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Histoires bizarres

Nouveauté

Les Motards

I

Robert n’était jamais très précis quand il parlait de ce qu’il appelait « le drame ». Il avait vécu quelque chose d’horrible, un an avant, mais je ne savais pas exactement quoi. Il faut dire qu’on était juste deux gars qui fréquentaient la même salle de fitness. En général, on ne parle pas beaucoup. On est chacun à son appareil et on souffre, on tire, on pousse, on serre les dents. On ne s’épanche pas sur sa vie. Surtout que la plupart des gars de la salle ont des passés pas très nets, moi le premier, alors on préfère se taire. En plus, l’odeur de sueur qui colle aux murs, le grincement des machines et les gémissements des mecs qui poussent leurs limites — tout ça, ça ne pousse pas aux confidences.

À chaque séance, je le retrouvais à la même machine, avec sa coupe de cheveux impeccable, ses vêtements d’entraînement à la dernière mode. Pas du tout le look ambiant. Je ne sais pas trop pourquoi j’ai voulu me rapprocher de lui. J’ai vite senti que c’était le plus riche d’entre nous — ce qui n’était pas très difficile d’ailleurs. Il n’étalait pas son argent, mais on sentait qu’il en avait. Il ne m’a pas fui. J’ai même eu l’impression que ça ne lui a pas déplu que je copine avec lui.

Alors, au fil des semaines, j’ai fini par en apprendre un peu plus sur lui. Sur pourquoi il fréquentait cette salle un peu miteuse dans un quartier où il n’habitait pas. Et c’était quoi ce « drame » dont il parlait tout le temps ?

D’après ce que j’ai compris au début, il venait là pour reprendre du muscle, à cause des mois passés à l’hôpital suite au fameux « drame » dont il ne disait rien. Moi et les autres gars, on était là pour des raisons plus basiques : prendre du muscle pour impressionner les femmes… et ceux qui nous cherchaient des histoires. Surtout ceux-là… Parce que pour impressionner les femmes, on avait d’autres arguments. Pas besoin de vous faire un dessin. Mais pour les gars qui nous cherchaient, les muscles c’était vital. Moi, j’avais eu pas mal de soucis avec la police et la justice. En vrai, c’était plutôt eux qui avaient eu des soucis avec moi. Je m’étais retrouvé plusieurs fois en prison, et c’est là que j’avais compris l’importance d’avoir du muscle. Et pour moi, c’était facile. Une bonne génétique, on dira.

Mais je vous embrouille, revenons à Robert. Donc, je m’étais rapproché de lui. Je ne sais pas comment expliquer ça. Ce mec m’intriguait. C’est ça, il m’intriguait. C’était pas pour le dépouiller, enfin je ne crois pas, peut-être pour me rassurer. Une sorte d’assurance-vie, au cas où ça tournerait mal pour moi. Peut-être par curiosité, pour savoir c’était quoi le « drame » dont il nous parlait. Mais la vie m’a rattrapé.

Le muscle, ça attire le bon et le mauvais. Un jour des gars m’ont mis sur un coup où il fallait impressionner d’autres mecs. En fait, il fallait les éliminer, mais je ne l’ai pas compris sur le coup. Moi, le meurtre, c’était pas trop mon truc, mais faire le chauffeur, ou le guet, pourquoi pas ? Bref, j’ai été arrêté. Comme je n’avais rien fait de grave, de très grave je veux dire, je n’ai pas pris beaucoup, mais j’avais quand même besoin d’un bon avocat. C’est alors que j’ai pensé à Robert. Il a vraiment été cool avec moi. Il m’a tout payé : la caution pour sortir de la prison, l’avocat pour me défendre, un sacré avocat, jamais j’aurais pu me payer une pointure comme ça. Cette petite fouine a découvert un minuscule vice de forme et j’ai été acquitté. Problème, j’avais maintenant une dette vis-à-vis de Robert.

Cette histoire nous a rapprochés. On était pourtant à l’opposé l’un de l’autre : lui tenait une agence immobilière et brassait les millions. Il était Blanc, propre sur lui, costard cravate, Audi Quattro, Rolex au poignet. J’ai cru longtemps qu’il était gay, mais non, il m’a parlé d’une femme un jour. De toute façon, ce qu’il faisait au lit, je m’en moquais un peu. Être l’ami d’un gars friqué c’était important pour moi, qui n’en ai jamais eu, ni de fric ni d’ami friqué. Alors, petit à petit, on est devenus amis. Drôle d’amis, le bon, la brute et le truand. Je jouais les deux rôles, la brute et le truand. Ça n’avait pas l’air de le gêner que je ne sois pas très à cheval sur les lois ni que je sois Noir. J’ai même l’impression que ça l’attirait. Les opposés s’attirent, c’est bien connu.

Je sentais que Robert avait un problème. Tout semblait lui faire peur. J’ai jamais vu un gars aussi peureux. Et là j’ai compris que ma présence le rassurait. Il se sentait en sécurité avec moi. C’était curieux, car en principe, il aurait dû se méfier de moi, car j’en avais dépouillé pas mal, des gars comme lui, des gars pas très doués pour la self-défense. Mais là c’était différent, il m’avait sauvé de la prison, j’allais pas lui jouer un sale coup. J’avais de la morale quand même.

Il me parlait constamment de sa femme mais je ne la voyais jamais. J’ai fini par me dire qu’il était gay, qu’il avait craqué sur moi et que sa femme, c’était du mythe. Alors, un soir, ça faisait trois mois qu’on traînait un peu ensemble, je lui ai posé la question direct :
— Alors comme ça tu es marié ! Elle est où ta femme ?
Il a bu sa bière d’un trait, ses mains serrant son verre, comme s’il voulait l’écraser. Et en me regardant droit dans les yeux, il m’a dit :
— Muriel ? Elle est morte.
Je n’ai pas bronché. Je me suis demandé si je devais lui dire que je m’en foutais, ou faire semblant de compatir. J’ai cru que c’était une ruse. Mais j’ai fait semblant de croire :
— Ah ! Merde !
— Toutes les nuits, je revis ce cauchemar, il m’a lancé. Dans la journée, ça va, parce que j’ai le travail, mais le soir, et surtout dans mon lit, je revis toute la scène.
Il s’est arrêté. Il a regardé fixement les bulles dans son verre et il a continué :
— C’était la nuit, sur une route de campagne. Je revois les deux gars à moto qui arrivent à la hauteur de mon Audi et qui commencent à donner des coups de pied sur les portières, de chaque côté. Un des deux motards a même une chaîne et tape sur la vitre de ma femme. Muriel est affolée ! Elle hurle. Et moi je ne sais pas quoi faire. Que j’accélère ou que je ralentisse, ils s’accrochent toujours à la voiture. On avait passé une si belle soirée ! Un vernissage. Muriel était resplendissante. On la regardait plus que les croûtes du peintre ! C’est l’image que je veux garder d’elle parce que, ce soir-là, je l’ai perdue.

