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Histoires bizarres

Nouveauté

Sylvie et Bruno

I

Ça remontait à quand mes dernières vacances à Meyrueis ? C’est simple, je venais d’avoir mon bac. J’avais donc dix-huit ans. J’en ai aujourd’hui vingt-huit. Le calcul est rapide. Ça fait dix ans que je ne suis pas venue dans ce trou de Lozère ! Non, je me trompe. J’y suis passée il y a trois ans en coup de vent, parce que ma grand-mère Marcelle avait fait une mauvaise grippe et on pensait qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Mais elle est solide, la Marcelle, et aujourd’hui, elle se porte comme un charme ! Quatre-vingt-trois ans au compteur quand même. Un jeune gars qui vient faire des petits travaux chez elle l’a convaincue de s’acheter un téléphone portable. Il l’a même inscrite sur des réseaux sociaux. Si bien que Mamie Marcelle (Mamie M. comme je l’appelle) pratique le scrolling à longueur de journée, et nous appelle toutes les cinq minutes. J’exagère, mais c’est un peu ça. Et ça me réjouit qu’elle s’intéresse encore au monde. Moi, à son âge, je vivrais depuis longtemps dans une bulle. Malgré tout, côté mémoire, c’est plus ça. Elle vit dans l’instant ou dans un passé très lointain. J’espère qu’elle n’a pas oublié que je viens passer mes vacances d’été chez elle !

Est-ce qu’elle va me reconnaître ? Quand je suis descendue la voir il y a trois ans, elle n’était pas brillante. Je ne suis pas sûre qu’elle se rappelle à quoi je ressemble ! Elle a sûrement gardé le souvenir de la jeune fille que j’étais quand j’ai passé mes dernières vacances chez elle. Elle venait de perdre Artur, son mari. Elle l’avait accompagné avec courage tout au long de sa maladie. On avait cru que sa mort la tuerait, mais pas du tout. Libérée du poids de son investissement comme garde-malade, elle avait vite repris du poil de la bête et semblait même avoir rajeuni. Elle m’avait accueillie avec joie. Elle était pleine de vie et de projets… Depuis des années elle voulait faire des travaux dans la vieille ferme, mais son mari avait la flemme. Elle voulait installer enfin une chaudière au gaz ! Ce n’était pas un luxe ! On se caillait tellement dans les chambres ! Le seul chauffage de la maison, c’était l’immense cheminée du rez-de-chaussée. On allait se coucher avec une bouillotte pour réchauffer le lit et je me souviens que cet été avait été très froid (la bouillotte ne réchauffait que le lit, en fait). Elle voulait aussi changer le carrelage de la cuisine, mettre un lave-vaisselle ! Étonnant ! Et mieux : elle qui avait toute sa vie lavé son linge à la main dans une grande bassine, elle avait quand même convaincu son mari, quelques mois avant son décès, d’acheter une machine à laver ! En fait, elle avait profité de l’état de faiblesse d’Artur pour se faire livrer. Cloué au lit par la maladie, il n’en avait rien su. Et comme il était sourd comme un pot, le ronronnement de la machine n’avait pas éveillé ses soupçons. Bref, à la mort d’Artur, Mamie M. avait fait un bond dans le vingt et unième siècle !

Il y a dix ans, je n’avais pas seulement eu mon bac, j’avais aussi eu mon permis de conduire ! À moi la liberté ! Mes parents m’avaient offert une Citroën Saxo d’occasion. Le rêve absolu pour moi ! Et pourtant, rien à voir avec le Range que je conduis aujourd’hui ! Mais le temps m’a changée. Après mon bac, j’ai passé un master de communication et je suis entrée dans une grande agence d’événementiel de mode, Baltar. Une entreprise internationale qui organise les défilés de mode des plus grands couturiers. J’ai fait mon trou, pas un petit trou, un grand trou ! Je suis passée récemment « manager senior ». Ça veut dire que c’est moi qui ai la responsabilité complète d’un défilé : choix du lieu, de la déco, des invités, des guests, des hébergements, tout. Vraiment TOUT. C’est épuisant nerveusement, mais j’adore ça. Sauf que je frise souvent la surchauffe, comme en ce moment. Je sors d’un défilé à Milan. Que des problèmes de dernière minute, des annulations, des pépins techniques. Une galère par minute ! J’ai bien pensé à me faire une thalasso. Et puis, un beau matin, une idée m’a traversé l’esprit : Marcelle ! Mamie M. ! Passer quinze jours avec elle, dans la maison de vacances de mon enfance, loin de l’agitation de la mode, des défilés, des malades mentaux que je dois gérer au quotidien. Quinze jours dans le rustique. Je me souvenais de l’odeur de cire et de bois brûlé qui collait aux murs. Mamie M. avait toujours un feu qui crépitait, même en été. « Pour chasser l’humidité », disait-elle. Ou peut-être juste pour le plaisir de regarder les flammes.

L’évidence s’est alors imposée à moi : j’allais me ressourcer chez ma Mamie. Voir autre chose, voir d’autres gens, vivre à un autre rythme. Me faire dorloter pendant quinze jours. C’est peut-être rien pour vous, quinze jours, mais moi, depuis dix ans, je crois que je n’ai pas eu un seul week-end de repos. Pas un. Que des miettes de week-ends entrecoupés de SMS, d’emails, de visios et de cauchemars.

Heureusement, il y avait du réseau chez ma grand-mère. J’étais bien décidée à me déconnecter, mais pas totalement, au cas où l’Univers aurait besoin de moi. Pas question de laisser passer un coup. La concurrence est rude et cette garce de Béatrice (la « Gondreuil » comme on l’appelle — c’est comme ça qu’elle s’appelle d’ailleurs) qui lorgne mon poste depuis un an pourrait bien profiter de mon retour aux sources pour me le piquer. Je ne voulais pas me retrouver ressourcée mais chômeuse.

Déconnectée donc, mais pas trop.

Mais mon enthousiasme est vite retombé. Comment j’allais m’habiller ?

