petit garçon fut alors confié à sa grand-mère maternelle qui possédait une ferme… à Bourg-la-Reine ! Juste à côté !

On en revient à Julien Clerc !

Le monde est petit, comme dirait ma tante.

— Et la chose extraordinaire, continua André, c’est que cet enfant, Gaël, dans la vie d’aujourd’hui, a été élevé à deux pas d’ici, non pas à Bourg-la-Reine, mais à Fontenay-aux-Roses. C’est à peine à un quart d’heure de marche du château. Comme la ferme des Duplessis.
— Les Duplessis ?
J’ai eu l’impression d’avoir dit une énorme bêtise car André s’est soudain figé. Il s’est tourné vers moi et m’a regardée droit dans les yeux, pas méchamment, mais pas loin :
— Rassurez-moi : vous avez lu mon récit Ces vies dont nous sommes faits.
Je ne l’avais pas vu venir, celle-là, pas si vite en tout cas.

L’enclos aux fleurs est devenu un marécage sans fond, nauséabond et boueux, qui allait m’engloutir. Hercule m’a fusillé du regard. Il a failli me briser en mille morceaux.
— Je vais être franche avec vous, André.

Et là, je me suis lancée dans une explication alambiquée comme j’en ai le secret, mais qui était vraie.
— Je n’ai pas eu le temps. Et je n’aurai pas le temps de le lire. On boucle avant l’été. Je comptais sur vous pour me dire l’essentiel. Mais je le lirai, un jour, je vous assure. Il est épais quand même.
— Un peu, oui ! J’ai mis trois ans à l’écrire ! Tout est dedans. Enfin, presque. Parce que justement, Gaël, lui, n’est pas dedans. Il s’en est fallu de peu puisque j’ai publié mon récit en 2013 et j’ai rencontré Gaël en 2014. Vous voyez, ça s’est joué à rien. En même temps, c’est seulement en 2019 que j’ai compris qui il était pour moi.
— Je suis désolée. J’aurais dû demander un résumé à l’IA, mais je crois que je n’aurais pas eu le temps non plus de lire le résumé.
— Ça va être compliqué si je dois tout raconter depuis le début, me dit-il très embarrassé.
— Je suis désolée, ai-je répété bêtement.

Et puis, mon sens professionnel a repris le dessus et je me suis dit : quand on est dans le caca jusqu’au cou, le bon réflexe est de poser une question. Alors, je me suis lancé :
— Qui est mort tragiquement ?
André a repris son calme, très professionnel.
— Camille Desmoulins.

L’orage était passé. Mais je n’étais pas plus avancée. Je ne connaissais pas plus ce Camille Desmoulins que le satyre Silène. C’est à cet instant que j’ai compris pourquoi mes collègues m’avaient refilé le bébé. Ce n’était pas parce que la réincarnation était un sujet un peu louche, c’était parce que cela supposait un minimum de connaissances historiques. Les salauds. Ils s’imaginaient que je serais plus à l’aise qu’eux ? Non, ils ne le pensaient pas. Ils m’ont juste envoyée au casse-pipe.

Mon ignorance lui sauta au visage.
— Vous savez qui est Camille Desmoulins, j’imagine ?
— J’avoue que non. Enfin si, vaguement.
— Vous n’êtes pas la seule, je vous rassure, me dit-il avec beaucoup d’élégance. Ce n’est pas le révolutionnaire le plus connu. Il a été un peu éclipsé par Danton et Robespierre. Et d’autres. Mais il a joué un rôle important. Le 12 juillet 1789, il est monté sur une chaise au Palais-Royal et a incité les Parisiens à prendre les armes pour se défendre contre les royalistes. Ils ont trouvé des fusils aux Invalides, mais la poudre, elle, était à la Bastille. Vous connaissez la suite.