J’ai eu l’impression que Robert me disait la vérité. Où il serait allé chercher toute cette histoire, sinon ?

Il a continué le récit de ce cauchemar.

Il a fini par arrêter sa voiture. Les gars ont sorti d’abord Muriel et tandis qu’un la violait sur le capot, l’autre a éjecté Robert, l’a frappé partout et l’a poussé dans le bas-côté, en criant à son copain : « Eh ! Laisse-m’en un peu ! ».
— Toutes les nuits, c’est la même chose, a continué Robert. Le jour, je tiens le coup parce que j’ai les dossiers, les rendez-vous, les contrats à signer. Mais dès que je m’allonge, dès que la pièce devient silencieuse, ça recommence. La voiture sur le bas-côté... Le type qui me jette dans le fossé, qui me roue de coups, qui me piétine, pendant que l’autre viole ma femme. J’entends ses cris, ses appels. Et moi je ne pouvais rien faire. Toutes les nuits je revis ce cauchemar. Je crie, je me débats et un des hommes finit par m’assommer. La suite, je ne la connaîtrai que plus tard, quand la police me racontera toutes les horreurs qu’ils ont fait subir à Muriel.

J’imaginais un peu ce qu’il voulait dire parce qu’avec des potes ça m’était déjà arrivé de violer des filles, enfin, disons de les forcer un peu. Mais pas de les tuer, pas de les défoncer au point d’en faire des loques.

J’étais sous le choc, et il m’en faut beaucoup pour que je sois choqué, vu tout ce que j’ai vécu dans ma vie. Robert m’avait avoué son secret. Il restait silencieux, ayant tout dit. Et moi, de mon côté, je n’avais pas grand-chose à lui dire. Il y a eu un long silence.

Et puis il a relevé la tête et, en me regardant droit dans les yeux, il m’a sorti froidement :
— Je vais me venger et j’ai besoin de toi.
Celle-là, je l’avais pas vu venir.

II

J’étais content. J’avais trouvé l’homme de main idéal. Mon plan fonctionnait à merveille. Je m’étais astreint à fréquenter cette salle de fitness un peu miteuse dans l’espoir de me lier avec un homme dont la principale qualité, outre un certain gabarit, serait d’avoir un niveau de moralité très bas, et même pas de moralité du tout. Daniel correspondait parfaitement à mon attente. Le destin semblait me donner un coup de pouce. Le gars s’était mis dans de sales draps en participant à un braquage qui avait mal tourné. J’avais payé sa caution et son avocat, et dès lors, il me devait quelque chose. C’était parfait. Pourquoi avais-je besoin de lui ? J’étais bien décidé à accomplir ma vengeance moi-même, mais il me fallait quelqu’un de solide, d’aguerri, pour me sécuriser. Le drame m’avait fragilisé. On ne se remet pas facilement d’un tel traumatisme. On ne s’en remet pas, en fait. Ma femme avait été tuée dans des conditions atroces et j’avais failli y rester. Et puis, commettre un meurtre n’était pas dans mes habitudes et la présence de Daniel me rassurait. Si les choses tournaient mal, j’aurais quelqu’un près de moi.

Malgré ses efforts, la police n’a jamais retrouvé les deux motards qui nous avaient agressés et qui avaient Muriel. Mais je n’avais pas l’intention d’en rester là. J’avais donc engagé un détective privé, un dénommé Meyer. Au bout de trois mois de recherches, ledit Meyer a retrouvé leur trace. Je savais donc où ils habitaient, ce qu’ils faisaient de leur vie. Je savais tout sur eux. Je savais notamment qu’ils descendaient l’été dans le sud pour cambrioler des villas. Je m’étais demandé pourquoi l’été, quand les propriétaires risquaient d’être présents ? Meyer m’avait dit :
— Justement parce que les propriétaires étaient là. Donc, les sécurités sont levées. Ils pouvaient commettre leur vol sans risque, quitte à se débarrasser des propriétaires, en les neutralisant dans le meilleur des cas ou en les tuant, si nécessaire.

Peu à peu mon plan avait pris forme dans mon esprit. Il consistait à les attirer dans ma villa, une villa que je louerais dans le sud à cet effet. Ils voudraient sûrement la cambrioler, alors je les surprendrais et je les éliminerais de la surface de la Terre, en prétextant une légitime défense. C’était assez clair dans mon esprit. Mon plan était sans faille.

Au début du mois d’août, tout s’est accéléré ! Meyer m’a averti que les deux gars se préparaient à descendre sur la Côte. Il les avait vus dans leur cité en train de charger leurs motos. J’étais préparé à cette éventualité depuis quelque temps et j’avais loué une Porsche. Je me suis posté pas très loin de chez eux et dès que je les ai vus partir, je les ai suivis. Mon but était de jouer avec eux au plus rapide, motos contre Porsche, et de nouer un contact avec eux en chemin. Je comptais sur ma bonne étoile pour m’aider dans cette opération périlleuse. Et tout a fonctionné à merveille.

Je les ai suivis sur l’autoroute pendant quelques centaines de kilomètres. Puis, je suis passé à l’exécution de mon plan. Je me suis rapproché d’eux. Porsche contre motos. Ils ont vite compris que je voulais faire la course avec eux. Mais avec tous ces connards sur l’autoroute, j’ai bien failli les perdre. Heureusement, le jeu leur a plu. Quand ils prenaient trop d’avance et que j’étais bloqué derrière un débile en cabriolet, ils m’attendaient un peu plus loin. Sans en avoir l’air. Ils traînaient un peu. Ce petit jeu a duré pas mal de temps. J’étais excité. J’étais comme un pêcheur qui a pris un poisson au bout de sa ligne. Je les avais hameçonnés. Je n’allais plus les lâcher. Ils étaient faits.

