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Coppélia et les vilains messieurs

I

J’aurais d’abord tué mon père, je l’aurais ensuite découpé en petits morceaux pour mieux le faire entrer dans une valise ! Non mais vraiment, comment avait-il osé ? Me faire ça, à moi, sa fille chérie, sa fille unique.

Au départ, pourtant, ça se présentait plutôt bien. J’avais demandé à mon père si je pouvais faire un stage dans son journal. Bon, ce n’était pas vraiment son journal, mais il en était le directeur de la rédaction. C’était presque la même chose. Tous mes potes de fac faisaient jouer leurs relations pour obtenir un stage, c’était tellement difficile d’en décrocher un ! Donc, j’ai demandé à mon papa chéri (à l’époque c’était encore mon papa chéri) s’il pouvait me prendre quelques semaines dans son journal de merde. Non, bien sûr, je ne lui ai pas présenté ça comme ça, même si c’est vrai que c’était un journal de merde, mais entre membres de la même famille, on ne dit pas ça. D’autant qu’il en était très fier. C’était un journal d’information qui regardait le monde sous un certain angle, disons, sous le plus pire angle qui soit : le fait divers, l’actualité des peoples dont je n’ai rien à faire mais qui, paraît-il, passionne les Français. Quels Français ? Autour de moi, personne ne se passionne pour eux. Mais c’est vrai que je ne suis pas représentative des Français de base.

En même temps, c’était ce journal de merde qui nous faisait vivre, et plutôt bien. Donc, je devais mettre de l’eau dans mon vin tout en évitant de cracher dans la soupe et en ménageant la chèvre et le chou. Bonjour le repas !

Je m’étais lancée dans des études de droit. Donc, j’avais pensé qu’un stage dans un journal qui traite des procès, des divorces, des rixes entre jeunes de quartiers, des assassinats de dealers par d’autres dealers, des enlèvements d’enfants, des accusations de viol, des collectionneurs de poupées enfantines, des crimes racistes, des harcèlements en tous genres, ça ne pouvait que me servir pour mon avenir professionnel, même si je n’avais aucune idée de ce à quoi mon avenir pouvait ressembler. En fait, je vivais mes stages comme une enquêtrice de police qui ferme les pistes. Chaque stage me permettait d’en fermer une. J’avais déjà fait vendeuse dans un magasin de fringues de luxe (là où ma mère claquait ses thunes — enfin, celles de mon père). Piste fermée. Et un autre dans un cabinet d’avocat (un des avocats du journal de mon papa). Piste fermée. Et un autre dans une concession automobile (là où mon père avait acheté sa Ferrari). Piste fermée. Et là, je me disais que dans son journal, j’allais être accueillie comme une reine. Je travaillerais avec les plus grandes plumes (ça fait un peu chef indien, cette expression). Bah non. Il a commis l’irréparable. Le crime de lèse-fille unique : il m’a dit de suivre un photographe. Oui, vous avez bien lu : un photographe. Photographe, comme « photo » pour photo et « graphe » pour… graphe. À coup sûr, un chasseur de people, bref, si ça se trouve un paparazzi. Une horreur. J’ai vomi mon papa. Je voulais le tuer. Déjà, j’avais décidé de ne plus l’appeler « mon papa », mais « mon père ».

Le photographe s’appelait Gustave. Déjà ça, c’était mauvais signe. Personne ne s’appelle plus Gustave ! J’imaginais le traumatisme dans son enfance, les humiliations à l’école. Il a dû maudire ses parents. J’ai pensé que c’était pour ça qu’il traquait les peoples. Par dégoût des humains. En tout cas, personne ne l’appelait Gustave. On disait : « Gus ». « On a vu Gus aujourd’hui ? », « On pense à prévenir Gus ». Ça faisait bizarre. « Gus », je n’aimais pas, mais c’est comme ça qu’il fallait l’appeler.

Cela dit, je me moque, mais moi, j’en ai pas mal subi des remarques avec mon prénom : Coppélia. Oui, comme le ballet. Ma mère l’adorait, alors elle a imposé à mon père ce prénom horrible. En fait, c’est le prénom qu’elle avait donné à sa poupée préférée quand elle était petite. Bonjour la névrose ! Dans le ballet, Coppélia est une poupée qu’un mec croit vraie et il en tombe amoureux en la matant depuis sa fenêtre. Il en oublie sa fiancée, Swanilda, et va la retrouver. Le créateur de la poupée, Coppélius, drogue le mec en espérant que son âme va passer dans le corps de sa poupée. Une meuf avec une âme de mec. Bonjour les dégâts ! Mais la fiancée de Frantz, Swanilda, se pointe chez Coppélius et lui fait croire qu’elle est sa poupée Coppélia rendue vivante. Le vieux la croit et elle s’enfuit avec le mec, son fiancé. Moi, personnellement, je me sentais plus proche de Swanilda, la maligne, que de Coppélia, la poupée. Mais heureusement que mes parents ne m’ont pas baptisée Swanilda !

Coppélia ! Comment peut-on faire ça à ses enfants ? Mes potes m’appelaient Coppé. Ça passait mieux. Et tout le monde, même mon père, m’appelait Coppé. Il n’y a que ma mère, bien sûr, qui m’appelait Coppélia.

Du coup j’avais un point commun avec « Gus » : un prénom débile.

Revenons à lui. Il avait trente-quatre ans à l’époque, mais il en paraissait trente-huit facile. Bon, côté physique, c’est vrai, il était plutôt canon. Ce n’était pas mon style, mais je comprenais qu’il puisse plaire. Il était plutôt baraqué. Cela s’expliquait car, s’il était paparazzi comme je le soupçonnais, il devait courir très vite pour échapper aux gardes du corps des peoples, et être très agile pour grimper dans les arbres pour shooter ses victimes de loin et par-dessus les murs de leurs magnifiques propriétés qui font rêver les smicards qui lisent le journal.

Donc, il était très sportif. Beau gosse ? Difficile de trancher. J’ai montré son profil Facebook à mes copines, c’était 50-50. La moitié le trouvait beau, l’autre moitié le trouvait juste potable. Mes potes gays le trouvaient sexy, mais je me méfie de leur goût. Faut pas exagérer non plus.

Fait brutal, comme dit ma tante, c’était pas mon type d’homme du tout. Je ne sais pas d’ailleurs si j’avais un type d’homme bien précis. À l’époque, je fermais les pistes. Comme pour les stages. Je cherchais l’homme idéal. Un mec moyen en tout : taille moyenne, poids moyen (pas boxeur, bien sûr !), intelligence moyenne (ni très au-dessus de moi, ni très en-dessous). Je n’avais pas encore rencontré cet oiseau rare, mais ce dont j’étais sûre, c’est que ce n’était pas Gus. Je ne le détestais pas, il me rebutait. Ce qu’il était et ce qu’il faisait me rebutaient.

Et c’est avec ce mec que mon père voulait que je fasse mon stage. « Tu verras, il va t’apprendre beaucoup de choses ! » m’avait-il dit, sauf que je ne voulais pas devenir championne de course à pied ni monitrice d’accrobranche ! Je faisais du droit. Je voulais défendre la veuve et l’orpheline ! Mettre toute mon énergie au service d’une cause juste ! Pas traquer des influenceuses !

Je ne savais vraiment pas à quoi allait me servir ce stage, sinon à fermer une piste. En fait, je n’imaginais pas au départ à quel point il allait être instructif ! Ah non ! On en apprend tous les jours, comme dit ma tante. Si je m’étais douté…

II

La rencontre avec Gus a eu lieu dans le bureau de mon père. Comme je voulais partager ce moment avec ma copine Cécile (c’est comme ma sœur), j’ai enregistré tout l’entretien avec mon téléphone.