Là, j’ai fait ma savante :
— La prise de la Bastille, le 14 juillet !
En même temps, le plus cancre sait ça !
— Exact. Il était avocat et journaliste. Il a écrit de nombreux articles dans une revue Le Vieux Cordelier qui ont déplu à Robespierre, qui était pourtant son ami, mais qui l’a fait guillotiner. Il l’a accusé de vouloir rétablir la monarchie, lui, un révolutionnaire de la première heure ! Le pire, c’est qu’il a fait aussi guillotiner sa femme, Lucile, qui n’était mêlée à rien !
Je commençais à raccrocher les wagons :
— Et sa femme habitait Bourg-la-Reine, c’est ça ?
— Exactement ! me répondit-il avec un grand sourire.
J’ai eu 20 sur 20 au contrôle.

Camille Desmoulins, avocat et journaliste, exactement comme moi. Je croyais être un cas rare, bah non. Ce gars-là commençait à me plaire.

J’ai continué sur ma lancée :
— Et le couple a eu un enfant, qui a été élevé par la grand-mère, pas loin d’ici.
— C’est cela, approuva André.
— Donc, la grand-mère a promené l’enfant dans ce parc. Il a grandi ici.
— C’est cela.
— Mais donc, vous, vous êtes qui dans l’histoire ? lui ai demandé.
— Eh bien, je vous l’ai dit. Je suis son père, Camille Desmoulins. Et moi aussi je me suis promené dans ce parc à l’époque, quand je venais voir Lucile chez mes beaux-parents, les Duplessis, à Bourg-la-Reine. Je me dis que c’est peut-être ici, dans ce jardin aux fleurs, bien à l’abri des regards, que nous avons échangé notre premier baiser et que je lui ai demandé sa main plus tard.
— Quelle horreur ! me suis-je exclamée. C’est tellement romantique ! Et vous avez été guillotinés tous les deux, laissant ce pauvre Gaël tout seul !
— À l’époque, rectifia André, il s’appelait Horace-Camille.
— Pardon. Horace-Camille. Et vous l’avez peut-être promené tous les deux dans ce parc. Il avait deux ans, vous m’avez dit, quand vous êtes morts.
— Il est né en 1792, me précisa André, et nous avons été guillotinés en 1794.
— Je suis vraiment désolée pour vous et votre femme, dis-je à André. Et aussi pour votre fils.

J’étais vraiment bouleversée. J’avais devant moi un mort, un guillotiné, qui m’avait convié à venir le retrouver dans le lieu de son bonheur avec sa Lucile et son Horace-Camille. Je l’imaginais assis sur ce banc de pierre, tenant son enfant dans ses bras, comme le Silène qu’il m’avait montré. Quelle horreur !
— Merci, c’est gentil, reprit André pour me sortir de mes réflexions. Mais comme vous le voyez, je suis vivant !
— Oui ! C’est vrai ! Suis-je bête !

Je venais de comprendre qu’avec la réincarnation, on ne meurt jamais vraiment. On vous guillotine et hop ! Deux cents ans plus tard, vous revenez vous promener dans le parc où vous avez été si heureux. Et vous retrouvez le fils que la mort vous a arraché.

— Est-ce que je pourrais rencontrer Horace-Camille, enfin, je veux dire Gaël, pour l’interviewer ?
— Ce sera difficile, me répondit André. Il vit à La Réunion. Mais il vient en Métropole dans quelques semaines. Ce n’est pas encore fixé. Ça dépend des prix des billets d’avion.

J’avais hâte de le rencontrer car, pour mon article, c’était important d’avoir le point de vue d’un jeune sur un tel sujet.

Je relançai André sur Camille Desmoulins, le père de Gaël. Enfin, je me comprends.
— Mais comment avez-vous su que vous étiez sa réincarnation ?
— Oh là là ! C’est une longue histoire !
— Racontez ! Racontez ! Je suis là pour cela !

CAMILLE DESMOULINS

Camille Desmoulins est né le 2 mars 1760 à Guise et est mort guillotiné le 5 avril 1794. Il a fait des études de droit, mais s’est révélé un piètre avocat.
Il est considéré comme une figure majeure de la Révolution française. Il a étudié avec son ami d’enfance Robespierre au lycée Louis-le-Grand. Il s’est fait connaître comme journaliste, notamment en écrivant des pamphlets redoutables dans la revue
Le Vieux Cordelier.