À un moment, ils sont sortis de l’autoroute pour faire le plein dans une station-service. Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre. J’allais entrer en contact avec eux. Comment j’allais réagir ? J’allais être en présence de ceux qui m’avaient agressé, qui avaient violé et tué Muriel. Est-ce que je réussirais à ne rien laisser deviner de la haine que j’éprouvais pour eux ? Ce n’était pas évident. Je devais sympathiser avec eux pour les attirer dans les mailles de mon filet. L’enjeu était de taille.

À la station-service, j’ai fait comme si je ne les avais pas vus. J’ai bien senti qu’eux m’avaient repéré. Une Porsche, ça se remarque ! Je suis entré dans la boutique et j’ai acheté deux Coca-Cola. Manque de chance, avec les départs en vacances, il y avait du monde à la caisse. J’ai jeté un œil à la télé qui diffusait un message « Alerte Enlèvement ». Une petite fille de huit ans, Lucie, avait disparu et toutes les polices étaient à sa recherche. Ça m’a contrarié. Cette môme allait tout faire foirer. Tous ces policiers en chasse dans la région, c’était pas bon. Je redoutais que cela n’effraie mes motards et qu’ils rentrent à Paris. Tout mon plan préparé minutieusement depuis des mois allait tomber à l’eau. Non, ce n’était pas possible. J’espérais que les flics allaient vite retrouver la fille et dégager.

Mes réflexions m’ont distrait et soudain j’ai vu à travers la vitrine de la boutique que mes motards avaient fini de faire le plein et commençaient à remettre leur casque. Et il y avait toujours autant de monde devant moi ! Je n’aurais sûrement pas une seconde chance de les aborder. Alors, je n’ai pas hésité un instant : je suis sorti très vite de la boutique sans payer.

Dehors, je me suis ressaisi et le plus naturellement du monde, je me suis dirigé vers eux. Leurs motos ronronnaient comme des bêtes en attente. J’ai senti la sueur perler dans mon dos, mais j’ai souri. Mon cœur cognait contre mes côtes, mais je me suis forcé à respirer lentement. Je ne devais pas trembler. Pas maintenant. Je suis allé leur offrir mes deux canettes. Ils ont été surpris. L’un des deux s’est montré méfiant, il a dû me prendre pour un homosexuel qui les draguait, mais son ami m’a souri et a pris sa canette. On a un peu discuté. Ils m’ont confirmé qu’ils descendaient camper sur la Côte ! Meyer avait fait du bon boulot. Je leur ai dit que s’ils ne trouvaient pas de place dans un camping, ils pouvaient planter leur tente dans ma villa, et je leur ai donné ma carte de visite. Le gars le plus ouvert l’a prise. Son copain était plus sur la réserve. Mais j’étais content d’avoir trouvé le maillon faible.

Tout semblait se dérouler comme prévu, mais rien n’était acquis. J’espérais que le destin m’aide à réaliser mon funeste projet. Et surtout que cet enlèvement de la fillette n’allait pas tout compromettre.

J’ai continué ma route. J’ai appelé Daniel, qui était déjà dans la villa, et je lui ai annoncé que j’avais pris contact avec les motards.

Au bout de quelques heures, je suis arrivé à la villa que j’avais louée. Daniel m’a accueilli.
— Qu’est-ce que ça vous a fait de vous retrouver face à eux ? m’a-t-il demandé.
— Une impression bizarre, tu imagines. Se retrouver face aux assassins de ma femme et jouer les mecs sympas avec eux en leur offrant un Coca et en papotant avec eux comme si de rien n’était ! Ça m’a demandé un effort surhumain.
— Vous les avez reconnus ?
— Non. Quand ils nous ont agressés, c’était la nuit. Ils étaient casqués. Et puis ces motards se ressemblent tous. Avec leurs bottes, leurs jeans, leurs blousons. Comment veux-tu les distinguer les uns des autres… ? Ils sont tous pareils.
— Et vous, ils vous ont reconnu ?
— Je n’en menais pas large. Mais non. Apparemment pas. Meyer est sûr que c’est eux. Il a enquêté pendant trois mois. Ça n’a pas été si difficile. Je ne sais pas par quel miracle, mais je me souvenais des numéros de leurs motos. Enfin, des bouts de numéros. La police est vraiment nulle. Enfin. Mais j’ai reconnu leur voix. On a parlé un peu mécanique, cylindrées, vacances. Ils descendaient bien sur la Côte. Je leur ai dit qu’ils pouvaient venir planter leur tente ici. Tu as fait le tour des campings ?
— Il n’y a plus une seule place de libre, m’a confirmé Daniel. Avec ce foutu temps, tout le monde se retrouve sur la Côte. Vous pensez qu’ils vont venir… ?
— Je ne sais pas. Ils n’auront pas le choix. S’ils veulent rester dans la région...
— À mon avis, ils ne viendront pas.
— Pas si sûr. Celui qui m’a pris pour un gay n’avait pas l’air d’accord. Mais l’autre a accroché. S’ils peuvent passer une nuit gratuitement, ils n’hésiteront pas. J’ai confiance dans le destin… Ce qui m’ennuie, c’est cet enlèvement de la fillette. Tu es au courant ?
— Oui, j’ai vu ça aux informations. Une horreur. J’ai pensé à ma fille. Elle a le même âge. J’aimerais pas qu’il m’arrive la même chose. Je crois que péterais les plombs. Je me mets à la place des parents. Avec tous ces tarés en liberté.
— J’ai peur qu’on ait plein de flics dans la région. Je suis inquiet. S’ils apprennent cette histoire d’enlèvement, ils risquent de rentrer à Paris. Ça tombe vraiment mal. Bon, allez, ne pensons plus à cela. Fais-moi visiter les lieux.

Daniel m’a fait faire le tour de la villa. Un très bel endroit. Cela allait me coûter une fortune, mais rien ne comptait plus pour moi que de venger Muriel.