Voici la transcription :

Mon père (Jovial) — Entre, entre, Gus. Je te présente ma fille, Coppélia, dite Coppé.
(Le mec entre dans le bureau, sûr de lui, tous muscles dehors, mal rasé.)
Gus — Bonjour Coppé. Enchanté. (Il m’appelle déjà Coppé ! En même temps, il ne peut pas m’appeler autrement. Mais bon, on n’a pas élevé les cochons ensemble, comme dirait ma tante.)
Moi (Énervée, sèche) — Bonjour.
(Je fais la tête ouvertement pour bien lui montrer que ça ne me plaît pas du tout de faire mon stage avec lui.)
Mon père — Comme je te l’ai expliqué, ma fille est en première année de droit et doit faire un stage. Elle a choisi de le faire chez nous. (Choisi ! C’est un grand mot. Je n’avais pas vraiment le choix.) J’ai pensé que ce serait bien qu’elle te suive dans tes reportages pour qu’elle s’immerge un peu dans notre métier.
Gus — Je te l’ai dit, je ne suis pas fan d’avoir une stagiaire avec moi. Ta fille a l’air très sympathique (Tu parles ! Il voit bien que je suis une teigne), mais ce que je fais est un peu délicat et je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de l’emmener avec moi.
(Super ! Mon père va changer d’avis et me mettre avec une plume. Mais non, il insiste.)
Mon père — Je sais ce que tu fais, mais je veux que ma fille soit confrontée au terrain. Alors, je vais te mettre sur des sujets people tranquilles, en extérieur.
(Le mec fait la tronche. Il va me détester.)
Gus — Si je comprends bien, je n’ai pas trop le choix.
Mon père — C’est un service que je te demande. Je te revaudrai ça.
Gus — Elle commence quand ?
(« Elle » !? Quel mal élevé ! On ne dit pas « elle » à quelqu’un qui est en face de vous ! Ça commence mal !)
Mon père — (À moi) Tu peux commencer quand ?
(En fait, je n’avais aucune envie de commencer avec ce goujat. J’ai senti le piège. J’ai fait ma sotte.)
Moi — Ça dépend.
Mon père — Ça dépend de quoi ?
Moi — Bah, de ma fac. Faut signer la convention de stage et tout le toutim.
Mon père — Bon, Gus, je t’appelle quand elle commence.
Gus — OK. (À moi) Bah, à bientôt sur nos lignes, mademoiselle…
Moi — (Sèche comme la dernière des chipies) C’est ça, à bientôt.
(Gus sort. Je reste avec mon père. Il m’agresse direct.)

Mon père — Tu aurais pu être plus aimable !
Moi — Je l’aime pas, ce mec.
Mon père — Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Moi — Rien. Je l’aime pas, c’est tout. Tous ces muscles, ça me dégoûte.
Mon père — (Il me prend par les épaules) Je te comprends, il a un physique qui peut surprendre, mais c’est un excellent professionnel et il va t’apprendre beaucoup de choses. Et puis, pour tout te dire, ma chérie, j’ai une mission à te confier. Tu vois, Gus est au journal depuis deux ans, et il prend de super photos. Mais on se demande un peu ce qu’il fait exactement de ses journées. Pendant des heures, il est injoignable.
Moi — Il doit être avec des meufs. C’est un mec à meufs.
Mon père — Sûrement. Ou autre chose. Peut-être aussi qu’il travaille pour un autre journal. Qui sait ? On se pose beaucoup de questions.
Moi — (Réalisant tout à coup) Tu me mets avec lui pour que je l’espionne ?
Mon père — Tu as tout compris !
Moi — Tu te rends compte de ce que tu me demandes ?
Mon père — Je suis sûr que tu vas adorer ça. Je te vois très bien en Mata Hari.
Moi — C’est quoi, ça ?
Mon père — Une espionne.

J’ai fait écouter l’enregistrement à ma copine Cécile. Sa réaction a été immédiate :
— Il est ouf ton daron !
— Je ne sais pas quoi penser. Ce mec me dégoûte et en même temps, l’espionner, le piéger et au final le faire virer… qui sait ? Ça ne me déplaît pas.
— Je sens que tu es tombée love de lui.
— Ça va pas ! Pourquoi tu dis ça ?
— Chaque fois que tu m’as dit que tu allais pister un mec, t’es tombée amoureuse de lui.
— Là, c’est pas pareil. C’est un vieux. On a au moins un siècle de différence !
— Alors, tu pourras le faire tomber pour pédocriminalité.
— Arrête ! Tu me saoules ! Au fait, tu t’y connais en traceurs ?

III

Soir du deuxième tour des élections municipales à Paris. Dans le quartier où Gus m’avait donné rendez-vous pour mon premier jour de stage, il y avait du monde. Il était dix-sept heures et on sentait de la fébrilité au QG de la candidate écolo. Elle risquait d’être laminée, éparpillée par petits bouts, façon puzzle, comme dirait ma tante (j’ai découvert que ça venait d’un film, « Les Tontons flingueurs »). Gus n’avait pas été mis sur les têtes de liste importantes, et j’étais sûr qu’il allait m’en vouloir. Mais, là, mon père s’était dit que ce serait plus tranquille. Il avait raison, il n’y avait pas grand monde ! Enfin, au début.

Gus a fini par arriver dans le café où on devait se retrouver. Il avait trois quarts d’heure de retard et il ne m’avait même pas envoyé un SMS. Il était énervé comme un pou.
— Désolé, Coppé, j’ai été pris dans les embouteillages.
Je ne l’ai pas cru une seconde : il roule en scooter ! J’ai flairé le gros mensonge. Mon père avait raison. Il n’était pas net, ce mec.
J’ai repéré son gros sac photo. Il l’a posé au pied de la table et en a sorti un énorme engin. Il a replongé dans le sac et a sorti un flash. Il l’a emboîté dessus.
— Tu vois, ça, c’est un appareil photo. Tu connais.
— Moi je fais des photos avec mon téléphone. Des bonnes photos en plus.
— J’en doute pas.
— Tu veux les voir ?
— Non, c’est toi qui fais un stage, pas moi.
— Ah oui ! Tu as raison. N’inversons pas les rôles.
— C’est ça, n’inversons pas.
Je me suis posé des questions. Pourquoi était-il essoufflé ? Il n’était pas arrivé en courant !
— Ça, c’est donc mon appareil. Tu veux le prendre.
— Non, je le vois.
— Prends-le.
J’ai saisi son engin. Waouh ! Ça pesait une tonne ! Alors j’ai compris pourquoi il était musclé comme ça.
Il a continué son cours de photo. Il m’a montré un objectif.
— Là, j’ai un grand angle. Tu sais ce que c’est un grand angle ?
— Non.
— C’est un objectif qui couvre un champ très large. C’est utile dans ce genre d’événement, quand on va suivre la candidate de près. C’est compliqué de viser dans ces moments-là. Ça se bouscule, on shoote un peu au hasard. On peut pas vraiment mettre au point. On joue sur la grande profondeur de champ. Alors que quand tu es à distance…

Il avait un regard d’un bleu magnifique. Je ne buvais pas ses paroles, je buvais ses yeux. Si j’avais été une fille, je serais tombée amoureuse direct. Ah oui ! C’est vrai, j’étais une fille. J’étais pas dans la mouise, tiens.
Il s’interrompit soudain. Il avait dû sentir que je décrochais.

— Tu prends pas de notes de ce que je dis ?
— Non, pourquoi ? Je t’ai dit, je fais mes photos avec mon téléphone.
— OK. Mais pour ton stage ? Tu vas raconter quoi dans ton rapport si tu notes pas ce que je te raconte ?
— Ah oui ! Mince, c’est vrai. Mon stage a commencé ?
— Bah oui. Tu fais un stage avec un photographe, alors je te parle de mon métier.
— Bien sûr, bien sûr. Je vais prendre des notes.
Panique à bord. J’ai sorti mon téléphone et j’ai commencé à noter des trucs.
— Grand angle, tu dis.
— Oui.
— Je note. Ensuite, profondeur de champ.
— Oui.
— Je note. Ensuite, tu as commencé : quand on est à distance…
— Ça t’intéresse pas, en fait.
— Je suis pas très photo.
— Tu veux changer de stage ?

Oh là là ! Il ne fallait surtout pas que je dise ça ! Mon père m’avait demandé de l’espionner. Sauf que je ne pouvais pas lui dire, évidemment.
Mais j’ai été sauvée par le gong, car quelqu’un est entré dans le café en hurlant :
— Elle arrive !

Et tout le monde, comme un seul homme, s’est levé. Grosse bousculade. La candidate verte venait d’arriver à vélo.

Verte, c’est le cas de le dire. Je l’ai vue descendre de son vélo et quand elle est passée devant moi, j’ai pu constater qu’elle était vraiment verte, de trouille, d’épuisement, de trucs pas frais, le régime végétarien, je ne sais pas. Mais elle était verte, on aurait dit Kermit la grenouille.

Et à partir de là, ça a été du pur délire. Je ne me souviens plus de rien, ou presque. J’ai suivi Gus et j’ai été emportée par le flot des journalistes et des sympathisants vers l’intérieur du QG. Une cohue indescriptible. J’ai perdu de vue Gus, puis je l’ai retrouvé (il est grand, on le voit de loin), puis je l’ai re-perdu de vue, et re-re-trouvé. Une horreur. J’ai cru ma dernière heure arrivée. Les photographes étaient sans pitié. Ils m’auraient écrasée. Je n’arrivais plus à respirer. J’ai hurlé :

— Gus ! Au secours !

Je ne sais pas comment il a pu m’entendre vu le brouhaha général, mais il est revenu en arrière, et, tout en tenant son gros appareil d’une main, il m’a soulevée avec l’autre et m’a sortie de la meute !

Quelle poigne ! Jamais je n’avais ressenti un tel corps dur contre le mien. Du bois. En même temps, je n’avais pas une grande expérience en la matière ; mes mecs, jusqu’à ce jour, n’étaient pas du genre body-builders. Là, j’ai été scotchée. Waouh ! Je ne pensais pas faire un stage aussi physique.

Il m’a exfiltrée de la foule et emportée à l’écart.