Depuis que j’ai pris des responsabilités dans la mode, j’ai quand même pas mal augmenté mon niveau d’exigence en matière de vêtements et d’accessoires. Par nécessité professionnelle, mais aussi par goût personnel. Je ne supporte plus que les belles choses, les belles matières, les coupes parfaites, les styles hors du commun. J’en suis arrivée à un point où, lorsque je vais prendre un verre dans un café, je mets des lunettes de soleil et je tourne le dos aux gens, pour ne pas voir comment ils sont habillés ! Idem au restaurant : au fond, de dos.

Il y a plein de boutiques de vêtements dans toutes les rues de Paris — je dis bien « de Paris », une des capitales mondiales de la mode ! — et les gens sont fringués comme des sacs. C’est sans doute la faute à la Chine, mais pas que. Vous allez sans doute me trouver un peu snob, mais mettez-vous à ma place : j’organise des défilés de grands couturiers et tout doit être parfait, des nappes du cocktail aux boutons de braguette des serveurs. Oui, même ce qui ne se voit pas (en principe) doit être parfait. Alors, quand je vois les Parisien.nes, j’ai des hauts-le-cœur.

Je referme la parenthèse. Me voilà, experte en élégance, incapable de savoir quoi mettre pour affronter la Lozère. Quand Mamie M. était au seuil de la mort, je ne m’étais pas posé la question. J’avais pris ce qui me tombait sous la main et j’avais sauté dans l’avion. Comment j’étais habillée ? Mystère. Je me rappelle juste que j’ai retrouvé plein de boue dans ma valise au retour. Il me fallait donc trouver un compromis. Pas avoir l’air d’une clocharde et en même temps me préparer au pire : marcher dans la terre, courir dans l’herbe, m’allonger sur des chaises longues vieilles de trois siècles (au moins). J’ai alors pensé à demander conseil à Jean-Antoine, un styliste au talent fou (qu’on appelle tous « Jantoine » pour gagner du temps). Il s’est entiché d’un mec qui vit en banlieue. Il est habitué aux contrées exotiques. Il m’a donné quelques astuces. En fait, il faut mélanger les styles pour faire face à toutes les situations, quitte à changer de tenue plusieurs fois par jour. Du coup, le coffre de mon Range dégueulait de valises. J’avais TOUT PRÉVU.

Enfin, non, je n’avais pas tout prévu…

II

Le GPS a été inventé pour moi. Je n’ai aucun sens de l’orientation. Aucun. En général, je file toujours à l’opposé de là où je dois aller. C’est tout moi. Enfin, sauf dans mon métier. Là, je sais où je veux aller et j’y vais tout droit. À Paris, ce n’est pas très compliqué, je prends des taxis. Mais dès que je me sers de mon Range pour aller au-delà du périphérique, c’est la panique. Alors voilà, le GPS m’a sauvé la vie.

Sans lui, je n’aurais sans doute jamais trouvé la ferme de Mamie M, perdue dans la vallée, loin du centre-ville. Après une série de virages à donner le tournis, j’ai enfin vu la ferme, et tout de suite j’ai pensé « le bonheur est dans le pré ». Pourquoi on s’entasse dans des villes surpeuplées, polluées, bondées de monde, alors qu’on a en France des déserts absolus avec une ferme de temps en temps, sans voisins, sans pollution, sans bruit ? Bon, peut-être un peu trop calme. Mais pour des vacances de ressourcing c’est l’idéal. La ferme de Mamie M. est tellement isolée, tellement en pleine nature, tellement loin de tout, que je me suis dit qu’elle devait être ressourcée à mort. Et du coup, j’ai pensé que j’allais mettre une belle pagaille dans son quotidien.

Et ça n’a pas manqué. En arrivant dans la cour de sa ferme, j’ai dû freiner un peu fort. Ça a fait un bruit d’enfer et j’ai dégagé un nuage de poussière. Une entrée digne d’un western. Mamie M. est sortie affolée. Elle a cru que la Troisième Guerre mondiale avait commencé (elle regarde trop la télé), mais non, c’était juste moi, qui conduis mon 4 x 4 uniquement en ville, et qui ne connais pas son comportement un peu guerrier en terre inconnue.

— Bonjour Mamie ! lui ai-je lancé en m’extirpant de mon Range.
— C’est quoi ce tank !?
— C’est ma voiture.
— Ah ! Vous en êtes là à Paris !
Elle imaginait sans doute que Paris était devenu une jungle hostile où seuls les propriétaires de 4 x 4 survivaient.
— Non, rassure-toi, Mamie. Tout va bien. C’est juste que j’avais besoin d’un grand coffre.
— Je vois ça. Tu comptes habiller tout le village, ma chérie ?

Mon stock de valises l’a impressionnée. J’ai ri, mais je me suis demandé si elle n’avait pas raison. Peut-être que j’avais emporté tous ces bagages pour me rassurer : j’avais besoin de doudous pour affronter ce monde tellement éloigné du mien.
— Le temps est changeant, je me prépare à tout ! ai-je répondu à Mamie M.
— Tu as raison, ma chérie, on ne sait jamais. « Prévoir », disait toujours ton grand-père. « Prévoir ».
— Voilà, j’ai dû hériter du même gène « Prévoir ».

On s’est serrés dans les bras de longues minutes. Elle sentait un peu le vieux, et je me suis dit que j’allais lui offrir un parfum. Il y a sûrement des parfumeurs dans le coin. Je m’en suis voulu, j’aurais dû y penser à Paris. Pour tout cadeau de bienvenue, j’avais apporté une grande boîte de macarons. Je savais qu’elle adorait ça.

Elle n’a pas été surprise en me voyant :
— Je te suis sur Internet. Tu es encore plus belle en vrai !
— Merci, Mamie, c’est gentil.
C’était d’autant plus gentil que toutes les photos de moi que je publiais étaient retouchées avec l’intelligence artificielle.
— Allez, rentrons ! Je t’ai préparé un bouillon pour te réchauffer.