Mais j’étais surpris de ne pas voir les filles. Daniel devait en recruter trois pour appâter les motards. J’avais tout un plan dans ma tête.
— Où sont les filles ? J’ai demandé à Daniel.
— Oui… les filles…, il m’a répondu, très embarrassé. Il y a eu un problème. Un contretemps. Elles arriveront que demain.

J’étais fou de rage ! Tout mon plan était à l’eau. J’ai regardé Daniel. Il n’avait pas l’air si contrarié que cela. Un instant, je me suis demandé s’il ne l’avait pas fait exprès, pour compromettre toute l’affaire. Mais je me disais qu’il n’avait pas pu me faire un truc pareil. Pas lui.

J’ai décidé d’improviser. S’ils débarquaient ce soir, j’essaierais de les retenir jusqu’à l’arrivée des filles, et tout rentrerait dans l’ordre.

III

Le mec chelou en Porsche avait raison. On a pas trouvé de place dans les campings du coin. Moi, j’aurais bien dormi à la fraîche, dans un bois, mais Patrick a joué sa chochotte. Il voulait son confort. Il m’a dit :
— Pourquoi qu’on va pas chez le mec plein aux as, celui qu’a le Porsche ? Si ça se trouve, on pourra le dépouiller…

Mon pote savait me prendre par les sentiments. Et puis, on a appris l’enlèvement de la môme. Ça tombait franchement mal. Tous les flics de France allaient débarquer. Heureusement, on a eu le temps de braquer une villa avant qu’ils débarquent tous. On aura pas tout perdu.

On avait des alertes enlèvement sur nos téléphones toutes les cinq minutes. On entendait des sirènes de flics partout. Je me suis dit que ça nous ferait du bien d’aller nous planquer chez le mec, le temps que ça se calme. J’ai demandé l’adresse à Patrick et on a filé dans le village. Le nombre de voitures de flics qu’on a croisées ! On aurait dit la guerre !

On n’a pas eu trop de mal à trouver l’endroit, au bout d’une allée peinarde. Avec nos deux grosses bécanes, on a dû affoler tout le monde. Sa baraque était une tuerie. La plus belle de la rue. J’ai repéré tout de suite comment on pourrait la cambrioler : la hauteur des murs, les arbres. Pas de voisins trop près. J’ai pas vu de caméras, mais ça voulait pas dire qu’il n’y en avait pas.

Patrick était excité comme une puce. Il a pété un plomb et s’est pris pour le pote du mec. « On va être un peu comme chez nous », il m’a dit. Tu parles. Moi, je ne le sentais pas, ce mec. En même temps, on était descendus pour prendre du bon temps. Et, franchement, qu’est-ce qu’on risquait ?

On a donc sonné à la grille de sa villa. Une espèce de Black baraqué nous a ouvert. Là, j’ai pensé qu’on avait peut-être pas fait le bon choix. Mais Patrick était parti dans son délire !

Le Black nous a fait entrer dans la villa. Putain ! On avait jamais vu un truc pareil. Un nombre de pièces qu’on imagine pas, une énorme piscine, avec vue sur la mer. Le mec à la Porsche était allongé sur un transat à l’ombre. Il s’est levé pour nous accueillir. Très grand seigneur. On avait l’air de gueux qui vont pleurer la misère chez le châtelain du coin. Je me disais moi que je le dépouillerais bien, le mec qui jouait les malins avec ses tunes. Patrick, lui, avait disjoncté. Il avait l’impression de passer ses vacances chez un ami… Je le laissais rêver, et je me disais que j’allais vite le ramener à la raison : on était là pour braquer des villas, pas pour se faire des potes.

C’est Patrick qui a ouvert sa gueule le premier :
— C’est la folie. On a fait tous les campings du coin. Pas une place !
L’autre lui a répondu :
— Ça ne m’étonne pas. Avec ce temps...
— J’pensais pas à ce point-là. Ça vous dérange si on plante notre tente dans le jardin ?
— Pas du tout. Je vous l’ai proposé.
Et là je me suis senti obligé d’intervenir, histoire de ramener tout le monde à la réalité.
— Juste pour cette nuit, hein. Demain on repart.
L’autre nous a dit qu’on pouvait rester autant qu’on voulait. Patrick souriait comme un con. J’ai répété :
— C’est juste pour cette nuit.

Pas question de s’attarder. Je sentais que mon plan était en train de foirer. Patrick avait l’air de se sentir bien avec le mec. Je me disais qu’il ne serait pas d’accord pour le dépouiller. Mais bon, on avait d’autres plans. Et le premier braquage nous avait déjà bien rempli les poches, pas mal d’oseille mais surtout des bijoux. On rentrerait pas bredouille.

Le Black baraqué nous a montré l’endroit où on pourrait planter nos tentes, en bas du terrain, face à la mer. Patrick était dans un état second.

Le boss nous a demandé si on voulait dîner avec eux. J’ai répondu très vite avant que Patrick ouvre sa grande gueule :
— Non, merci. On a des trucs à bouffer pour ce soir.

Patrick m’a fusillé du regard. Et puis le mec s’est adressé au Black, qui devait être son domestique, un truc comme ça :
— Ça pose un problème s’ils dînent avec nous… ?
— Pas du tout, a répondu le Black. Il y a ce qu’il faut.
— Allez. Vous êtes mes invités, nous a lancé le mec.

J’ai jeté un œil à Patrick qui avait vraiment envie de passer une soirée dans le luxe et la vie facile. Il est jeune, je le comprends. Moi, je ne me fais pas attraper par ce genre de truc. Mais j’ai compris que c’était son kiffe de jouer les richards. Alors j’ai dit :
— OK. Mais juste pour ce soir.

Le mec nous a dit :
— Bien. Allez installer votre tente et si vous avez envie de plonger une tête dans la piscine, n’hésitez pas. Elle est là pour ça.