La liquidation des factions en 1794 a précipité sa chute. Son exécution par la guillotine a lieu le 5 avril sur la place de la Révolution, aujourd’hui place de la Concorde, peu avant celle de son épouse Lucile.

Camille et Lucile Desmoulins ont eu un fils, Horace-Camille Desmoulins, né le 6 juin 1792.

5

— Ça vous dit d’aller voir le canal ? me demanda André. C’est à deux pas.
— Volontiers.

Nous étions assis sur ce banc en pierre depuis pas mal de temps et j’avais envie de me dégourdir les jambes. J’ai donc suivi André. Nous avons emprunté quelques allées très en pente (j’ai pensé que j’allais devoir les remonter après — les risques du métier) et nous sommes arrivés au fameux canal. Quelle beauté ! Il est d’époque, lui aussi. On imagine les fêtes aquatiques qui devaient s’y dérouler du temps de Colbert.

On l’a longé sur quelques mètres puis on s’est assis sur un banc, de pierre aussi, un peu ombragé. Le bruissement des feuilles des arbres derrière nous et le doux chant des oiseaux m’ont fait du bien. Pour tout dire, je n’étais pas du tout dans ma zone de confort. Mon quotidien au journal, c’était plutôt les interviews de peoples, lesquels, pour la plupart, n’ont rien d’intéressant à dire, et mon métier consistait à faire croire que leurs propos dépassaient en intensité tout ce que l’humanité avait lu depuis l’invention de l’imprimerie. Là, avec André, c’était l’inverse. Personne ne le connaissait, mais il était passionnant, avec des pépites dans chaque phrase. Je n’étais pas habituée, mais passées les premières minutes de sidération, j’avais pris le rythme et je trouvais la rencontre vraiment enrichissante.

— En fait, commença André, tout a commencé en juin 1987. J’avais trente-six ans à l’époque. Je travaillais dans la production à la télévision, des émissions en direct : une émission qui mêlait variété et sport le dimanche, avec Michel Denizot, et une émission de débat politique avec Michel Polac. Ça vous dit quelque chose ?
— Euh, oui, mes parents ont dû m’en parler.

Et voilà ! Tu as encore gaffé !

— Oui, vous avez raison, ça date, me dit gentiment André.

J’ai compris à cet instant que les vieilles âmes, qui ont accumulé les incarnations, sont plutôt cool. Et j’ai compris aussi qu’au journal, je suis entouré de jeunes âmes débiles. Sauf Bertrand. Lui, il a dû accumuler des compétences hors normes depuis au moins l’Antiquité. Peut-être même avant. De toute façon, je suis sûre maintenant que dans une vie antérieure il a été dresseur d’animaux dans un cirque et nous, nous avons été ses ours, ses tigres, ses singes savants.
— À l’époque, je fréquentais depuis quelques années une jeune femme, Elisabeth, que j’avais connue dans une troupe de comédiens amateurs.
— Vous avez fait du théâtre ?
— Oui, depuis des années j’écrivais des nouvelles et des romans, tout en poursuivant mes études de sciences économiques à la faculté d’Assas, et j’en avais assez de la solitude de l’écriture. Je voulais vivre des émotions avec d’autres jeunes. Alors, un ami qui animait un atelier de théâtre à Créteil m’a proposé de venir assister à ses cours. Et j’ai accepté. Je suis resté deux ans dans cet atelier, puis je suis allé dans une troupe de comédiens amateurs, et c’est là que j’ai rencontré Elisabeth, Babette pour les intimes.