Je me suis assise sur le trottoir. Et j’ai repris mon souffle. Mortel !
Gus s’est accroupi à côté de moi :
— Ça va ?

Je n’arrivais pas à parler. J’étais en état de choc post-traumatique. Derrière nous, la meute continuait d’avancer vers le QG. Les flashs crépitaient. Les journalistes appelaient la candidate : « Marina ! Marina ! ». Elle essayait de se frayer un passage avec l’aide de ses gardes du corps. Une ambiance de folie. Et nous, nous étions maintenant seuls sur le trottoir. Je n’osais imaginer ce que ça devait être avec des candidats plus importants !

Je tremblais de froid. De peur aussi, peut-être. Je venais d’échapper à la mort.

Gus a tout de suite capté dans quel état j’étais et a retiré sa parka pour me la passer sur les épaules. Ça m’a bien réchauffée. Elle était lourde, sa parka style militaire ! Et elle ne sentait pas terrible, mélange de sueur et d’after-shave.
— Il faut que tu rentres chez toi. Je vais t’appeler un taxi.
— Je m’en veux, j’ai tout gâché. Tu vas pouvoir faire des photos quand même ?
— T’inquiète, j’en ai eues. C’est bon. Et puis je vais y retourner.
Il se leva, sortit son téléphone et appela un taxi.

Pendant qu’il était occupé à téléphoner au taxi, j’ai glissé mon traceur dans son sac photo. Ni vu ni connu. Genre la fille qui perd pas le nord. J’avais un peu repris mes esprits. Je devais accomplir ma mission, malgré le happening.
Mais bon, j’avais une dette, maintenant. Il m’avait sauvé la vie. Est-ce que j’allais continuer à l’espionner ?

IV

— Tu le connais depuis longtemps, mon père ?

Ma question à Gus l’a fait buguer. Elle était pourtant basique, limite anodine. Je décris la scène. Deuxième journée de stage. On est dehors, au froid, derrière des barrières métalliques, devant l’entrée de l’hôtel George V. Un hôtel prestigieux de la capitale, où je n’ai jamais mis les pieds, alors que je viens d’un bon milieu, mais mon père n’aime pas ce genre d’endroit. Il est très rive gauche : on a de l’argent mais on ne le montre surtout pas ! Le bling-bling, c’est pour la rive droite. Du coup, on ne va pas dîner dans ce genre d’endroit.

Qu’est-ce qu’on faisait là, à se geler ? Eh bien, Gus m’avait entraînée devant cet hôtel, pour attendre la sortie de Franky Resalt, un célèbre chanteur. Célèbre dans son immeuble, parce que personnellement, je n’en avais jamais entendu parler. Ça devait être un chanteur pour les boomers. Gus n’a pas pu m’en dire plus, juste que le journal (mon père en fait) l’avait envoyé là pour le photographier. Il était à Paris pour la Fashion Week, et ça, ça ne se ratait pas. Je me demandais bien pourquoi mon père envoyait Gus sur tous ces événements pourris. Et moi avec. Lequel des deux il voulait punir ? Et de quoi ?

La star tardait à se montrer. Et on attendait, on attendait. Alors, pour passer le temps, j’ai posé la question qui tue à Gus. Il a tourné trois cent dix-sept fois sa langue dans sa bouche et il m’a lâché :
— Bah, on s’est connus au lycée Charlemagne.

Alors là, je n’en suis pas revenue. Eux, au lycée ensemble, à Charlemagne, un établissement prestigieux du Marais. Mes grands-parents avaient un appartement sur l’île Saint-Louis, donc logique que mon père aille dans ce lycée. Mais Gus ?
— Bon. Tu veux tout savoir ?
— Bah oui.
Surtout qu’on avait pas grand-chose à faire, appuyés sur notre barrière métallique à guetter un inconnu supposé célèbre.
— Ma mère était femme de ménage et mon père travaillait dans un commerce du coin. Du coup, on habitait un truc minuscule dans le quartier. Pas loin de chez les parents de ton père. Alors, on allait au même lycée. Voilà.

Oh là là ! Le riche et le pauvre ! Le fils de bourgeois et le fils de sa femme de ménage. Dans le même lycée. Ça craint.

— Comment tu l’as pris, au lycée, d’être le fils de la femme de ménage ?
— J’ai eu droit à toutes les plaisanteries. Ton père était pas le dernier !
— Oh ! Non ! Pas mon père !
— Si. Ce petit bourge m’a pas mal charrié. Mais un soir, je l’ai coincé dans la rue Charlemagne et je l’ai passé à tabac.
— Non ! T’as voulu tuer mon père ?
— Blesser seulement. Mais il s’en souvient. Et après ça, il m’a laissé tranquille.

On a été interrompus par de l’agitation. Quelqu’un allait sortir de l’hôtel. Tous les fans ont préparé leur photo à faire signer, les photographes ont dégainé leur appareil. Gus s’est mis en position de tir. Des hommes en noir sont sortis, genre gardes du corps. Alors est apparue une longue femme en noir aussi, robe noire, chaussures noires, longs gants noirs, lunettes noires. Les flashs ont crépité. Gus a mitraillé.

— Qui est-ce ?
— Aucune idée !

Par sécurité, il a photographié la fille. Avec la Fashion Week, Paris est envahie de peoples.

La pression est retombée et on a repris notre conversation. Je voulais en savoir plus. Ils se connaissaient depuis le lycée, mon père l’avait humilié, Gus lui avait filé une raclée, et il travaillait pour lui ! Comment on passait de la raclée au CDI ?
— Bah, après, on s’est tenus à distance. Et puis il y a deux ans, j’en ai eu marre d’être free-lance et j’ai voulu me caser. Et là j’ai vu qu’il était devenu directeur de la rédaction d’un journal. Alors je l’ai contacté.
— Et il t’a reçu ? Après tout ce que tu lui avais fait ?
— Bah oui. Je crois qu’en fait il voulait me montrer qu’il avait réussi, qu’il avait du pouvoir et que j’étais devenu une merde.
— Carrément.
— Je pense. Il avait pas de raison de me recevoir. Surtout que je t’ai pas dit un truc…

Et là, rebelote, agitation dans le petit groupe des fans et des photographes. Quelqu’un va sortir. Encore des gardes du corps, tous en noir, et une espèce de chose, mi-homme, mi-femme, débarqué.e de je ne sais quelle planète, sûrement pas de Vénus ni de Mars, de Neptune, peut-être. Iel salue tous les gens dehors, leur lance des bisous en se dandinant comme personne ne se dandine dans la vraie vie. Iel est coloré.e des pieds à la tête, perruque bleue, collant fluo orange, bottines magenta. Personne ne le.la connaît, mais les groupies tendent leur carnet à autographes, et les photographes mitraillent.
— Qui c’est ?
— Connais pas.
— Tu voulais me dire un truc à propos de mon père ?
— Ah oui ! En fait, au lycée on sortait avec la même fille.
— Noooonnnnn !
Pas besoin de m’en dire plus. Je sentais le drame venir.
— Et alors ? Elle a choisi qui, elle ?
— Devine.

J’aurais dû m’en douter. Quand je voyais son physique et celui de mon père, j’imaginais que la meuf avait choisi Gus. Même si mon père avait sûrement plein de qualités que Gus n’avait pas, quand on est ado, on fait pas dans le détail, on va vers le plus sexy, même s’il est analphabète et brutal. Le bad boy, rien de tel pour exciter une ado bourge et boutonneuse. C’est un must. « Il a fait combien le tien ? Six mois en centre de rééducation. » « Petit jeu ! Le mien, il a fait un an. À Fleury. » Voilà où on en était !

Fait brutal, comme dirait ma tante, la meuf est sortie avec Gus.

— Il a dû t’en vouloir à mort !
— Possible. J’avais la nana, ce qu’il en pensait, je m’en tapais.
— Et il t’a quand même engagé dans son journal !
— Je te dis, il voulait me montrer qu’il avait réussi et que j’étais une quiche.
Puis il s’est arrêté et a repris :
— Eh ! Tu gardes ça pour toi !
— T’inquiète.
Non, j’allais pas tout raconter à mon père.
— Vous avez vraiment une relation de merde. Pourquoi il a voulu que je fasse mon stage avec toi ?
— Pour me faire chier.
— Ah ! OK. Désolée.

On a encore attendu une bonne heure, et des tas de gens bizarres, précédés d’hommes en noir, sont sortis de l’hôtel. Certains avaient l’air connus, d’autres ne l’étaient pas, mais ils avaient assez d’argent pour louer une chambre au George V et se payer des gardes du corps.

Mais notre Franky n’apparaissait toujours pas ! Des photographes sont allés se renseigner dans l’hôtel. D’autres ont passé des coups de fil. L’info circulait. Il avait mal à la tête, le pauvre chou, et il n’allait pas sortir de sitôt.
Alors Gus a décidé de me planter.
— Bon, Coppé, j’ai un truc à faire. Si tu le vois sortir, fais des photos avec ton téléphone, moi je me casse.
— Comment je vais le reconnaître ?
— Il est moche et il a une gueule de con.