On s’est pas fait prier. On a planté notre tente. Puis on s’est mis en maillot de bain, et on a plongé dans la piscine. Le soleil se couchait. C’était top. Le genre de vie qu’on avait envie de vivre. Patrick s’y voyait déjà. Je me demandais bien pourquoi ce mec nous avait invités. Trop gentil, trop facile. Mais Patrick avait raison : on ne vit qu’une fois. On a bu des bières, tranquillement au bord de la piscine. On a pas trop parlé. On n’avait rien à se dire. Patrick, comme toujours, a raconté des conneries. Il a le chic pour animer les soirées, ce con. Des hélicos ont survolé le coin. Sûrement pour la môme enlevée. Le mec a pas bronché. Le Black non plus. Ils en avaient rien à cirer de la môme et des flics. Nous si. Pas de la môme, des flics. Mais je me disais qu’ils ne viendraient pas nous chercher ici.

Oui, je peux dire qu’on a passé une soirée de milliardaires. Le lendemain, le Black nous a servi un petit déjeuner royal au bord de la piscine. Je me demandais un peu dans quoi on était tombés. La nuit avait porté conseil et j’avais qu’une hâte, déguerpir. Je me disais que quelque chose clochait. Quoi ? Aucune idée. Mais ça puait. Patrick, lui, voulait prendre du bon temps. Je l’ai fait redescendre sur Terre :
— Allez, mec, on va chercher un camping.
— T’es pressé ? m’a répondu Patrick.
Je lui ai dit le fond de ma pensée :
— J’ai aucune envie de m’incruster. Je les sens pas, ces mecs. C’est des pédés ou quoi ?
— T’as peur qu’ils te violent ? m’a lancé Patrick avec son air con quand il sait qu’il dit une connerie.

J’ai répété qu’on allait décamper. Mais il a insisté :
— T’es vraiment lourd. Je suis sûr qu’on pourrait passer toutes nos vacances ici. On sympathise un peu, et hop, emballé ! La vie de rêve pendant quinze jours.

J’ai été direct avec lui :
— Fais ta pute si tu veux, mais moi je me tire.
Ça l’a énervé :
— T’es vraiment pas cool, mec. Faut prendre les choses comme elles viennent. Le destin, mon vieux. Qu’est-ce que tu te poses des questions ? On est là, c’est bien. Où est le problème ? S’ils en ont marre de nous, ils nous jettent, on va ailleurs. Cool.
C’était trop pour moi. Je me suis levé et je lui ai lancé :
— Bon, allez. On se tire.

Le mec a essayé de nous retenir :
— Vous ne voulez vraiment pas rester ?
J’ai répondu que non, qu’on nous attendait… J’ai inventé un truc bidon. Patrick faisait la gueule, genre « oui, on a des obligations, on est désolés ».

Le mec a compris. Mais il nous a dit, en nous raccompagnant :
— Venez prendre un verre ce soir. Ma femme et ma belle-sœur arrivent cet après-midi avec une amie. Plus on est de fous…

Les yeux de Patrick se sont illuminés ! Dès qu’il est question de meufs, il vrille.

J’ai répondu qu’on avait des trucs à faire. Il m’a répondu :
— Quels trucs ?
Je l’ai fusillé du regard. Il a rectifié :
— Ah oui ! Mais ça peut attendre demain…

Bon. J’ai bien senti qu’il avait envie de se payer du bon temps. D’un autre côté, on était là pour ça. Alors, j’ai cédé :
— On vous promet rien. On va voir. Merci en tout cas.

On s’est salués. Patrick m’a insulté :
— Tu vois bien que c’est pas un pédé, il a une femme.

Bon. Je reconnais que j’avais jugé le mec un peu vite. Mais tout cela ne me plaisait pas trop. En même temps, Patrick avait envie de s’amuser et déjà il délirait sur les meufs que le mec allait faire venir. C’est vrai que mon pote était plutôt beau gosse style biker bad boy, ce qu’il était d’ailleurs. Comme moi. Alors… On ne vit qu’une fois…

IV

Moi, je m’appelle Lucie. Enfin, c’est le nom que j’utilise ce soir. Demain, ce sera peut-être Sophie ou Chloé, selon l’humeur du client. Mais ce soir, je suis Lucie, la brune intello que Daniel a choisie pour lui. Enfin, pour son patron. Enfin… vous voyez le genre.

Des coups tordus, on m’en a proposé ! Mais là, j’avoue que c’est le pompon ! Mais j’ai accepté parce que Daniel est un ami de longue date. On a même eu une aventure ensemble. Des aventures même. Avec lui, j’ai tout de suite accroché. J’aurais pu le faire payer comme les autres, mais lui, ça a été cadeau. Il faut dire qu’au lit, il assurait plutôt. Rien à voir avec mes autres clients. D’ailleurs, c’était plus vraiment un client, vu qu’il ne me payait pas. Entre nous, ça aurait pu être une histoire d’amour. Mais lui a toujours vu en moi une pute. Rien de plus. Mais je l’avais dans la peau. Il a été là quand j’ai eu des soucis avec Tony, le mec qui s’occupait de ma carrière, mon mac comme qui dirait. Il est très protecteur, Daniel, et ça me plaît. Même si je sais qu’il est pas comme il en a l’air. Il joue les durs, mais je sais bien que sous ses gros pectoraux il y a un petit cœur qui bat.

Mais je m’égare, toujours à raconter mes histoires de mecs. Donc, Daniel m’a contacté pour me proposer un projet. C’était pas très clair. Je devais jouer la femme d’un mec plein aux as, avec Porsche et belle villa sur la Côte, et je devais amener avec moi deux autres filles qu’il offrirait à deux motards. Sur le papier, c’était franchement chelou. Mais bon, le client est roi et ça me faisait plaisir de rendre service à Daniel. J’ai pas eu de mal à trouver des filles pour taffer avec moi. La perspective de s’envoyer en l’air avec des motards, dans une superbe villa, en étant payées en plus, ça leur plaisait plutôt.

On a donc pris notre train, toutes les trois. On n’avait pas l’impression d’aller au taf, au contraire, on avait l’air de trois copines qui partent en vacances et comptent bien prendre du bon temps avec des mecs. Luxe et volupté. Sexe et mensonges. C’était vraiment cool.

Daniel est venu nous chercher à la gare et nous a emmenées dans sa villa, enfin, la villa de son boss. Un paradis sur Terre ! Une baraque de malade. Un intérieur tout en blanc, pas vulgaire, classe même. Des chambres immenses, avec chacune sa salle de bain, et vue sur la mer. On s’est installées, on s’est douchées. Et on s’est mises en tenue. On était habillées comme des épouses de milliardaires : robes longues, bijoux clinquants, talons hauts. Moi, j’avais une robe verte qui moulait mes hanches. « Pour que tu aies l’air d’une femme du monde », m’avait dit Daniel. En vrai, c’était pour que les mecs nous prennent au sérieux. Ou plutôt, pour qu’ils nous prennent, point.