À ce moment, des jeunes se sont installés sur le banc à côté de nous et ont commencé à parler bruyamment, à rire très fort ! Alors André m’a proposé qu’on aille s’assoir plus loin. Il a repris son discours.
— J’ai quitté la troupe mais je suis resté ami avec Babette. Au fil du temps, je me suis rendu compte que nous nous comportions comme si nous avions été mari et femme depuis la nuit des temps.
— Comment le ressentiez-vous ? demandais-je, très surprise par ce genre de remarque. Après tout, pas mal de couples s’imaginent qu’ils ont toujours été ensemble.
— Ils l’ont peut-être toujours été !
— Comment faire la différence ? Quand on s’aime, c’est si profond, qu’on pense que c’est pour la vie.
— Oui, me répondit André. Je suis sûr que beaucoup de couples se retrouvent et recommencent dans leur nouvelle vie une union que la mort a brisée autrefois. Mais dans mon cas, ce qui me troublait avec Babette, c’est que ce sentiment ne correspondait pas à notre vie présente. Nous n’étions pas amants, juste des amis. Il n’y avait rien d’autre entre nous. On avait chacun sa vie privée de son côté.
— Où était le problème alors ? C’était plutôt sympa ?
— Oui et non. Car ses petits copains en avaient assez de l’entendre toujours parler de moi. Ça leur posait des problèmes.
— Et vous ?
— Oh ! Moi ! C’était bien pratique. Cela me fournissait un bon alibi pour mon entourage. Personne ne s’étonnait que je sois seul. Pour mes amis, j’étais avec Babette. Et il est vrai que nous étions tout le temps ensemble. Mais le plus surprenant est que nous avons eu le même jour à la même heure le sentiment que cela avait assez duré. Un jour de juin 1987, je l’ai appelée et je lui ai dit : « Il faut que je te parle » et elle m’a répondu : « Moi aussi ! »

Babette est allée chez André et ils en sont arrivés à la conclusion que s’ils avaient ce sentiment d’avoir toujours été mari et femme, c’est qu’ils avaient sans doute fait ce serment dans une vie antérieure. C’était la seule explication logique puisque cela ne correspondait pas à leur situation présente. Mais comment faire ?

— Et c’est là, continua André, que le destin est intervenu. Mon assistante de l’époque a reçu en cadeau d’anniversaire une consultation chez une voyante qui voyait les vies antérieures !
— Vous avez raison, c’était vraiment un heureux hasard !
— Pas un hasard du tout. Quand vous lirez mon récit, vous verrez que, tout au long de mon exploration, se sont produits des « hasards » comme vous dites, qui m’ont aidé à avancer.
— Vous pensez qu’il y a des forces invisibles qui nous guident ? lui demandai-je.

Mais pourquoi elles m’ont mises sur ce sujet ?!

— Évidemment. Au début, j’étais comme vous, je pensais que tout venait de ma volonté. J’étais le maître à bord. Je contrôlais tout. Mais non, en fait, nous sommes guidés.
— Par qui ? demandai-je, un peu paniquée. Des anges gardiens ?
— Appelez-les comme vous voulez, mais il y a des forces qui, dans l’ombre, nous ouvrent des portes ou nous en ferment, selon qu’ils pensent que c’est bon ou mauvais pour nous.

C’était effrayant ! J’avais imaginé que j’étais devenue avocate puis journaliste à la force de mon poignet, et là je découvrais que des gens invisibles, et que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, avaient tout organisé. Je n’y étais pour rien !
— Attention, ils nous guident, mais c’est nous qui agissons concrètement. C’est une sorte de collaboration avec le ciel. On se répartit les rôles.
Ouf ! J’étais pour quelque chose dans ma réussite !
— Et donc, repris-je, vous êtes allé voir cette voyante.
— Évidemment, je voulais savoir dans quelle vie j’avais connu Babette et pourquoi on s’était fait ce serment fou de s’aimer pour l’éternité !

VOYANCE

La voyance est une forme de médiumnité, c’est-à-dire de contact avec le monde invisible. Il y a des médiums qui entendent des voix, d’autres qui écrivent des textes qu’on leur dicte en écriture automatique, d’autres qui ressentent les énergies des lieux, etc.

D’autres qui ont une intuition très développée.