Malheureusement, c’était le cas de tous les peoples qu’on avait vu défiler depuis qu’on était là.
Gus m’a fait la bise et s’est éclipsé.
Bizarre. Qu’avait-il de si pressé à faire ? Où allait-il ?
J’avais mon traceur. J’étais bien décidée à le pister…

V

Pendant une heure, après le départ de Gus, je me suis posé des questions. Choix terrible : est-ce que je laissais tomber la chasse au people et j’allais espionner Gus ? Ou est-ce que je restais, très pro, et je prenais ma première photo de paparazzi, histoire d’avoir l’air de m’intéresser à mon stage ?

Et comme à chaque fois que je me posais des questions, j’ai appelé Cécile. Déjà, je lui ai raconté les incroyables révélations de Gus : sa mère, femme de ménage, son père aide-boucher ou un truc comme ça, les humiliations, les réflexions mal placées de mon père, la raclée, la fille qu’ils se disputent. Gus qui demande à mon père de l’embaucher, mon père qui, malgré la raclée, accepte.

Elle n’en a pas cru ses oreilles !
— Oh là là ! T’as mis les pieds dans un nid de guêpes !
— Bah, disons que c’est assez pourri, en effet. Surtout que mon père m’a demandé de l’espionner. Tu vois le genre.
— Moi, je pense que le Gus t’a dit des bobards pour t’amadouer, m’a asséné Cécile. Tous ces hétéros, c’est des rusés.
— Tu crois ? Il avait l’air sincère.
— Un gros macho, sincère ? T’as vu ça où ?
— Pas du tout, je l’ai trouvé touchant.
— Tu parles ! Il viole des meufs et tu le trouves touchant.
— Il a violé personne !
— Qu’est-ce que t’en sais ?
— J’en sais rien. Mais ça m’a fait bizarre de voir ce grand costaud plein de muscles en kaki me raconter son adolescence au lycée. J’en avais la larme à l’œil. Mon instinct maternel, sûrement.
— N’importe quoi ! Il t’a bien eue !
— Bon. Je te quitte, il y a quelqu’un qui sort. Bises.
— Bises.

Il n’y avait personne qui sortait, mais elle m’avait saoulée avec ses sous-entendus. Du coup, je n’ai pas pu lui poser ma question : est-ce que je flique Gus ou est-ce que j’attends la sortie du Franky ? L’idéal aurait été qu’il sorte maintenant, que je prenne ma première photo de stage paparazzi et que j’aille ensuite espionner Gus. Mais le destin n’était pas avec moi ce jour-là. Et j’ai attendu au moins une heure encore.

Je regardais de temps en temps mon téléphone pour voir où en était Gus. Il ne bougeait pas. Il était quelque part dans le seizième arrondissement, du côté de l’avenue Raymond Poincaré. Toujours à la même position. Depuis deux heures.

Et puis, enfin, le Franky est apparu, précédé d’une escorte de gros Noirs patibulaires, et lui, derrière, tout sourire, s’attendant à trouver une foule devant l’hôtel. À peine il a mis un pied sur le trottoir que ça a été l’émeute. Tout le monde criait : « Franky ! Franky ! ». Les fans pour qu’il leur signe leur photo de lui, les photographes pour qu’il regarde dans leur direction. La cohue. Comme avec l’écologiste. J’ai pensé qu’on était vraiment dans une société débile où, d’un côté, il y avait des peoples — de la politique ou du show-biz — et de l’autre, des gens qui voulaient les voir. Je me suis demandé où je voulais me situer : du côté de ceux qu’on regarde ou du côté des regardants. J’avais l’impression qu’entre les deux, il y avait un grand vide. Un abîme.

Tous les fans brandissaient leur téléphone pour faire une story qu’ils allaient partager. Moi, je me sentais quand même différente des autres. D’abord parce que je n’en avais rien à cirer de Franky. Je ne savais même pas qui c’était. Ensuite parce que moi, je faisais un stage avec le photographe d’un grand journal dirigé par mon père. Nuance. On mélange pas les torchons et les serviettes.

N’empêche, malgré cette position dominante, je me disais que je ne ferais pas ça toute ma vie, à me mêler à des hystériques. C’était ça, sa vie quotidienne ? Ça ne serait pas la mienne en tout cas.

Le Franky s’est engouffré dans une énorme limousine noire et a fendu la foule, direction le défilé Dior. À ce qu’on nous a dit. Des photographes ont couru après la voiture en prenant d’ultimes photos et moi j’ai regardé les miennes. Bon. Gus n’allait pas être fier de moi. La plupart étaient floues, mal cadrées, on voyait à peine Franky. Bref, des débuts pas terribles. En même temps, ça bougeait dans tous les sens, et, de toute façon, ce n’est pas du tout le métier que je voulais faire.

La question était : OK, tu ne veux pas faire photographe, est-ce que tu veux faire espionne ? J’ai pensé que j’avais complètement perdu le contrôle de ma vie. J’enchaînais des choses qui ne m’intéressaient pas.

Mais j’exagère. En fait, savoir ce que Gus faisait de ses loisirs me titillait quand même. Avait-il un secret ? Mais alors, si je découvrais son secret, est-ce que j’allais le révéler à mon père, son pire ennemi ? Cécile avait raison (elle a toujours raison), Gus m’avait ensorcelée.

J’ai regardé mon téléphone. Le traceur indiquait qu’il était toujours au même endroit. J’ai hésité deux ou trois minutes, puis ma voix intérieure m’a dit de quitter le petit groupe d’hystériques. Je les ai laissés attendre le people suivant. Et je suis allée en métro là où était Gus.

C’était très excitant. Qu’est-ce que j’allais découvrir ? J’ai marché dans l’avenue Raymond Poincaré, le nez collé à mon téléphone, pour me rapprocher de l’endroit indiqué par le traceur.

Je suis arrivée à l’entrée d’une résidence luxueuse protégée par une grille, avec un petit square à l’intérieur. Et qu’est-ce que j’ai aperçu, perché dans un arbre ? Gus ! Je n’en suis pas revenue. Il était bien planqué. Il fallait le savoir, qu’il était là. Les habitants de l’immeuble ne devaient pas penser qu’un photographe jouait les Tarzan dans leur square. Mais moi, je l’avais repéré direct. L’instinct. Et je comprenais pourquoi il portait une tenue de camouflage kaki. Dans l’arbre, on le distinguait à peine. Je le voyais parce que je savais qu’il était là. Sinon, il se mélangeait avec le feuillage. Et en plus, la nuit était tombée. On ne voyait pas la cime des arbres.

Je me suis rendu compte alors que cela faisait près de trois heures qu’il était dans les branches à photographier Dieu sait qui ! J’avais bien affaire à un paparazzi qui espionnait les peoples. Mais pourquoi faire ? Pour vendre les photos à un journal concurrent comme le pensait mon père ? Pour faire chanter la personne, et arrondir ses fins de mois ?

En tout cas, ça devait être juteux pour qu’il lâche son métier au George V et qu’il vienne jouer les acrobates dans le seizième.

Je me suis demandé ce que j’allais faire. Je lui lançais : « Ouh ! Ouh ! C’est Coppé ! » Les passants allaient me prendre pour une folle qui parle aux arbres de leur square. Et Gus, comment allait-il réagir ? Il se demanderait comment je l’avais retrouvé. Non, le plus prudent, c’était de ne pas se manifester. Je ne voulais pas griller ma couverture, je me disais que je pourrais peut-être en apprendre plus un autre jour.

Donc, je me suis esquivée et je l’ai laissé dans son arbre.

Gus, perché dans un arbre, en plein Paris ! N’importe quoi ! Ces paparazzis ont tous les culots ! N’empêche, il était assez agile. Je ne m’étonnais pas qu’il passe des heures dans sa salle de fitness. C’était pas pour appuyer sur le bouton de son appareil photo, c’était pour grimper aux arbres. Quel acrobate ! J’ignorais ce qu’il magouillait, mais j’éprouvais pour lui une certaine admiration. Je n’irais pas jusqu’à dire que j’aurais aimé avoir un père intrépide comme lui. Mais si, en fait, j’irais jusqu’à dire ça. Oui, ça m’aurait bien plu, quand j’étais petite, que mon papa me fasse grimper avec lui dans les arbres. Au lieu de ça, il m’emmenait au cinéma voir d’étranges films coréens sous-titrés.