Un bouillon, en plein été ? J’étais vraiment passé dans une autre dimension spatio-temporelle et cela me faisait un bien immense…

Impossible d’oublier l’odeur du bois dans la cheminée, des épices qui parfument la cuisine. J’ai tout retrouvé, comme si j’étais partie la veille. L’odorat est sûrement le sens qui nourrit notre âme le plus profondément. Je vais y penser pour un prochain défilé : mettre plus de senteurs. C’est cela : un chemin de senteurs qui guide le spectateur de son entrée jusqu’à la scène du défilé. Il oubliera sans doute les tenues mais il se rappellera les odeurs.

Ma première impression a été que rien n’avait changé. Enfin, si, le carrelage de la cuisine était neuf, et il y avait maintenant un lave-vaisselle et un lave-linge. Et des radiateurs dans chaque pièce. Le bonheur ! Adieu bouillotte !
Mamie M. ne m’a pas vraiment fait visiter le lieu, elle savait que je le connaissais par cœur. Elle m’a conduite directement dans ma chambre. Pas ma chambre d’enfant, la chambre de ma mère.

— Ta mère va bien ? m’a-t-elle demandé en poussant la porte de sa chambre.
— Oui. Elle va bien. Pourquoi ? Tu n’as pas de nouvelles d’elle ?
— Aucune. Elle m’ignore. Mais je l’espionne…
— Ah ?!
— Par Internet…
— Évidemment. Maintenant tout le monde sait ce qu’on fait.
— Ça n’empêche pas d’appeler de temps en temps sa vieille maman, non ?
— Elle est très occupée.
— Tu la défends maintenant !

Ma mère a toujours été un mystère pour moi. Je crois que je lui dois mon goût pour la mode et l’excellence en toutes choses. Très tôt, elle a eu envie de devenir mannequin. Elle s’est inscrite à des concours de Miss. Et c’est comme ça qu’elle s’est fait remarquer. Une agence de mannequins l’a engagée et elle a eu une belle carrière.

— Elle nous a reniés ! lâche Mamie M.

C’est vrai que ma mère, dans aucune interview, n’a fait mention de ses origines modestes dans ce coin reculé de Lozère. Elle s’est inventé un passé plus glorieux et s’est fâchée avec Mamie et toute la famille auvergnate.

— Il n’y a que toi qui ne m’as pas oubliée ! m’a confié Mamie M. en me serrant dans ses bras.

Comment lui donner tort ? Je ne juge pas ma mère. Pour avancer, elle a dû tourner des pages. Elle les a peut-être tournées un peu violemment. Moi, j’avais besoin de racines. Dans mon métier, j’étais entourée de faux et je voulais du vrai. Voilà pourquoi je n’ai jamais coupé les ponts avec Mamie M.

— Et ton père, tu le vois ? me demanda Mamie M.

Elle avait l’art de poser les questions qui font mal.

Non, je ne le voyais pas. Mes parents ont divorcé quand j’étais petite. J’ai cherché à le revoir, mais ce fut un fiasco. Il m’a regardée comme si j’étais une étrangère. J’avais seize ans, et j’avais cru que ça me rendrait forte de le revoir. En réalité, ça m’avait juste donné envie de pleurer. J’ai rassemblé tout le courage dont j’étais capable pour ne pas craquer devant lui. Il était passé à autre chose, il avait construit une autre famille, avait d’autres enfants. Elle n’était pas facile, ma mère, on la suivait ou on la quittait. Elle m’a donné le virus des défilés, de la mode, de l’excellence, des voyages dans les grandes capitales du monde. Mais je me demande si elle ne m’a pas non plus inoculé le virus du célibat. Personne dans ma vie. Je vis entourée d’homos talentueux qui m’adorent. Voilà, ils m’adorent. C’est tout. Et pour être franche, quand je croise un hétéro, je le trouve fade, tellement fade. C’est affreux. Je vais finir vieille fille ou quoi ? Meyrueis était peut-être l’occasion d’oublier mon entourage à la sexualité un peu floue et — qui sait ? — de rencontrer de vrais hommes. Je veux dire des hommes qui aiment les femmes, tout bêtement.

J’ai ri toute seule. Je me sentais dans la peau d’une adolescente qui part en vacances et imagine rencontrer sur la plage le plus beau garçon du coin, qui tombera sous son charme au premier regard et lui fera l’amour avec fougue sur la plage. L’aventure d’un été ! Comme autrefois ! J’étais en pleine régression affective ! Mais pourquoi pas… ? N’étais-je pas venue ici pour éprouver des choses simples, ordinaires, un tantinet basiques, mais qui font du bien ? Genre un homme poilu qui me serre dans ses bras musclés. L’Auvergne m’inspirait décidément de drôles de fantasmes ! C’était désespérant.

J’ai sorti une à une mes valises de mon « tank », comme Mamie M. l’a surnommé. Ça se voyait qu’elle avait fait toutes les guerres ! Et je me suis installée dans ma chambre, enfin, celle de ma mère. Je n’ai pas voulu aller dans ma chambre d’enfant. C’était trop tôt. Je voulais une transition progressive entre aujourd’hui et hier, et même avant-hier, et avant-avant-hier.

En rangeant mes affaires, j’ai repensé à ma mère. À ce qu’elle avait fui, et à ce que j’étais venue chercher. Peut-être que nous étions plus semblables que je ne le croyais : toutes les deux en quête d’une vie qui nous ressemble, même si nos chemins étaient opposés.

Il était tôt et j’avais envie de partir à la découverte de la ville.
— Tu as raison. Pendant que je prépare le dîner, va te balader au bourg. Tu verras, beaucoup de choses ont changé ! C’est devenu un petit Paris !

Un « petit Paris », vraiment ? Mamie M., je crois bien, n’avait jamais mis les pieds à Paris, mais j’imaginais qu’elle s’en était fait une idée. Alors j’avais hâte de découvrir ce qu’était ce « petit Paris » et je n’allais pas être déçue… !