Certains se servent de supports, comme les cartes, ou les boules de cristal pour mieux capter les messages.

Les voyants, comme leur nom l’indique, ont des images qui leur viennent à l’esprit. Ces images sont associées à des informations.

— Vous aviez déjà consulté une voyante ?
— Jamais ! s’exclama André. Pour moi, c’était un truc de bonne femme. Excusez-moi.
— Je vous comprends. Vous deviez être impressionné ?
— Oui et non. En fait, j’ai été très surpris par la voyante en question. Elle habitait à Boulogne, dans un quartier chic. Son appartement était tout ce qu’il y a de plus classique. Elle-même ressemblait à une mamie bourgeoise en tailleur Chanel. On était loin de l’image de la voyante, habillée bizarrement, avec plein d’objets ésotériques autour d’elle (et sans doute un balai dans le placard !). Là, rien de tel. Ça m’a mis en confiance. Elle m’a fait asseoir dans un grand fauteuil qu’elle avait recouvert d’une housse blanche, elle m’a fait saisir une pierre. C’était étrange.
— À quoi servait cette pierre ?

C’est alors que j’ai été troublée par un jeune homme assez sympathique qui faisait son footing en courant le long du canal. Étrange télescopage des images : j’imaginais André chez sa voyante et je voyais passer un sportif, de chair et d’os. Deux mondes. Le corps et l’esprit.

André ne fit pas attention au joggeur. Il continua :
— Aucune idée, mais elle me l’a reprise et a déclaré que mes énergies étaient bien alignées. J’ignorais ce que cela voulait dire, mais j’ai supposé que c’était positif !
Je me suis demandé si mes énergies, à moi, étaient aussi alignées. Alignées sur qui, sur quoi ? Plus l’après-midi avançait, plus je m’enfonçais dans un autre monde. Heureusement, le joggeur qui passait et repassait me ramenait de temps en temps au monde du commun des mortels.
— Et ensuite ?
— Eh bien, reprit André, elle a fermé les yeux, penché la tête et pincé le haut de son nez. Et le voyage dans le temps a commencé ! Je ne vais pas vous détailler toutes les vies qu’elle m’a découvertes ! Ce que j’ai retenu, c’est que très souvent j’avais fait un mauvais usage de l’écriture.
— Ah bon, dis-je un peu étonnée. Qu’est-ce que vous entendez par là ?
— Eh bien, par exemple, la voyante m’a découvert une vie du temps de Louis XI où j’étais un de ses scribes et je rédigeais les sentences de mort. Et puis Camille Desmoulins qui, par ses écrits, a quand même envoyé pas mal de gens à la guillotine, et lui-même au final. Et sa femme aussi.
— Pourtant, dans cette vie, vous vous êtes remis à écrire…
— Oui, mais avec réticence.
— Ah bon ? Racontez-moi.
— Je n’ai jamais rien fait pour être édité, par exemple. Mon récit, je l’ai publié en auto-édition. J’ai toujours senti, bien avant la consultation avec cette voyante, que l’écriture était maudite. Quand j’étais adolescent, j’ai écrit des nouvelles, dont certaines m’ont paru prémonitoires. Enfin, j’ai cru qu’elles étaient prémonitoires, mais peut-être qu’elles étaient des scénarios que j’écrivais et qui se réalisaient ensuite dans ma vie. Et c’était rarement positif. Le poète Gérard de Nerval appelait cela « Le déversement du rêve dans la réalité ». On est grandement le scénariste de ce qui nous arrive. Il faut être prudent.
— Vous pensez que j’ai voulu ce reportage sur la réincarnation ?
— Il y a des chances, oui ! Rien ne se produit par hasard. Vous avez sans doute des choses à découvrir sur vous-même.

Tu t’es mise dans un sale pétrin ! me dirait ma tante.