Sur le chemin du retour, j’ai appelé Cécile et je lui ai tout raconté : mes photos ratées de Franky, la traque de Gus, sa découverte dans l’arbre de l’avenue Raymond Poincaré. Elle n’en revenait pas !
— Tu parles d’un stage ! Méfie-toi, tu joues avec le feu !
— T’inquiète, je gère. Toi qui manies l’intelligence artificielle, tu pourrais pas essayer de savoir quel people habite dans cet immeuble de l’avenue Raymond Poincaré ?
— T’es malade ! Je crois que tu te mêles de ce qui ne te regarde pas !
— C’est mon père qui me l’a demandé !
— C’est pas une raison ! Ce type risque sa place si on découvre ce qu’il fait.
— Tu le défends maintenant. Tout à l’heure tu disais que c’était un horrible macho.
— Ça n’a rien à voir. J’ai des valeurs.
— S’il te plaît, rends-moi ce service. Je ne suis pas douée pour les prompts. Les robots me font peur.
— Tu préfères les Rambo.
— S’il te plaît.
— Bon, c’est bien parce que c’est toi.
— Je t’adore.
— Moi aussi je t’aime.

VI

Les dîners à la maison étaient toujours un moment difficile, mais il fallait bien manger gratos de temps en temps. D’habitude, je sortais, j’allais au fast-food avec des potes, mais ce soir-là, je voulais parler à mon père. Il n’était pas encore rentré. Il travaillait souvent très tard. Alors, la plupart du temps, je dînais en tête-à-tête avec ma mère.

Elle possédait une galerie d’art et passait le repas à regarder son téléphone. Elle appelait parfois des artistes. Elle riait, elle minaudait, se laissait draguer, trouvait tout extraordinaire, magnifique, génial. Son nouveau mot préféré était « résilience ». Elle en mettait à toutes les sauces ! « Cet artiste a une résilience folle. » « Il a toujours été très résilient. » « En matière de résilience, celui-là bat tous les records. » J’avais regardé la définition de « résilience » : « Capacité des métaux à reprendre leur forme après un choc ». Je ne voyais pas bien le rapport avec ses artistes.

Avant « résilient », elle trouvait tous ses artistes « borderline ». Là aussi, ça ne correspondait pas à la définition : « Quelqu’un qui est aux limites de la névrose et de la psychose et qui ne contrôle pas ses émotions ». En fait, elle pensait que « borderline » voulait dire quelqu’un qui vit aux limites du légal. Mais non, ça n’avait rien à voir.

C’est Cécile qui m’a appris tout cela, un jour où je lui ai fait écouter l’enregistrement d’une conversation avec ma mère. Elle était écroulée de rire :
— Ta mère vit dans son dictionnaire à elle.
C’était tout à fait ça.
Et puis mon père a fini par arriver.
— Bonsoir, mes amours. La journée a été bonne pour vous ? Moi, épouvantable.

J’ai fait semblant de m’intéresser. Ma mère, sans quitter son écran des yeux, est allée réchauffer le plat de coquillettes-jambon pour mon père. C’est ce qu’elle réussissait le mieux.
— Moi j’étais au George V avec Gus, ai-je lancé.
— Ça se passe bien ton stage ? Il est sympa avec toi ?
— Bah oui, plutôt, mais on fait pas des trucs intéressants. Cet après-midi, on a attendu la sortie d’une star.
— Oui, je comprends, mais au journal, Gus est chargé de faire les portraits des personnalités qu’on interviewe, des politiques, des chercheurs, des artistes. On va chez eux, il les photographie en situation pendant que le journaliste leur pose des questions. Je ne pouvais pas t’envoyer là-dessus, chez les gens qu’on interviewe. Alors, j’ai modifié son programme.
— Sauf que ce n’est pas très intéressant.
Ma mère a posé son téléphone.
— Vous parlez de quoi ?
Bonjour l’écoute !
— De mon stage, ai-je dit en la fusillant du regard.
— Ah ! Oui ! Chez ton père. Et alors, ça se passe bien ?
Putain ! Je vais pas tout répéter.
— Excuse-moi, je chatais avec Gonzague Lamour. C’est lui que j’expose la semaine prochaine.
— Oui, c’est plus important que mon stage.
— Mais non, ma chérie. Je suis désolée. Mais il faut que tu fasses la différence entre ce qui est urgent et ce qui est important. Parler avec Gonzague est urgent ; ton stage, lui, est important. C’est tout. Et alors ? Ton stage. Ton père t’apprend des choses ?
— Je ne suis pas avec lui, je suis avec un photographe, Gus.
— Ah ! Gus !
Elle a eu un petit sourire et son téléphone a sonné, sûrement Gonzague. Elle nous a mentalement quittés. J’ai posé la question à mon père :
— Elle connaît Gus ?
— Oui, on était tous les trois au lycée Charlemagne ensemble. C’est là que j’ai connu ta mère.
— Elle a couché avec ?
— S’il te plaît, Coppé !
Ma mère a quitté son téléphone :
— J’ai couché avec qui ? J’ai pas l’air, mais je vous écoute !
— On parlait de Gus… a dit mon père.
Ma mère ne s’est pas démontée.
— Incroyable photographe. Un portraitiste au talent très résilient. Tiens, il faudrait que je l’expose. Il a fait de nouvelles photos récemment ?
— Marina Garrigue, la candidate écolo à la mairie de Paris.
— Connais pas.
Pas assez résilient pour elle sans doute.

Mes parents ne se sont pas adressé la parole de tout le repas. Ils sont chacun dans leur monde, mon père avec son journal, ma mère avec ses résilients, ex-borderlines.

En tout cas, j’en avais appris de belles au cours de ce dîner : mon père, ma mère et Gus formaient un triangle amoureux. Mais pourquoi ma mère m’avait-elle donné l’impression de ne pas trop le connaître, sinon comme artiste ?

Plus tard, mon père m’a retrouvé au salon tandis que ma mère était retournée dans son bureau préparer son exposition.
— Alors, tu l’as espionné, Gus ? Tu sais ce qu’il fait ?
Je m’attendais à la question.
— C’est pas facile. Je suis tout le temps avec lui.
— Il faudrait que tu mettes un traceur dans son sac photo.
Ah ! La bonne idée que voilà !
— Oui, c’est une bonne idée. Tu me donnes de l’argent, que j’en achète un.
Il a sorti un billet de cent euros, carrément, et me l’a tendu.
— Tiens. Garde la monnaie.
— Merci mon papa. Je vais le cacher dans son sac photo, ce sera plus simple.
— Sinon, vous vous entendez bien ?
— Oh, tu sais, il n’est pas très bavard. Bonjour, bonsoir. Mais c’est assez sportif avec toutes ces bousculades. Je trouve qu’il a un physique de paparazzi.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Bah, il est toujours habillé en kaki, avec un pantalon de camouflage, et il est assez costaud, il sait jouer des coudes.
— C’est sa façon de s’habiller, mais non, ce n’est pas un paparazzi. C’est un genre qu’il se donne. Un peu Rambo. Mais c’est plutôt un portraitiste. Il pense que la couleur kaki attire les femmes.
— Ah, oui. Le prestige de l’uniforme…
— Plutôt la testostérone.
— Bien sûr, la testostérone. Importante, la testostérone.
— Tu apprends des choses ?
— Oui, oui. Il m’a fait un cours complet sur la photographie : les appareils, les objectifs, les flashs, les réglages, la profondeur de champ, tout ça.
— Bien. Tu auras assez de matière pour ton rapport de stage ?
— Oui, t’inquiète. J’apprends plein de choses.
Il m’a embrassée sur le front et il est allé se coucher.

Bilan de la soirée : ma mère se moquait de mon stage. Elle ne s’intéressait qu’à son Gonzague et à son exposition. Elle a connu mon père au lycée Charlemagne, elle aussi. Et elle a connu Gus. Elle a peut-être même couché avec lui. C’est peut-être elle, la copine que Gus a tenté de prendre à mon père. Mais ça peut être une autre. Même si je n’imagine pas mon père multipliant les conquêtes. Gus, oui, il devait les collectionner, mais mon père, pas son style. Reste à savoir pourquoi ma mère a préféré mon père à Gus. Vu qu’elle vit sa vie sans mon père, elle aurait très bien pu vivre sa vie avec Gus sans Gus. Mais je crois que mon père la rassurait financièrement. Et aller avec Gus, c’était l’assurance d’être trompée le lendemain. Tandis qu’avec mon père, sa seule maîtresse, c’était son journal.

Avant de m’endormir, je me suis posé une question : et si mon père m’avait demandé d’espionner Gus pour savoir s’il n’avait pas une liaison avec ma mère ? C’était énorme ! Il aurait dû engager un détective privé pour ce genre d’affaire. Pas jeter sa fille dans la gueule du loup ! Mais il était tellement bizarre, parfois.

En tout cas, je savais, moi, que Gus était un paparazzi et que mon père l’ignorait !

VII

— Comment ça, un paparazzi ? Tu déconnes !

Nous étions encore à poireauter en attendant un people, cette fois une chanteuse québécoise dont je tairai le nom. Elle avait sauté dans un jet privé et traversé l’Atlantique pour aller s’acheter une paire de bottes chez Chanel, avenue Montaigne. Toute la presse people était en émoi. Mais elle mettait un temps fou à choisir ses bottes et dehors, la foule s’impatientait. Heureusement, il ne pleuvait pas ! Du coup, pour meubler, j’ai décidé de poser des questions piège à Gus.