III

Et elle n’avait pas tort ! Meyrueis avait changé du tout au tout ! Rien à voir avec le village pâlichon que j’avais vu il y a dix ans. Peut-être qu’il avait déjà beaucoup changé quand j’étais venu trois ans avant, quand Mamie M. n’allait pas bien, mais je n’avais pas mis les pieds en centre-ville. Et là, je découvrais une rue sympathique avec une enfilade de cafés, d’hôtels, et des terrasses le long de la rivière. Et plein de touristes ! Oui, des touristes ! Des gens comme moi, qui viennent d’ailleurs mais ont sans doute leurs racines dans le coin. Je n’en revenais pas. Mamie M. avait raison ! C’était devenu un petit Paris. Enfin, un tout petit, petit, petit Paris, mais rien à voir avec le village moyenâgeux que j’avais connu.

J’ai garé mon tank sur un parking et je me suis installée à une terrasse. Un serveur de deux mètres au moins aux dents cassées a pris ma commande et m’a servi rapidement (à la différence de Paris).

Voilà que j’étais perdue au fin fond de la France, assise au soleil, devant un verre de kir cassis et une assiette de cacahuètes. Le bonheur. Un bonheur que j’ai respiré à pleins poumons ! Pour régénérer toutes mes cellules. Tout en jetant de temps en temps un œil à mon téléphone, au cas où. Mais le bureau savait qu’il fallait me laisser tranquille. J’avais frôlé encore une fois le burn-out et, sauf urgence absolue, personne ne m’aurait envoyé un message. Mais cette garce de Gondreuil était bien capable de profiter de mon absence pour me faire une crasse ou juste m’envoyer un texto pour se rappeler à mon bon souvenir. Je la déteste.

Mais non, aucun message venu de l’enfer n’a troublé ce moment délicieux. Je me sentais bien et même tous ces gens habillés comme des touristes ne me gênaient pas. J’étais en train de retrouver goût à la vie. Meyrueis pour moi, c’était comme Lourdes pour d’autres : recouvrer la santé, retrouver la foi en l’Homme. Je me sentais tellement bien que j’ai voulu prolonger ce moment et j’ai repris un second kir. Je n’étais pas inquiète. Mamie M. avait son téléphone portable, elle pouvait m’appeler si le dîner cramait.

Au troisième kir, j’ai commencé à ressentir une sorte d’ivresse nouvelle. À Paris, il m’arrivait souvent d’oublier mes malheurs le soir dans l’alcool, je le reconnais. Mais là, sur cette terrasse, au soleil, avec ce petit air des montagnes qui nous rafraîchissait de temps en temps, j’étais ivre de bien-être. Et le mélange bien-être et alcool peut être redoutable, bien plus dangereux que le mélange malheur et alcool.

Mamie M. m’a envoyé un message : « c pré ». J’ai compris que le dîner m’attendait ! Ma grand-mère avait appris à parler le texto. J’ai repris mon tank et j’ai continué à visiter le village. Il était métamorphosé. Un pied dans le contemporain et, en même temps, un pied dans le passé de ce lieu si authentique. Les vieilles pierres alternaient avec les terrasses modernes des cafés. L’ancien se mariait avec le contemporain et j’étais émerveillée.

Et un peu saoule aussi, je crois.

Du coup je suis arrivée un peu vite à un carrefour. À gauche, il y avait une petite rue, une ruelle en fait, cachée derrière les maisons, qui descendait à pic vers la grand-rue et là, tout à coup, j’ai vu débouler devant moi un cycliste. J’ai bien freiné de toutes mes forces, mais je pense que l’alcool avait un peu diminué ma vitesse de réaction, si bien que j’ai heurté le vélo. Pas violemment. J’avais quand même ralenti mon char d’assaut, mais assez pour le propulser à quelques mètres.

Affolée, je me suis précipitée vers le mort. C’était un beau jeune homme d’une vingtaine d’années, vêtu sobrement mais avec goût : un short beige, un tee-shirt d’un blanc immaculé, des baskets très propres. Malheureusement, le short était un peu déchiré, le tee-shirt maculé de taches de bitume, les baskets éraflées. Quant au vélo, n’en parlons pas, il était en bouillie. Mais le jeune homme respirait encore !

Il n’a pas eu besoin de mon aide pour se relever. Il était très sportif ! Je lui ai tout de suite lancé :
— Je vous rassure : vous n’êtes pas défiguré !

En effet, il n’avait rien au visage. Ç’eût été vraiment dommage d’abîmer un minois pareil. Est-ce que je suis tombée amoureuse sur le coup ? Difficile à dire. J’étais ivre, de bonheur et d’alcool, comme je l’ai dit, confuse d’avoir créé un accident. Terrifiée à l’idée que les gendarmes allaient tester mon alcoolémie. Convaincue que mon dîner allait être trop cuit. Bref, plein d’émotions m’assaillaient.

— Ma gueule, peut-être pas, mais ma bécane est morte ! m’a dit le garçon pour me ramener sur Terre.

C’est vrai que son vélo avait mal supporté la confrontation avec mon tank. Quand un Range heurte un vélo, l’issue du combat est pliée d’avance.

— Je suis vraiment navrée. L’essentiel est que vous n’ayez rien. Rassurez-moi, vous n’avez rien ?
— Non, ça va. Mais franchement, l’été, tous ces touristes qui envahissent la ville… Quelle plaie !
Aïe. J’étais déjà mise dans la case touristes.
— Je ne suis pas une touriste. Ma grand-mère a une ferme ici.
— Bah c’est pareil.
— Non, j’ai des racines dans ce village. J’y ai passé mes vacances d’enfance.
— Et alors ? Ça change quoi ? Vous vivez ici ?
— Bah non… J’habite…
Je n’ai pas réussi à prononcer le nom qui tue « Paris ».
— J’habite… plus au nord !
— À Paris, quoi. Votre plaque…

Effectivement, un magnifique « 75 », dont j’étais si fière, trônait sur ma plaque d’immatriculation. Le sceau du diable.

Ça commençait à klaxonner dans la rue, derrière ma voiture, et un petit attroupement s’était formé. Comme arrivée discrète, c’était raté. J’ai rangé le Range sur le côté et dégagé la circulation. Ces klaxons risquaient d’attirer la maréchaussée… En même temps, l’accident m’avait dégrisée d’un coup !