On est descendues dans l’immense living. Mon appartement et celui de toutes mes copines y logeraient facile. Et le boss nous a servi des coupes de champagne, on a dit deux ou trois conneries, et on est allé plonger dans la piscine.

Un hélicoptère de la gendarmerie nous a survolés. Un bruit d’enfer ! Il était vraiment bas. Flippant. Daniel nous a expliqué que c’était à cause de l’enlèvement d’une fillette. Putain de vie ! On était là, dans cette villa de luxe, à boire du champagne à cinq cents euros la bouteille, pendant qu’une mère quelque part hurlait le nom de sa fille. C’est ça, la vie ? Sur mon téléphone, j’ai vu passer un message : Les flics demandaient à tout le monde de faire gaffe. Moi, j’ai pensé à ma petite sœur. Elle a 10 ans. Elle adore les ours en peluche. Comme Léa.

Au milieu de l’après-midi, on a sonné à l’entrée de la villa. Le boss a fait signe à Daniel d’aller ouvrir. Moi je suis du genre fouineuse et j’ai laissé les deux filles jouer dans la piscine et j’ai suivi Daniel vers l’entrée. C’étaient des flics. J’ai pas tout entendu. Mais j’ai cru comprendre qu’ils cherchaient la fille enlevée et ils voulaient savoir si Daniel avait vu quelque chose. Je me suis approchée pour en savoir plus, et j’ai entendu leur conversation. Daniel a dit aux flics, alors qu’ils partaient :
— Attendez ! Je voudrais signaler quelque chose. Je crois qu’un meurtre va avoir lieu.
Le flic a eu une réaction bizarre, énervée.
— Vous croyez, ou vous êtes sûr ?
Daniel a hésité.
— Je crois.
Alors le flic l’a expédié :
— Bon, bah nous on a d’autres chats à fouetter en ce moment.

Et ils sont partis. Daniel s’est retourné et m’a vue. Il a compris que j’avais tout entendu et il a changé de tête. J’ai fait ma fouineuse :
— De quoi tu leur as parlé ?
— Rien.
— Mais si. Tu leur as dit qu’un meurtre allait avoir lieu. J’ai le droit de savoir. Dans quoi tu m’as embarquée ?
— Mais ça n’a rien à voir avec toi.
— Ça a à voir avec qui alors ?

Daniel est resté silencieux un bon bout de temps, puis il m’a entraîné à l’écart. Et il m’a tout lâché.
— Bon. Autant que tu le saches. Mon boss veut se venger de deux motards qui ont violé et tué sa femme.
— Il veut les liquider ?
— Oui.
— Quelle horreur ! Et nous on est là pour quoi ?
— Pour les attirer à la villa. Les gars ont trouvé une place dans un camping du coin. Il fallait bien les faire revenir ici.
— Mais c’est horrible ! On va baiser avec des futurs morts !
— On est tous des futurs morts !
— T’es malade.
— Ça me plaît à moitié tout ça, tu l’imagines, mais j’ai pas le choix. Je dois aider Robert. Il m’a sorti de la merde, j’ai une dette envers lui.
— Mais t’allais le dénoncer aux flics.
— Je ne sais pas si j’aurais vraiment fait ça.
— Je t’ai entendu leur parler de meurtre qui se préparait…
— Oui, mais j’aurais dit que je plaisantais.
— Tu plaisantais, oui, c’est ça. Tu plaisantais.

Puis il a mis un terme à notre conversation. Robert nous avait repérés et il s’approchait. Il voulait savoir ce que voulaient les flics.

— C’était pour l’enlèvement, lui a dit Daniel. Ils voulaient savoir si on avait vu quelque chose. C’est tout.

J’ai échangé un regard avec Daniel. Je me disais : c’est pas possible, son boss va tuer les deux motards, il va laisser faire, et nous, on va être au milieu de tout ça, complices même, vu qu’on se sert de nous pour les attirer dans un piège. Non, mais est-ce que Daniel a pensé à nous dans l’histoire ?
— Une autre coupe de champagne ? m’a proposé le boss.

J’ai fait mon sourire poli et j’ai accepté l’offre. On est retournés vers la piscine. Lisa et Julie continuaient à s’amuser comme des folles. Les pauvres ! Si elles savaient qu’elles allaient baiser avec des morts-vivants ? Est-ce que je leur disais ? Daniel a répondu à ma question :
— Pas un mot aux filles. OK.
— Non, pas un mot, j’ai répondu.

Et puis Daniel a lâché le morceau. Je m’y attendais vraiment pas. Il m’a dit que les filles devaient repartir avec les motards et les convaincre de cambrioler la villa.

J’ai dit :
— Quoi ! C’est quoi ce truc de ouf !

Daniel a continué à dérouler son plan bizarre. Elles diraient qu’elles avaient le code pour désactiver l’alarme et leur donneraient, avec la date de notre retour à Paris. C’était tout.
— Oui, c’est tout, m’a assuré Daniel. Il y aura une rallonge.

Bien sûr qu’il y aurait une rallonge, car là on baignait dans le polar le plus complet !

J’aimais pas du tout la tournure que prenaient les événements. Mais je n’avais pas trop le choix. Mais dans ma petite tête de piaf, je me disais que si Daniel participait à ce genre de plan, c’est qu’il savait qu’il ne risquait rien, que tout avait été pensé pour que tout le monde s’en tire indemne. Enfin, sauf les mecs. Alors, nous les filles, on devait rien risquer non plus. J’avais confiance en Daniel, il ne me l’avait jamais fait à l’envers… en dehors du lit, bien sûr.

En milieu d’après-midi, on a entendu le bruit de deux motos. J’ai jeté un regard à Daniel. Il a baissé les yeux. Son boss a eu un sourire qui m’a refroidi. Il a demandé à Daniel d’aller accueillir les motards.

Avec les deux filles, je me suis préparée à jouer notre rôle. C’était facile pour mes copines, elles étaient au courant de rien. Mais pour moi c’était vraiment difficile.