— Bah oui, tu t’habilles toujours en kaki et fute de camouflage, alors je me dis que c’est la tenue idéale passer inaperçu et photographier les peoples incognito.
— Incognito ? En tenue de camouflage ? À Paris ? T’as vu jouer ça où ?

Je m’étais plantée. C’est vrai qu’à Paris, pour passer inaperçu, la tenue militaire, ça n’était pas l’idéal. Les soldats de Vigipirate, on les repérait à cent mètres. Il avait du répondant, le bougre.
— Qu’est-ce que tu fais après ?
— Après quoi ?
— Bah après ça.
— Je rentre chez moi.
— Bon, bah je t’invite chez moi. Je vais t’apprendre la photo de studio.
— Chez toi.
— Absolument. Parce que, mademoiselle, je ne suis pas paparazzi, je suis portraitiste.
— Portraitiste. En kaki.
Il a haussé les épaules et tapoté sur son téléphone.
— Tiens, je t’ai envoyé mon adresse.
— Ah. OK. Merci.

Et là, soudain, ça a été l’effervescence. La chanteuse avait enfin choisi ses bottes, et d’autres choses, histoire de rentabiliser son vol sans doute. Dehors, elle a découvert la foule qui l’attendait et elle a été toute émue. Elle a joué la surprise. Elle a essuyé des larmes. Quel cinéma ! Tu parles, elle avait l’habitude. Elle pouvait pas faire un pas sans provoquer une émeute. En plus, c’était son attaché de presse qui avait prévenu tout le monde. Alors…

Gus a pris quelques photos de la chanteuse en jouant un peu des coudes et on s’est écartés de la foule. La diva québécoise est montée dans la voiture qui l’attendait et nous a salués une dernière fois, à travers la vitre, en s’essuyant les larmes. Touchant.

Pathétique, oui.

— Tu me vois faire des trucs débiles, mais c’est parce que ton père veut que je t’emmène dans des trucs débiles. Mais si tu crois que c’est ça la photo que je kiffe, tu te goures, ma petite. Je t’attends à vingt heures chez moi. À toute.

Et il m’a plantée. Où allait-il ? Bonne question. J’ai décidé de rentrer chez moi et, en sortant de la station de métro, j’ai vu que j’avais une notification de mon traceur. Devinez où il était. Avenue Raymond Poincaré ! Et il m’avait soutenu qu’il n’était pas paparazzi ! Que sa tenue de camouflage n’était pas faite pour passer inaperçu dans Paris ! Quel menteur !

Je me suis installée dans ma chambre et j’ai pris quelques notes sur ce que je venais de vivre pour mon rapport de stage. Il allait être nul, mon stage. Aucun rapport avec le droit, en plus. Peut-être sous l’angle du droit à la vie privée. Et encore.

Et là, Cécile m’a appelée.
— Bon, j’ai fait des recherches. En fait c’est l’IA qui a fait les recherches. Mais c’est pareil. L’important, c’est le prompt, la question qu’on pose.
— Oui, j’ai compris. Alors ? Il espionne qui ?
— Bah, dans l’immeuble, il y a un ministre, un secrétaire d’État, un ancien astronaute, un chef d’entreprise, un médecin, un dentiste, un avocat, un notaire…
— Arrête ! Il espionne pas un notaire !
— Je t’ai gardé le meilleur pour la fin. Il y a… dans cet immeuble… un certain…
— Arrête ! Lâche le morceau !
— … mannequin !
— C’est pas vrai ! Et c’est qui ?
— Estelle Lemonnier.
— Connais pas.
— C’est la plus belle femme du monde, et je m’y entends. Un canon.
— Jamais vu.
— Attends, je t’envoie sa photo.
Elle m’a envoyé sur notre WhatsApp la photo de ladite Estelle.
— Ah oui ! Canon, la meuf ! Elle est super connue. On la voit partout.
— Exactement.
— Je connaissais pas son nom.

C’était donc elle qu’il espionnait ! Et lui qui me disait qu’il n’était pas un paparazzi ! Il s’était bien foutu de ma gueule. Il devait revendre ses photos à un journal à scandales.
— On sait si elle a des amants ?
— Tout de suite ! Non. L’IA dit qu’elle protège sa vie privée un max. Rien sur ses maris, rien sur ses amants, rien sur ses chiens, rien sur ses chats. Même pas un mot sur ses poissons rouges. Tous les êtres vivants qui l’entourent, humains ou pas, sont secret défense.
— Eh bah, je comprends tout. Il veut avoir le scoop. Prendre Estelle Lemonnier avec son amant. Ça vaut le coup de grimper aux arbres. Tu m’étonnes. Combien ça peut rapporter, des photos volées comme ça ?
— T’as qu’à lui demander.
— Tu crois pas si bien dire. Il m’a invitée ce soir dans son studio.
— Fais pas de conneries !
— Quoi ? Lui dire que je l’ai vu en singe savant dans l’arbre ?
— Non, baiser avec. Je te l’interdis !
— T’inquiète. Il ne me touchera pas.
— Tu promets.
— Promis. Bisou. Je t’aime.
— Moi aussi je t’aime.

J’adorais Cécile mais je n’aimais pas trop qu’elle se mêle de ma vie privée. Si j’avais envie de coucher avec un paparazzi, j’avais bien le droit. De toute façon, le rendez-vous était professionnel. C’était pour mon stage. En même temps, avec lui, le professionnel n’était jamais loin du sexe, apparemment.

Je suis donc arrivée pile poil à l’heure chez Gus. Petit appartement sympa près de Pigalle, dans une impasse. Autrefois le quartier regorgeait de sex shops et je pense que Gus s’est installé là pour ça, le sale cochon, mais aujourd’hui, tout est sur Internet.

Il m’a accueillie tout sourire.
— Salut, mademoiselle.

Il avait passé un débardeur noir, une sorte de pantalon africain, ample et très coloré. Le genre de froc qu’on peut enlever rapidement. Au pied, des tongs. Pareil. Il était vraiment canon. C’était le premier vieux qui me faisait de l’effet.

Son appartement, en fait, c’était un grand studio photo avec un fond blanc, des tas de projecteurs et de réflecteurs partout. Une belle hauteur sous plafond. Une petite table de maquillage, des portants avec des vêtements de femmes (uniquement de femmes) assez bariolés. Et deux grands canapés. Et puis il y avait un escalier qui menait à une mezzanine où devait se trouver sa chambre.

— Ça boit quoi, une fille de ton âge ? Du soda ?
— Oui, avec un peu de whisky.
— Ah ! Carrément !
— Tu crois que j’ai quel âge ?
— Dis-moi. Quel âge tu te donnes ?
Je n’en étais pas encore au point de tricher sur mon âge !
— Bah, c’est pas un secret. J’ai dix-neuf ans.
— Tu me rassures. Je me demandais si t’étais mineure ou pas.
— Tu veux ma carte d’identité ?
— Est-ce que tu sais que ça m’arrive ? Quand je fais un shooting avec des meufs très jeunes, je demande leur carte d’identité. Je veux pas d’embrouille avec leurs parents.

Il s’est éclipsé dans la cuisine et est revenu avec un whisky-coca qu’il m’a tendu. Il a pris le sien sec et il s’est assis à côté de moi. Collé, serré. Il a désigné un gros classeur noir posé sur la table basse.
— Regarde ça. C’est mon book. Tu verras quel genre de photographe je suis. Paparazzi ! Ôte-moi d’un doute. C’est ton père qui t’a dit que j’étais un paparazzi ?

C’était bizarre. Il avait joué la convivialité, et puis, là, tout à coup, il était devenu très sérieux.
— Bah, en fait il m’a dit que tu photographiais des peoples. J’en ai déduit que t’étais un paparazzi. C’est comme ça qu’on appelle les photographes qui pourrissent la vie des célébrités, non ?
— Ton père sait pourtant exactement le genre de taf que je fais au journal…
— Oui, c’est bizarre. En tout cas, il m’en a appris de belles sur vous deux.
Là, j’ai senti qu’il se contractait de partout.
— Genre ?
— Que t’es sorti avec ma mère au lycée.
Il a semblé soulagé.
— Ah ! Oui ! Ça ! On avait seize ans.
— Tu lui as quand même piqué sa meuf.
— Pas du tout. La preuve. Il l’a épousée.
— Tu le regrettes ?
— Non. Le temps a passé.

J’ai commencé à feuilleter son album et j’ai découvert de magnifiques portraits. Des femmes, beaucoup de femmes, mais pas que. Quelques hommes. Un sacré talent !
— C’est super.
— Je fais des portraits pour moi. Et aussi pour le journal. C’est pour ça que tu vois des mecs. Mais les mecs, c’est pas trop mon truc.
— Oui, ça, j’ai compris.

J’ai senti qu’il se rapprochait insensiblement de moi. Son horrible odeur d’after-shave est devenue très incommodante, mais terriblement virile. La perfection au masculin, comme dirait ma tante (Je crois que c’est un slogan de pub).