— Passons. Vous m’effrayez ! Donc, la voyante vous a décrit plein de vies antérieures.
— Oui, tout à fait. Et à la fin de la consultation, qui a duré plus d’une heure, elle m’a parlé de la vie de Camille Desmoulins. Selon elle, je serais sa réincarnation. Et de toutes mes vies antérieures, c’était celle-là qui influencerait le plus ma vie présente.
— Vous saviez qui était Camille Desmoulins ?
— Franchement, non. J’en avais entendu parler, bien sûr, mais je ne connaissais pas les détails de sa vie.

André décide alors de se pencher sur ce personnage historique et ça tombe bien, car à l’époque on prépare la célébration du bicentenaire de la Révolution française. De nombreux ouvrages sont publiés, dont un de Jean-Paul Bertaud, Camille et Lucile Desmoulins : un couple dans la tourmente [3].

— Comme vous vous en doutez, je l’ai acheté et je me suis plongé dedans. Et là, stupeur ! Je me suis rendu compte que beaucoup d’éléments de sa vie se retrouvaient dans un roman que j’avais écrit quelques années auparavant, La Partition de Morgenstein. La fiancée du personnage principal s’appelait même Lucie ! Une curieuse coïncidence.

— Vous aviez peut-être étudié Camille Desmoulins à l’école.
— Je me suis posé la question, bien sûr, mais non, même si on m’a parlé de ce personnage, on n’est jamais entré dans les détails à ce point. Par exemple : Camille est d’origine modeste, mais Lucile est une fille de bonne famille. Il doit demander à M. Duplessis la main de sa fille, et ce n’est pas évident pour lui. Il n’a pas de dot. Il est sans le sou. Eh bien, on retrouve exactement cette scène dans mon roman. Le personnage principal, d’origine pauvre, s’éprend de la fille de son patron, une certaine Lucie, et doit l’affronter pour lui demander la main de celle qu’il aime. Où suis-je allé chercher une telle situation, sinon dans une vie antérieure !
— Effectivement, c’est assez troublant. Donc, vous avez l’impression que vous avez repris dans votre roman des éléments d’une de vos vies antérieures…

Soudain, André a bondi du banc en pierre où nous étions assis depuis un bon moment et s’est mis à marcher de long en large. J’étais obligé de tendre mon téléphone pour continuer à l’enregistrer malgré ses allées et venues devant moi. Il était tout excité. C’était un autre André que je découvrais. Il n’était pas tout jeune, mais une énergie puissante semblait l’animer. Il revivait la scène qu’il avait vécue près de quarante ans auparavant. Les découvertes d’alors l’avaient à ce point troublé qu’en les évoquant il avait réveillé leur force émotionnelle.
— Pas seulement dans ce roman, aussi dans les nouvelles que j’avais écrites avant, tout au long des années 70. J’avais toujours été surpris de voir que mes textes abordaient des problématiques qui ne relevaient pas de ma vie présente. Et là, je découvrais d’où ces idées me venaient. De mes vies antérieures !

Ce jour-là, André ne doute plus de l’existence de la réincarnation. Il en a la preuve ! Enfin, je dirais des « indices très concordants » selon l’expression de Guillaume, mon collègue Police-Justice. Sinon, comment expliquer les thèmes de ces nouvelles qui ne correspondaient pas à sa vie ?

Il comprend alors qu’il a été guidé vers cette découverte : ces nouvelles qu’il a écrites n’ont pas eu d’autre fonction que de lui servir de preuve — allez, disons d’indice — pour le convaincre d’explorer cette piste de la réincarnation. Sans ces textes anciens, sans doute n’aurait-il pas cru un mot de ce que la voyante de Boulogne en Chanel lui avait dit. Mais tout ce qu’elle avait décrit se retrouvait dans son roman, dans ses nouvelles. Il ne pouvait que la croire.

C’est ainsi que commença son exploration des vies antérieures. Il n’était pas au bout de ses surprises ! Et moi non plus !

À suivre...


[1Voir Coppélia et les vilains messieurs sur ce site.

[2Voir sur ce site Ces vies dont nous sommes faits.

[3Presse de la Renaissance. 1986.


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