Pendant ma manœuvre, le garçon a examiné son vélo. Je me suis approché de lui :
— Il est mort ? lui ai-je demandé, très inquiète.
— Non, ça ira, me rassura-t-il. C’est ma faute, j’ai pratiquement plus de freins. Je le ferai réparer. C’est trois fois rien.
— Vous n’y pensez pas ! Je vais vous en acheter un neuf. En plus, on doit en faire de plus modernes maintenant.
— Voilà ! a explosé le garçon. L’argent ! Vous pensez tout acheter avec de l’argent. On répare pas, on jette et on rachète ! Et la planète meurt.
— C’est que…
— Mon vélo est complètement réparable. Pas besoin d’en acheter un autre.
— Mais je voudrais vous dédommager.

Et là, je ne sais pas ce qui m’a pris. Peut-être l’alcool, peut-être son sourire en coin, ou cette façon qu’il avait de me regarder comme si j’étais une énigme à résoudre. Toujours est-il que j’ai entendu ma voix lui proposer, sans que je l’aie décidé : « On pourrait aller prendre un verre ? » Je ne me suis pas reconnue. Prendre un verre avec un inconnu. Je me disais que le destin m’avait sans doute organisé la rencontre que j’espérais. Comme dans les romans.

Il a hésité un instant et m’a dit :
— D’accord, mais pas dans les bars d’ici. Je vais vous montrer un endroit où on ne croira pas que vous êtes une touriste.

J’ai obéi, intriguée, comme si j’avais enfin trouvé un guide dans ce pays étranger qu’était devenu Meyrueis.

On a chargé son vélo dans le coffre du Range et il m’a guidé dans la ville. Grand silence. Il me donnait juste des indications : à droite, à gauche, tout droit. On a effectivement quitté le centre-ville et on s’est arrêtés dans un quartier à l’écart de l’agitation.

Il m’a demandé de m’arrêter devant un petit café. Il connaissait bien le lieu, alors je l’ai suivi. À l’intérieur, l’air sentait bon le café moulu et la pierre froide. Aux murs, des photos jaunies montraient des paysages de la région. Le patron, un sexagénaire en chemise à carreaux et tablier bleu, a pris la peine de détailler chaque photo : le mont Aigoual, la vallée de la Brèze, les ponts en pierre au-dessus du Béthuzon, la tour de l’Horloge qui abrite l’office du tourisme… Il m’a aussi montré une photo de la scierie Darcourt qui faisait la fierté de Meyrueis. Il a adressé un petit clin d’œil à Bruno. J’ai supposé alors que la relation entre mon écologiste et la scierie ne devait pas être au top…

Après la visite guidée, on s’est assis à une vieille table en bois, usée jusqu’à la sève, et le patron a lancé depuis le comptoir :
— Je sers quoi à la petite dame ? Et toi ? Comme d’habitude ?

Je ne me sentais pas de reprendre un énième kir. Alors, machinalement, comme je l’avais appris quand on devait s’intégrer à l’étranger dans les coutumes locales, pour les défilés, j’ai dit par réflexe :
— La même chose.

Et c’est ainsi que je me suis retrouvée devant un verre d’eau avec une rondelle de citron.

J’ai sorti mon téléphone.
— Désolée, il faut que je prévienne ma grand-mère que je vais avoir du retard.

Je lui ai envoyé un message rapide : « Petit contretemps sans gravité. Garde le dîner au chaud. J’arrive très vite. » Elle m’a répondu d’un « OK. Ça marche. » Elle a sûrement cliqué sur un bouton de réponse automatique.

— Elle habite où, votre grand-mère ? m’a demandé le garçon.
— En bas du village, dans la ferme des Ribennes.
— Ah oui, je vois…
— Vous connaissez ma grand-mère ?
— Sûrement, on se connaît tous ici. Je vois où est la ferme.

Sans doute que je n’avais pas tous mes sens en éveil, à cause de l’ivresse du bonheur, mais ce garçon me plaisait bien. Il était si différent de tous les hommes que je fréquentais dans mon métier. Il avait l’air normal et je m’efforçais d’être moi aussi la plus normale possible. Mais il était évident qu’il n’était pas du coin.

— Vous êtes en vacances ici ? ai-je tenté.
— Oui, tout l’été. Je viens aussi pour les vacances d’hiver et à Pâques. Je loue une chambre dans un gîte. Sinon, je vis à Rodez.
— Et vous faites des études ?
Il a éclaté de rire ! Je me suis sentie très cliché.
— Oui ! J’étudie la nature…
— Pourquoi ça vous fait rire ? Vous avez l’âge d’être en faculté et de suivre des études. Je vous vois bien ethnologue, ou ornithologue, ou arbrologue, un truc en “logue” en tout cas.
— Vous n’êtes pas loin. Je bosse pour une association de défense de la nature. Je fais des relevés dans la région. Je mesure l’évolution de la faune et de la flore, surtout des arbres. Il y a une scierie dans la région et on abat les arbres à tour de bras, ça me dégoûte.

J’étais tombée sur un authentique écologiste. Comme dépaysement, je ne pouvais pas rêver mieux. Avec mon Range et mes défilés de mode, j’ai soudain eu l’impression d’être une extraterrestre venue détruire la planète Terre.

— Et vous ? À part broyer des bécanes, vous faites quoi ?

Je me suis sentie prise de court. Je n’avais pas imaginé de plan B. Une profession passe-partout pour me fondre dans la population locale. Je n’avais pas anticipé la question. J’ai pris les devants :
— Vous allez me détester…
J’ai pris une grande respiration et j’ai lâché :
— Je travaille à Paris dans la mode.
Il y a eu un petit silence puis il a dit :
— Intéressant.

« Intéressant » ! J’étais soufflée ! Il n’avait pas perdu connaissance. Il ne m’avait pas jeté son verre d’eau citronnée au visage. Il ne m’avait pas insultée. Non, il avait simplement dit « Intéressant ». Juste ce mot, prononcé sans ironie.

Puis il m’a dit :
— Bon, désolé, mais c’est l’heure du repas au gîte.
— Ah oui ! Moi aussi, ma grand-mère m’attend pour dîner. Je vous raccompagne ?
— Non, merci, le gîte est tout près.