Et puis, soudain, j’ai tourné une page de son book et qu’est-ce que j’ai vu ? Estelle Lemonnier ! Le mannequin qui habite avenue Raymond Poincaré. Immédiatement, j’ai pensé : « Bingo ! Plus de doute ! C’est elle qu’il espionne dans les arbres ! »

J’ai eu du mal à dissimuler mon trouble.
— Tu as photographié Estelle Lemonnier ?
— Tu la connais ?
— Tout le monde la connaît. On la voit partout. Elle est comment en vrai ?
Gus s’est interrompu et s’est rapproché encore un peu de moi. Il a lâché :
— Je peux te dire un secret ? Tu le dis à personne. Elle aime pas qu’on parle de sa vie privée.
— Promis.

Bingo ! Il allait me révéler ce qu’il avait découvert en l’espionnant dans les arbres. Eh bien, non, son scoop, c’était pas ça.
— Bah, Estelle, c’est mon ex.

Boum ! Mon cœur fait boom, comme dirait ma tante quand elle est en panique. Estelle était l’ex de Gus !
— L’ex quoi ?
La question m’a échappé.
— Ex-femme. Enfin, c’est toujours ma femme. Mais on est séparés depuis deux ans.
— Noooonnnnn ! Je te crois pas.
— Si, je t’assure. Tu veux voir notre contrat de mariage ?
— Toi et Estelle Lemonnier. Dis donc, tu te refuses rien !
— C’est elle qui se refuse rien !
— C’est clair. Et pourquoi vous divorcez pas ?
— On s’est mariés jeunes. Maintenant, elle est connue. Ça ferait trop de bruit. Mais j’ai pas envie qu’elle me vole. Alors, je monte un dossier contre elle. Je suis sûr qu’elle vit déjà avec un autre mec. Il me faut des preuves.
— D’accord. D’accord.

Il ne m’en a pas dit plus, et je me suis bien gardée de poser d’autres questions.

J’ai bu une grande gorgée de whisky pour faire passer le choc. J’essayais d’intégrer la nouvelle information. Donc : Gus grimpait dans les arbres pour espionner son ex-femme, qui était encore sa femme, pour produire des preuves à charge pour son divorce !

En fait, il n’était pas du tout un paparazzi. Je m’étais plantée en beauté. Quelle horreur !

J’avais le fin mot de l’histoire. C’était juste un ex qui espionnait sa femme, en tenue de camouflage, grimpé dans un arbre du square d’une résidence, avenue Raymond Poincaré. Que j’ai été gourde ! Bon, en même temps, c’était pas commun, comme traque, mais ça se comprenait.

J’aurais voulu envoyer un SMS à Cécile, mais c’était difficile. D’autant que Gus s’était pas mal rapproché de moi. C’était plus collé, serré, c’était carrément scotché. J’avais l’impression d’avoir un bout de bois contre moi, comme quand il m’avait sortie de la meute qui poursuivait l’écolo.

Puis il a passé son bras autour de mon épaule. Il m’a retiré doucement le book et a approché son visage du mien. Il était tout tremblant, à la fois déterminé et hésitant. Il était devenu comme un ado qui veut rouler son premier patin à une fille de sa classe (je sais de quoi je parle). Je me suis dit intérieurement : « Il pourrait être mon père ! » Et aussi : « Il a couché avec ma mère ! » Et aussi : « Il est marié à un top model. »

Il m’a dit :
— C’est dingue ce que tu ressembles à ta mère !
Waouh ! Vingt ans après, il se rappelait encore à quoi elle ressemblait !

Il m’a renversée sur le canapé, et m’a fait l’amour. Je crois qu’il a surtout fait l’amour avec ses souvenirs. L’ombre de Charlemagne flottait au-dessus de nos deux corps enlacés.

Et tandis qu’il s’affairait avec une belle énergie, je n’arrêtais pas de me dire : « Il pourrait être mon père ! Il pourrait être mon père ! Il pourrait être mon père ! » Et puis le plaisir m’a submergée et je n’ai plus pensé à rien.

VIII

J’avais couché avec un homme. On se comprend. Ce n’était pas la première fois, mais d’habitude c’était avec des mecs de mon âge, barrés comme moi et plein de boutons. Là, c’était un mec, un vrai, qui avait l’âge de mon père. Je me suis dit que si un homme me faisait l’amour, alors c’est que j’étais devenue une femme.

Je n’avais pas le sentiment d’avoir pris un coup de vieux, mais je me sentais quand même différente. Je n’avais plus rien de la petite Coppélia d’avant. Ce stage m’avait fait grandir.

La question était : « Comment on gère la relation avec un homme de l’âge de mon père, en plus marié à un top model dont il est séparé. Il devait sûrement y avoir un tuto là-dessus sur Internet.

Ma pauvre Cécile, je ne lui ai rien dit. Elle aurait été trop jalouse. Dès que j’approchais d’un mec, elle crisait. Alors si elle avait su que j’avais eu une relation avec un homme mûr, elle m’aurait découpée en rondelles, façon carpaccio.

Le lendemain de notre contact intime, c’était un samedi, pas de stage. Je pensais qu’on allait passer la journée ensemble. En même temps, je me voyais mal me balader à Paris avec Gus comme je le faisais avec mes potes. Comment on s’occupait avec un vieux ? On n’allait pas jouer aux jeux vidéo ou s’envoyer des vidéos de chats ! Et puis j’ai pensé que je ne devais pas me prendre la tête, je n’avais qu’à faire ce qu’il me dirait.

Il m’a juste annoncé qu’on se verrait le dimanche suivant. Bon.

En attendant, j’étais quand même très intriguée par l’espionnage de son ex. Que faisait-il dans les arbres ? C’était sûr qu’il voulait des preuves qu’elle le trompait. Ça pouvait servir dans les divorces. Mais peut-être qu’il m’avait raconté un bobard et qu’il voulait la surprendre avec son nouveau compagnon et vendre les photos de leur liaison. Un top model avec un homme politique ou avec une star du show-business, ça devait valoir de l’or. Ou peut-être la faire chanter. J’oscillais entre le pauvre mari qui veut protéger ses intérêts et l’horrible paparazzi qui veut se faire du fric en piégeant une people.

Comme je n’avais rien de mieux à faire, je suis retournée avenue Raymond Poincaré. Grâce au traceur, je savais que Gus y était.

Je l’ai tout de suite repéré dans l’arbre, malgré son camouflage.

Je ne savais pas trop pourquoi j’étais venue. L’oisiveté est mère de tous les vices, comme dit ma tante. Effectivement, je n’avais rien d’autre à faire, et, je ne sais pas, j’avais besoin de sa présence. C’est tout bête à dire. Mais le savoir, là, à dix mètres de moi, perché dans l’arbre, et me dire que c’était « mon mec », ça me faisait du bien. Je savais qu’il collectionnait les femmes et que je n’étais sans doute qu’une parmi tant d’autres. Et je me disais même qu’après avoir couché avec ma mère, il éprouvait sans doute un certain plaisir à coucher avec sa fille. Avec la fille de mon père, surtout. Ça devait l’exciter, ce genre de choses. Mais ce grand costaud m’avait tellement paru enfantin. Il était comme ça avec toutes les femmes, ou seulement avec les juste majeures ? Ça lui rappelait sans doute ses années de lycée, quand tous les mecs se moquaient de lui, le fils de la femme de ménage. Ça devait se bousculer grave dans sa tête.

Et puis un événement m’a interrompue dans mes pensées. Une femme est apparue à la grille de la résidence. C’était Estelle Lemonnier elle-même ! Magnifique, habillée avec une élégance folle, grande, élancée, aérienne. Elle a traversé le square d’un pas décidé et a franchi la grille de la résidence. Gus n’a pas arrêté de la photographier. Elle avait l’air très en colère. Sa Porsche était garée dans la rue. Elle est montée dedans et elle a démarré en trombe. En sortant du stationnement, elle a failli heurter un véhicule qui arrivait derrière elle. Le mec a eu le réflexe de piler pour l’éviter mais il lui a lancé un grand coup de klaxon. Elle a filé, fait quelques queues de poisson, provoquant de nouveaux coups de klaxon.

Et c’est là que l’irréparable s’est produit. Courant derrière elle, j’ai vu surgir un homme. Sur le moment, je ne l’ai pas reconnu. Je n’imaginais pas le trouver là ! Mais, fait brutal, comme dirait ma tante, l’homme qui courait après Estelle la chemise ouverte, les pieds nus, les cheveux en bataille, c’était mon père ! Oui ! Mon père ! Il semblait vouloir la rattraper.
Il est sorti sur le trottoir, a regardé au loin dans l’avenue, mais la voiture d’Estelle avait disparu ! Il est resté planté là, furieux contre lui-même « en s’foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes », comme disaient Brassens, et ma tante.