Les deux gars sont apparus et ils m’ont fait pitié. C’étaient deux jeunes mecs comme j’en connaissais plein dans la cité où j’ai grandi. Un des deux avait le crâne rasé, l’autre non. Ils étaient plutôt beaux gosses, comme on est beau à vingt ans. Ils avaient l’air très mûrs, parce qu’ils avaient dû tremper dans des trucs louches depuis tout petit, mais je savais qu’ils étaient très jeunes.

Franchement, ils n’avaient pas des têtes de violeur ! Bâtis comme ils étaient avec leur gueule d’ange, ils devaient pas avoir de mal à trouver de quoi faire leurs petites affaires. Pourquoi aller agresser une meuf, la violer, et même la tuer ? C’était bizarre. Mais après tout, si le mec était sûr que c’était eux, pourquoi pas ? Ils cachaient bien leur jeu en tout cas.

J’étais quand même un peu inquiète pour mes filles. Est-ce qu’elles ne couraient pas un risque en allant avec des gars accusés de viol et de meurtre ? Franchement, je n’étais pas à la fête. Mais j’avais confiance en Daniel. Alors, j’ai fait bonne figure. J’ai joué la maîtresse de maison, puisque j’étais censée être l’épouse de Robert, le proprio. Lisa était censée être ma petite sœur — c’est vrai qu’on se ressemblait vaguement — et Julie sa copine.

Les gars se sont désapés. Ils étaient plutôt bien foutus. Ils avaient tous les deux des tatouages pas très cool. Des têtes de mort, des poings américains, des guns. Bon, on voyait quand même à qui on avait à faire. Mais dans la cité de mon enfance, des tas de mecs avaient ce genre de tatouages pour se la péter, genre grand banditisme, alors que la vue d’une souris dans la cave où ils nous baisaient les faisait débander direct. Il ne faut pas juger les gens sur leurs tatouages. Celui au crâne rasé, un dénommé Sylvain, en avait plus que son pote. Il était moins bavard aussi. On sentait qu’il était là un peu à contre-cœur. Je me suis dit que Lisa serait parfaite pour lui. Elle était moins fofolle que Julie. Ça matcherait mieux entre eux.

La piscine scintillait sous les lumières, comme un miroir brisé. Les hommes buvaient, riaient, parlaient trop fort. Moi, j’observais. C’est mon métier : observer, sourire, et faire semblant de ne pas voir les couteaux sous la nappe. J’ai regardé les filles rire dans la piscine. Elles ne savaient pas. Moi, si. Et ça me déchirait..

On a passé une soirée sympa. Dîner aux chandelles au bord de la piscine, le grand luxe. Champagne à volonté. Un hélico est passé au-dessus de nous. En fait, toute l’après-midi, ça n’a pas arrêté. Toujours à la recherche de la fillette. Les deux gars n’étaient pas vraiment tranquilles en regardant les hélicos passer. Ils avaient l’air de se sentir coupables. Mais de quoi ? Ils pensaient que c’était pour eux, que la police les avait enfin arrêtés ? Peut-être que Robert les avait dénoncés et oublié son plan. Lui ne prêtait pas attention aux hélicos, il nous servait du champagne. Daniel, je le sais, devait penser à sa fille. Il lui avait passé un coup de fil. Pour se rassurer : « Ça n’arrive qu’aux autres. » Moi je pensais aux parents de la petite. Quelle angoisse ! Et nous, on se la pétait.

J’ai joué mon rôle à la perfection. J’ai adressé des regards complices à celui qui était censé être mon mari. J’ai parfois caressé sa main. J’en faisais pas trop. J’étais la femme d’un homme riche. Il fallait se tenir. Les filles, elles, sans vraiment se forcer, ont joué le jeu.

Entre deux plats, je suis allée à la cuisine avec Daniel. Et là j’ai vidé mon sac.
— Daniel, me dit pas que ton boss va buter ces deux gars. Tu les as vus. Ils ont pas l’air de violeurs et de tueurs. Je suis mal, tu sais.
— Robert sait ce qu’il fait. La police a été impuissante ; il a décidé de faire justice lui-même.
— Mais c’est horrible. C’est des jeunes !
— Te fie pas aux apparences.

Et puis je me suis inquiété de la suite des événements. Qu’est-ce qui allait se passer après. Il allait les tuer ce soir ?
— Non, pas ce soir, m’a dit Daniel. Ce soir, ils vont repartir dans leur camping avec les filles. Le plan, c’est qu’ils vont revenir cambrioler la villa, et Robert les surprendra et les tuera en légitime défense. C’est le plan.
— Et moi là-dedans ?
— Tu peux rester ici.
— Et cette nuit, je vais dans le lit de Robert ?
— Non. Il ne couche plus depuis que sa femme est morte.
— Alors, je dors avec toi ?
Daniel a eu un petit sourire.
— Moi, ma femme n’est pas morte.
— On dira qu’on s’en souvient plus.

V

Nous étions désormais seuls tous les deux, mon boss et moi. Enfin, presque seuls : il y avait aussi les cadavres des deux motards. Une horreur. La messe était dite. Robert était assis dans un fauteuil, le regard vide. Il avait exécuté son plan.

Et puis le téléphone de la villa a sonné. Robert n’a pas bougé. Je suis allé répondre. C’étaient les flics :
— Bonjour monsieur, m’a dit l’homme au bout du fil. Vous avez signalé à notre agent la possibilité d’un meurtre. Avec l’enlèvement, on n’a pas pu prendre en considération votre signalement. Nous sommes désolés. Est-ce que vous maintenez vos propos ? Pouvez-vous nous confirmer qu’un meurtre est en préparation ?

A priori le flic qui était venu à la villa pour l’enlèvement avait prévenu ses collègues. Mais c’était trop tard. Hélas. Le meurtre avait déjà eu lieu. C’était fini.

Les filles étaient restées avec les deux motards un ou deux jours. Puis, selon le plan imaginé par Robert, elles avaient disparu. Mais entre-temps, l’une des filles, Julie, avait refilé le code de l’alarme à Sylvain. Avec l’idée de les inciter à cambrioler la villa. Et c’est là que Robert les descendrait. Légitime défense.