Je lui ai tendu ma carte de visite :
— Envoyez-moi un email pour me dire combien je vous dois pour la réparation du vélo.
Il a regardé la carte, levé les yeux vers moi et m’a dit :
— OK. On fait comme ça.

J’ai voulu payer nos consommations, mais il n’y avait rien à payer en fait. Les rondelles étaient offertes par la maison.

On s’est séparés. Il a pris son vélo sous le bras, je suis remonté dans ma voiture. Et c’est seulement à ce moment-là que je me suis rendu compte que je ne savais même pas comment il s’appelait !

Mamie M. a réchauffé le dîner. Je lui ai raconté toute l’affaire : les kirs, l’accident, l’écologiste sans nom. Je crois bien que c’était la première fois depuis des années que quelqu’un lui parlait aussi longtemps. Je lui ai aussi raconté ma vie à Paris, mes déboires affectifs, mes ambitions professionnelles. J’ai bien saisi que tout devait lui paraître un peu irréel. Elle m’a écoutée mais j’ai eu l’impression que son esprit était ailleurs.

Plus tard, alors que nous étions installés dans la cheminée, où elle avait allumé un petit feu, Mamie m’a dit :
— Je crois que je sais qui c’est, ton écologiste. Il n’a pas des taches de rousseur sur le nez ?
— Si !
— C’est Bruno. Il vient passer ses vacances dans la région. Il s’intéresse beaucoup à la nature, à la forêt, aux arbres. C’est curieux que tu sois justement tombée sur lui.
— Les contraires s’attirent !
— C’est sans doute ça, oui. Il n’a pas bonne réputation ici.
— Ah bon ! Je l’ai trouvé plutôt sympathique, très solide dans ses convictions.
— Il critique tout le monde. Pour lui, personne ne fait comme il faut. On serait les pires ennemis de la nature, alors qu’on y vit au quotidien, qu’on en vit, même. Et lui, il vit en ville, comme toi. Non, franchement, crois-en ta mamie, ce n’est pas une fréquentation pour toi si tu veux passer un séjour agréable ici.

Les paroles de ma grand-mère ne m’ont pas surprise. L’écologie et le monde rural ne font pas toujours bon ménage. Mais pour moi qui venais de la ville et qui mesurais les méfaits de la pollution, le discours de Bruno ne m’avait pas choquée, même si, effectivement, il était un peu excessif. Mais je trouvais que c’était quelqu’un d’assez ouvert. Et si on se revoyait, j’aurais à cœur de le convaincre que mon métier dans la mode, où l’on défend l’excellence, les métiers artistiques, la création, où l’on fait travailler des artisans héritiers d’un savoir-faire ancestral, n’était pas au fond si éloigné de ses exigences. Nos discussions promettaient d’être animées. Si on se revoyait ! Mais j’étais sûre qu’on se reverrait. Meyrueis est tout petit…

Mamie est montée se coucher la première. Je suis restée à regarder le feu s’éteindre peu à peu dans la cheminée. Comme c’était doux de retrouver cette odeur de bois qui brûle, ce crépitement des bûches qui éclatent, ce foyer qui éclaire et réchauffe la pièce. Toutes les joies de mon enfance.

Quand le feu s’est éteint, je suis montée me coucher. J’ai retrouvé le plaisir des lits très hauts que j’avais du mal à escalader quand j’étais petite, et ces couvertures si épaisses que j’imaginais qu’elles étaient des monstres qui m’engloutissaient dans leurs entrailles ! Je pensais que j’allais dormir comme un bébé, mais non, j’ai fait de curieux rêves, presque des cauchemars…

IV

Dans mon rêve, cette nuit-là, je marchais dans une forêt, seule. Elle ressemblait aux forêts qui entourent la ferme, mais elle était différente, irréelle. Chaque arbre semblait incarner un des ennuis qui me pourrissaient la vie à Paris. Je finissais par courir pour échapper à tous ces soucis mais les arbres semblaient me poursuivre. L’un représentait mon horrible patron, l’autre la Gondreuil aux dents longues, l’autre Jantoine me soulant avec les infidélités de son mec de banlieue, un autre encore le client du défilé de Singapour qui avait failli me rendre folle ! Un cauchemar. J’étais venue à Meyrueis pour fuir mon quotidien et trouver la paix, et voilà que tout me revenait dans mon rêve. Je me suis réveillée en pleine nuit, en sueur, le cœur battant, effrayée. J’ai pensé que ça devait être une sorte de purge. Le changement d’air et d’atmosphère avait été brutal, et ce garçon que j’avais renversé m’était apparu tellement différent des hommes que je fréquentais dans la mode. Je me suis dit que sans doute j’étais en phase « détox » et, en général, dans ces moments-là, tout le négatif sort… Alors j’ai pensé que c’était bon signe. Et je me suis rendormie.

C’est alors qu’un autre rêve a commencé. Je me suis encore retrouvée dans la forêt, mais les arbres n’étaient plus des soucis, ils étaient de vrais arbres. Et je m’approchais d’un arbre en particulier. Immense, épais, solide, rassurant. Sur son écorce étaient gravées deux initiales — D et P — entremêlées dans un cœur. Les initiales des prénoms de ma mère, Delphine, et de mon père, Patrick. J’ai caressé ces entailles et cela m’a fait du bien. Ma mère m’a toujours raconté qu’elle avait fait l’amour au pied de cet arbre avec mon père et que j’étais née de ce moment d’union de leurs deux corps. Cette histoire me paraissait digne d’être racontée à mon écologiste : un arbre m’avait donné naissance ! J’étais le fruit de la faune et de la flore locales. Ça lui plairait sûrement !