C’était donc mon père, l’amant d’Estelle, la femme de Gus ! Waouh ! Gus m’avait menti, il m’avait dit qu’il soupçonnait son ex-femme de vivre avec un homme. Mais mon père ne vivait pas avec Estelle. Quelle embrouille !
Gus, dans son arbre, n’en perdait pas une miette. Il prenait photo sur photo. Allait-il les vendre ? Faire chanter mon père ? L’horreur !

Et pire encore, je me suis dit que, si ça se trouvait, c’était ma mère qui lui avait demandé d’espionner mon père. Ça se tenait ! En fait, il n’espionnait pas sa femme mais mon père ! Double horreur ! Y avait-il encore quelque chose entre ma mère et Gus ? Elle voulait faire une exposition avec ses photos. Comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis le lycée, mais en réalité, ils s’étaient revus. Le dossier de divorce qu’il montait, c’était le sien ou celui de ma mère ? Ça piquait sec ! Ma mère envisageait-elle de divorcer de mon père ? Je tombais de haut, de très haut !

Ce jour-là, à ce moment précis, mon univers a basculé dans un gouffre sans fond. Je ne savais plus où j’habitais, qui j’étais, qui j’aimais, qui je détestais.
C’était clair : je ne pouvais plus envisager de revoir Gus. Il m’avait trompée. Il était en train de briser le couple que formaient mes parents, vaille que vaille. Il espionnait mon père, il était peut-être l’amant de ma mère, et maintenant il se tapait la fille ! Mais quelle sorte d’homme était-ce ? Est-ce qu’ils étaient tous comme ça ?

Quand j’étais petite, ma tante m’avait donné à lire un livre de Pierre Jardin « Agnès et les vilains messieurs ». Eh bien, maintenant, moi aussi, j’étais entourée de vilains messieurs !

Mon père, Gus… Tous se moquaient de moi. À quoi allaient ressembler les dîners avec mes parents ? Et comment je pourrais continuer à voir Gus ? Il m’avait trahie.

Mon père est retourné dans la résidence, sans doute pour récupérer ses affaires. Gus, là-haut, a continué à le prendre en photo. C’est bien lui qu’il traquait, pas sa femme. Mais dans quel but ? Quelle machination se déroulait dans mon dos ? Voulait-il le faire chanter ? Les questions volaient en escadrille dans ma tête, comme dit ma tante.

Je suis restée un long moment sur le trottoir. Mon père est ressorti, toujours très en colère. Il est monté dans sa Ferrari et a disparu. Gus a continué de le photographier. Puis il est descendu de son arbre. Je me suis cachée derrière un abribus pour qu’il ne me voie pas. Il n’aurait plus manqué que ça ! Gus, à son tour, a quitté la résidence et a pris son scooter. Je suis alors sortie de ma cachette. J’ai marché vers la station de métro. Les paroles de la chanson préférée de ma tante : « Et maintenant ? Que vais-je faire ? » de Gilbert Bécaud tournaient en boucle. Je n’arrivais plus à penser.

Alors j’ai fait ce que j’ai toujours fait quand je me sentais mal, je suis allée chez Cécile. J’ai fui le monde des adultes où j’avais pénétré trop vite, pour me réfugier auprès de la seule personne qui m’aimait vraiment. Je savais qu’elle pourrait me consoler, mettre des mots sur mes blessures.

— Ma pauvre chérie… Ma pauvre chérie…

Elle n’arrêtait pas de répéter ça : « Ma pauvre chérie… »
Et puis, il y a eu un grand silence. On ne s’est rien dit pendant de longues minutes. Je savais ce qu’elle pensait. Dans sa tête, elle devait ruminer sa vieille haine des hommes : « Je te l’avais dit. Ils sont tous pareils. » Mais elle ne me l’a pas dit.

J’avais fini par lui avouer que j’avais couché avec Gus, et cela l’avait horrifié. Je devais lui dire. C’était ma meilleure amie, je ne pouvais pas le lui cacher. Et puis elle n’aurait pas compris pourquoi la trahison de Gus m’affectait autant.
C’est alors que tout a basculé dans une nouvelle horreur. Dans une horreur pire que l’horreur précédente. Et c’est peu dire.

Cécile a regardé son téléphone et a vu passer une information : « Le célèbre top model Estelle Lemonnier se tue dans un accident de voiture à Paris. »
— Ma chérie, j’ai quelque chose à te dire, a-t-elle commencé. Mais sois forte !

Et elle m’a tendu son téléphone.

Ce n’était pas possible ! La femme de Gus, la maîtresse de mon père venait de se tuer ! C’était horrible. Et je savais, moi, qu’Estelle était furieuse contre mon père. Qu’elle était sortie de chez elle très énervée. À cause de lui. Ils s’étaient certainement disputés. Mon père allait s’en vouloir pour le reste de sa vie. Et Gus allait lui en vouloir aussi ! Il avait assisté à toute la scène ! Il étalerait l’affaire dans les médias. Il avait les photos ! Tout cela allait faire du bruit, beaucoup de bruit ! Et beaucoup de mal à tout le monde.

Et moi aussi, j’avais assisté à toute la scène. Comment j’allais pouvoir continuer à vivre avec ça ? Comment affronter mon père, Gus, et ma mère, qui avait sûrement envoyé Gus espionner mon père ? Je n’oserais plus les regarder en face !

J’ai pris mon téléphone pour avoir plus de détails. Et là, j’ai vu que j’avais une notification : le traceur que j’avais glissé dans le sac photo de Gus ne fonctionnait plus ! Malheur ! Il m’avait sûrement vue dans la rue, quand il avait photographié Estelle et mon père sortant sur le trottoir l’un après l’autre. En visionnant ses photos, il avait dû m’apercevoir sur le trottoir d’en face ! C’était horrible ! J’étais démasquée. J’avais espionné l’espion !

J’aurais voulu disparaître, m’effacer du réel, passer dans un autre monde, m’enfuir dans un autre univers. Tout s’écroulait autour de moi. J’ai fondu en larmes. Je ne pouvais plus m’arrêter de pleurer. C’était si dur ! À mon âge, on ne devrait pas vivre des choses pareilles !

Alors, Cécile m’a pris dans ses bras et m’a serrée contre elle un long moment. Puis elle a essuyé mes larmes et m’a embrassée.

— Je t’aime, m’a-t-elle dit doucement.

Cinq ans plus tard…

Mon père n’a pas supporté la mort d’Estelle. Il a toujours cru qu’il en était responsable. Après une longue dépression, il a fini par se suicider. Gus, de son côté, a épousé ma mère, avec qui il avait en réalité une liaison depuis longtemps. Estelle l’avait découvert et c’est pourquoi elle avait souhaité une séparation. Au fond, Gus n’avait jamais cessé d’aimer ma mère depuis le lycée Charlemagne et il avait mal vécu que mon père l’épouse. Je n’ai plus eu de contact avec mes parents ni avec Gus. Je n’ai même pas assisté à l’enterrement de mon père.

Quant à moi, je me suis installée chez Cécile. Nous avons eu une fille. Pour payer mes études, j’ai trouvé du travail dans un cabinet d’avocats et je suis moi-même devenue avocate. Cécile, elle, s’est orientée vers l’architecture. Nous nous sommes mariées il y deux ans pour offrir à notre fille un foyer stable.

Je m’interroge encore sur la raison qui a poussé mon père à me demander de suivre Gus. Mon idée est qu’il se doutait que son photographe avait une liaison avec sa femme, ma mère. Il n’avait sans doute pas imaginé que Gus, en fait, le pistait.

Je n’ai jamais très bien compris non plus pourquoi Gus espionnait Estelle. Était-ce pour faire chanter mon père ? Était-ce ma mère qui le lui avait demandé ? Était-ce en vue de son divorce, pour avoir des preuves de l’infidélité de sa femme ? J’ai questionné ma tante, la seule personne que j’ai revue :
— Ma petite, si tu crois que ta mère me fait des confidences. Elle est plus mystérieuse que le Sphinx d’Égypte. En tout cas, elle est avec son photographe maintenant. Et je me demande si elle est vraiment heureuse. Il n’a pas changé. Il saute sur toutes les femmes qu’il croise.
J’en savais quelque chose.

Ma tante ne m’a pas beaucoup renseignée. Tant de questions sans réponses. En tout cas, je ne suis pas près d’oublier ce stage. Je repense souvent à avant, quand tout me paraissait simple.

Dans le ballet Coppélia qui a inspiré mon prénom à ma mère, la fiancée de Frantz vient l’arracher à la fascination que la poupée Coppélia exerce sur lui et elle l’entraîne avec elle, loin du sortilège des belles apparences. Ma mère a arraché Gus à la belle Estelle, mais pas sûr qu’il ait renoncé pour autant aux jolies poupées. Et j’imagine qu’il doit continuer à se cacher dans les arbres pour espionner ses maîtresses (et peut-être même ma mère !) Paparazzi un jour, paparazzi toujours.

Quant à notre fille, il faut la surveiller tout le temps, car elle grimpe partout.

FIN

Cette nouvelle en version papier aux Editions du Gymnase

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