Ensuite, on est restés cloîtrés dans la maison. Tous volets fermés. La Porsche était rentrée dans le garage. Il fallait faire croire que la villa était vide, qu’on était partis.

On a vécu cette journée comme des zombies, sans allumer les lumières, sans sortir, presque dans le noir noir complet. C’était pénible. Il faisait beau, il y avait la piscine, la vue sur la mer, et nous on vidait nos verres de whisky dans le séjour. Dehors, les cigales chantaient, indifférentes.

Même pas question de regarder la télé. Robert était perdu dans ses pensées. L’heure de sa vengeance avait sonné et il restait concentré. J’avais essayé de lui dire que les jeunes étaient quand même assez sympas. Que c’était possible qu’ils aient agressé sa femme Muriel parce qu’ils étaient saouls. Il m’avait répondu sèchement :
— Et toi quand t’es saoul tu violes et tu tues des femmes ?
— Non.

Moi, je regardais mon téléphone, je m’informais sur l’enlèvement de la fillette. Ils avaient retrouvé son corps dans une pinède pas loin. J’imaginais ses parents effondrés. Et je pensais à ceux des deux jeunes. Ils devaient bien avoir des parents. Sûrement qu’ils avaient des parents, ces deux gamins. Bon, ils les avaient pas vraiment élevés dans le droit chemin. Mais c’était leurs enfants, et on allait leur retirer. Enfin, Robert allait leur retirer. Moi, il était pas question que je participe à cette tuerie.

Lucie m’a envoyé un message. Elles étaient rentrées à Paris toutes les trois. À la fin, elle a juste écrit : « Je ne leur ai rien dit. » Tant mieux.

Les rares fois où Robert sortait de son silence, c’était pour parler de sa femme, de Muriel. Il arrêtait pas de dire : « Elle était lumineuse. Elle rayonnait. Tout le monde l’adorait. Elle pétillait de vie ! Elle avait plein de projets. Elle me soutenait dans mes affaires. Sans elle, je le sais, je n’aurais pas réussi. » Et puis sa gorge se nouait et il se mettait à chialer, à chialer, à chialer. Je lui servais un verre de whisky et il replongeait dans ses pensées. Jusqu’à la prochaine bouffée de souvenirs.

J’ai renoncé à lui faire abandonner son projet. C’était perdu d’avance.
Entre deux verres de whisky, il m’a dit :
— J’ai pensé qu’on pourrait faire tomber des objets, casser de la vaisselle. Ça ferait plus vrai. Qu’est-ce que tu en penses ?
Je n’ai pas répondu. Il se parlait à lui-même.

On est restés comme ça toute une journée. Et soudain, en fin d’après-midi, on a entendu, quelqu’un tenter de forcer la porte d’entrée. On n’avait pas entendu de bruit de motos, mais on était sûrs que c’était eux.

Il y a eu un grand choc et la porte d’entrée a cédé. On était planqués derrière les canapés. Robert tenait son pistolet à la main. Le séjour était baigné dans l’obscurité, mais on y voyait un peu.

Les gars sont entrés et sont allés directement au boîtier de l’alarme pour l’arrêter.

Alors tout s’est passé très vite. Ils se sont avancés vers le salon. Robert a bondi d’un coup, comme un diable qui sort de sa boîte, et il a tiré sur eux. Deux coups. Un coup pour chacun. Secs et définitifs. L’odeur de la poudre a envahi la pièce. Patrick a eu le temps de me regarder, les yeux écarquillés, comme s’il ne comprenait pas. Puis il s’est affaissé, lent, comme un arbre qu’on abat.

Robert est allé vérifier qu’ils étaient bien morts. Ils ne pouvaient pas les achever, sinon la légitime défense n’aurait pas marché. Le silence qui a suivi était pire que tout. Même les cigales s’étaient tues. Je suis allé regarder les corps. Ils avaient l’air si jeunes. Si innocents. J’ai fermé les yeux. J’étais complice. Point.
— Ils sont bien morts, m’a-t-il dit.

Le sang s’étalait sur le carrelage blanc, comme une fleur noire.

Puis il m’a demandé de rouvrir les volets du séjour et s’est assis dans un des fauteuils. Il est resté muet un long moment. Puis a posé le gun sur la table basse. Il s’est mis à rire bêtement. C’était sûrement nerveux.

Il a sorti une photo de Muriel de sa poche. Il l’a posée sur la table, à côté des verres. Il a murmuré :
— Elle peut reposer en paix, maintenant.
Il a caressé la photo, comme s’il pouvait encore la toucher. Puis il a bu une gorgée de whisky.
— Ils ne lui feront plus de mal.
Je lui ai demandé :
— Mais comment vous pouvez être sûr que c’est eux ?
Et là, tout a basculé ! Il m’a dit :
— C’est peut-être eux. Qu’est-ce que ça peut faire ? Tous ces motards, je les connais, ils se ressemblent tous. Tous des voyous. Prêts à faire n’importe quoi. Comment veux-tu qu’on les reconnaisse avec leurs casques, leurs combinaisons ? Tous pareils. Il faudrait tous les détruire !

J’ai eu un doute, tout à coup. J’ai bredouillé un truc du genre :
— Mais alors…

Robert s’est approché de moi. Son regard était effrayant. Il m’a dit :
— Quoi alors ? Cet imbécile de Meyer n’a pas été foutu de retrouver leur trace. Ceux-là ont payé pour les autres, voilà tout. Sers-moi un whisky…
Je me suis levé, je suis allé au bar, j’ai servi deux verres de whisky, un pour moi, qui en avais bien besoin, et l’autre pour Robert, qui venait de tuer deux jeunes mecs innocents. C’est alors que le téléphone de la villa a sonné. Robert a dit :
— Qui peut bien appeler ?
— Je sais pas, j’ai répondu, je vais voir.

Je suis allé décrocher le téléphone. Au bout du fil, c’était le flic :
— Bonjour monsieur. Vous avez récemment signalé à notre collègue la possibilité d’un meurtre. Avec l’enlèvement, on a été très occupés et votre signalement nous a échappé. Pouvez-vous nous confirmer qu’un meurtre est en préparation ?

FIN

Cette nouvelle en version papier aux Editions du Gymnase

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