Quand je me suis réveillée, la lumière du matin filtrait à travers les rideaux, et l’odeur du pain grillé a chassé les dernières ombres de mes rêves. Comme si Mamie M. avait deviné que j’avais besoin de réconfort après cette nuit agitée. Cette odeur, c’était ma madeleine de Proust. Impossible de me faire du pain grillé chez moi sans me souvenir de cette odeur qui a bercé mes vacances quand j’étais petite fille. Cela m’a mise en joie et je suis descendue dans la grande cuisine. Mamie M. m’avait préparé un copieux petit déjeuner : tartines de pain frais et brioches apportées par le boulanger itinérant, œufs du poulailler cuisinés avec des petits lardons, un grand chocolat chaud et un beurre au goût incomparable. J’ai compris que je devais faire un trait sur mon régime habituel. La Gondreuil allait ironiser sur mon physique : « Tes vacances t’ont mise en forme, ma chérie », me dirait-elle sûrement, la vache. Mais tant pis. Je sauterais le déjeuner.

— Ton programme aujourd’hui ? m’a demandé Mamie M.
— Je vais aller me balader en forêt. Tu crois que l’arbre où papa et maman ont gravé leurs initiales est toujours debout ?

Ma question assombrit tout à coup le visage de Mamie. Elle s’est levée et est allée laver une poêle dans l’évier. Puis elle m’a répondu :
— Ça, je l’ignore, je ne suis pas allée dans la forêt depuis des années. Tu saurais le retrouver ?
— Oui, je crois. En longeant la Brèze depuis la ferme, je devrais tomber dessus.
— Pourquoi tu t’intéresses tant à cet arbre ?
— J’en ai rêvé cette nuit…
— Étonnant !

Et j’ai ajouté dans un grand éclat de rire !
— … et c’est là où je suis née !
— C’est une façon de parler ! Pour moi, tu es une Parisienne. Allez ! Mange ! Ton chocolat va refroidir !

Je me suis jetée sur mon petit déjeuner en oubliant complètement ma ligne.
En débarrassant la table, Mamie M. m’a dit qu’une fête foraine s’était installée au village et elle m’a proposé d’y aller avec elle.
— Ce soir, ils organisent un match de catch !
— Mamie ! Tu t’intéresses au catch !
— Bah non, mais Julien, le petit gars qui fait des travaux ici, va participer à un combat. Il adore se battre ! Il veut absolument que je vienne le voir. « Vous allez voir, Mamie, qu’il m’a dit, c’est spectaculaire ! » Moi, je lui ai répondu que j’avais déjà vu des hommes se battre pour une femme… et que ça finissait jamais bien. Mais bon, il a l’air si fier… Il a ajouté que c’était « pour de rire ». Pas sûr que je vais rire, mais enfin, ce gars, c’est comme mon petit-fils, alors, j’ai envie d’aller l’encourager. Ça te dit ? Comme ça je monterai dans ton tank !
— Pourquoi pas ?

Un match de catch maintenant ! Décidément, ces vacances s’annonçaient pleines de surprises !

Je me suis longuement interrogée sur la tenue à porter pour aller en forêt. Je savais qu’on pouvait facilement déchirer ses vêtements dans les ronces. J’ai donc enfilé mon jeans le moins cher, un Gucci en solde. Et de bonnes chaussures de marche achetées en promo l’hiver dernier à la boutique Millet de Chamonix.

J’ai longé la Brèze à la recherche de l’arbre magique. Il y avait des années que je n’étais pas allée dans cette forêt et pourtant j’avançais d’un pas décidé, comme si j’étais guidée par une force intérieure. Tout me paraissait familier. Au bruissement des feuillages répondait le doux écoulement de la rivière. Au fur et à mesure de ma progression, les oiseaux que je dérangeais s’envolaient et des animaux affolés prenaient leurs pattes à leur cou. Je retrouvais toutes les sensations d’autrefois. Si le village avait changé, la forêt, elle, était restée la même, douce et envoûtante. Je me disais que j’aurais plein d’impressions et de souvenirs à raconter à mon écologiste. Je ne sais pas pourquoi, j’avais envie de partager des choses avec lui.

Bientôt, au loin, j’ai aperçu l’arbre. Je l’ai reconnu tout de suite et je me suis mise à courir vers lui comme une ado. Le bruit de la nature s’est intensifié. J’ai même cru entendre des voix. Celles de mes parents quand ils s’étaient aimés dans ce lieu. Je ne sais. C’était magique. J’avais l’impression qu’une voix me murmurait : « Approche-toi ! Approche-toi ! La vérité n’est pas loin ! » La vérité ? Quelle vérité ?

Et je me suis retrouvée devant mon arbre. L’arbre du moment d’amour entre mon père et ma mère. La vérité ? Sans doute leur seul moment d’amour, voilà le secret que recelait cette forêt, l’indicible que gardait jalousement cet arbre. Ils n’ont pas eu d’autres enfants et se sont séparés quelques années après ma naissance.

J’ai regardé le tronc. Les lettres D et P y étaient encore, comme il y a vingt-neuf ans, taillées maladroitement dans l’écorce. J’ai passé mes doigts sur les initiales, et j’ai cru entendre la voix de ma mère : « C’est ici que tout a commencé, Sylvie. » Pour la première fois, j’ai compris ce qu’elle voulait dire. Pas seulement ma naissance… mais cette sensation d’être à sa place, comme si la forêt me reconnaissait. Peut-être qu’un jour, peut-être demain ou après-demain, je choisirai un arbre, moi aussi, et j’y graverai mon prénom et celui de mon amoureux : S et I, I comme Inconnu. Et je concevrai peut-être mon enfant à ce moment-là ! Oh là là ! Pas d’emballement. Ma carrière débutait à peine et je me voyais mal m’encombrer d’un enfant et de son lot de couches-culottes ! Trop tôt. Mais une belle nuit d’amour, protégée, au milieu des arbres, sur un tapis de mousse, pourquoi pas ? Avec un bel écologiste sans nom.

Je me suis plaquée contre l’arbre et je l’ai serré très fort en faisant un vœu, qu’il soit aussi le témoin de mon amour pour un garçon.

Et soudain, j’ai entendu du bruit venant de la rivière. Je suis sortie de ma rêverie romantique et je suis allée à pas feutrés vers la Brèze qui coulait à quelques mètres. Je ne voulais pas me montrer. Je me demandais ce que j’allais découvrir. Un animal étrange sorti des légendes de la région, un couple en train de se baigner ? J’avançais cachée derrière les branchages, sur la pointe des pieds. Je suis arrivée près de la rivière et j’ai vu un homme qui se baignait. Il était assez trapu, avec de longs cheveux bruns et une barbe fournie. L’eau devait être bien froide, mais cela ne semblait pas le gêner. Il prenait beaucoup de plaisir à plonger, à sauter, à nager. Comme un gamin.

Je l’ai regardé s’amuser ainsi un long moment. Cette exhibition décomplexée de la virilité avait quelque chose de dérangeant pour moi… Et pourtant, je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle aquatique. Comme si ce corps, cette liberté sauvage, me fascinaient malgré moi. « Tu es en train de devenir aussi hypocrite que les Parisiens que tu méprises », me suis-je reproché. Mais je n’ai pas bougé.

Puis l’homme a décidé de sortir de l’eau. J’ai alors vu son corps émerger peu à peu. Un corps splendide, musclé, poilu. Et nu. Quand je l’ai découvert ainsi dans le plus simple appareil, par réflexe, j’ai caché mon visage derrière des branches. J’étais vraiment indiscrète ! Il se croyait seul, se baignait comme la nature l’avait fait (et plutôt réussi) et moi je jouais les voyeuses. Mais la curiosité a été plus forte et j’ai baissé le feuillage pour continuer à le regarder. Il s’est approché d’un tas de vêtements posés au sol. J’ai pensé qu’il allait se rhabiller, mais non, il s’est mis à marcher dans la forêt, ses vêtements à la main.

Je n’ai pas résisté à l’envie de le suivre. Pas par voyeurisme, non, juste pour savoir où il allait. Sa voiture ne devait pas être très loin. Mais, en fait, il a marché jusqu’à une espèce de cabane en bois. Il a monté quelques marches, il est entré et a refermé la porte. L’homme vivait dans la forêt. Comme un animal.

Je suis restée quelques minutes immobile, attendant sans doute le moment où il réapparaîtrait. Mais il n’est pas ressorti de sa tanière et je suis rentrée à la ferme. La vision de cet homme m’avait troublée. Il était sans doute tout ce que je détestais dans la masculinité toxique, dans ces hommes qui jouent des biceps et des poils, qui exhibent fièrement leur sexe en pleine forêt, sans se soucier qu’une femme peut les observer. Et en même temps… En même temps… Mon cœur et ma raison avaient commencé un match de catch, mais pas « pour de rire ».

V

Quand nous sommes arrivés sur le champ de foire, il faisait encore jour. Le match de catch n’allait pas commencer tout de suite. Les organisateurs attendaient que la nuit tombe un peu, pour la magie des projecteurs. Alors, en attendant, on a fait un tour des différents stands. À petits pas, car Mamie ne marchait plus très bien, même si elle était plutôt en forme pour son âge. Elle avait emporté sa canne et s’accrochait à mon bras. Elle a tenu à m’offrir une barbe à papa :
— Comme quand tu étais petite. Tu te souviens ? Tu adorais ça !

Comme j’avais fait une croix sur ma ligne, j’ai replongé avec délices dans les saveurs sucrées de mon enfance. Plus loin, sur un autre stand, j’ai même craqué pour des churros ! Moi qui me contrains tout au long de l’année, j’étais bien décidée à m’abandonner à tous les plaisirs défendus. Et quand je pensais « plaisirs défendus », tout de suite me venait l’image de l’homme sortant nu de la Brèze. Quelle horreur ! Non, vraiment, m’unir à un homme des bois ! Comment une idée pareille pouvait-elle me traverser l’esprit ? Maudite forêt pleine de sortilèges ! Est-ce que je voulais moi aussi, comme mes parents, vivre l’amour charnel au milieu de ces arbres envoûtants, et graver mes initiales : S et I (inconnu) ?

Je me suis essayée au tir à la carabine, sans grand succès, mais le forain a eu pitié de moi et m’a offert une grenouille en peluche en lot de consolation. Nous sommes revenus vers le ring et Mamie, qui était fatiguée, s’est installée au premier rang, elle ne voulait rien perdre du spectacle. Il était encore tôt alors je l’ai laissée discuter avec ses voisines et j’ai refait un tour entre les stands, seule cette fois, me laissant bercer par la musique des orgues de Barbarie, par les détonations des fusils, par les effluves sucrées, les rires des enfants dans les manèges, les harangues des forains : « Par ici, Mesdames et Messieurs, venez tenter votre chance ! » Il y avait du monde, des gens du village et des alentours, mais aussi des touristes, beaucoup de touristes. J’ai espéré croiser Bruno, mais je me suis douté que ce n’était pas le genre de lieu qu’il devait porter dans son cœur. Tout est tellement artificiel, avec ces nourritures trop grasses, trop sucrées, ces bonbons bourrés d’additifs, ces cadeaux importés de Chine, cette débauche d’électricité. Non, je n’ai pas été surprise de ne pas le voir.

Bientôt le public s’est rassemblé autour du ring, alors je suis allée m’asseoir à côté de ma mamie. Elle m’a présentée à ses voisines et on a parlé de choses et d’autres. Et quand le soleil est enfin passé derrière la cime des arbres, le spectacle a commencé ! Un speaker est monté sur le ring et nous a annoncé un combat de titans ! Rien que cela ! Œil-de-lynx contre la Terreur des Mers, lequel était présenté comme un authentique Viking venu des confins de la Scandinavie… Quant à son adversaire, Œil-de-lynx, c’était un champion local.

C’est d’abord l’homme venu du froid (plus sûrement de la banlieue parisienne) qui s’est présenté sur scène, juste vêtu d’un immonde collant multicolore. Un beau bébé quand même qui devait passer pas mal de temps dans la salle de musculation. Il a fait le tour du ring en nous jetant des regards de guerrier assoiffé de sang. Il poussait des cris de sauvage. Le public était partagé : il y avait ceux qui riaient, et ceux qui, bon enfant, jouaient le jeu et faisaient croire qu’ils étaient effrayés.

Et puis est arrivé son challenger, Œil-de-lynx, le champion du village et là, surprise ! J’ai reconnu l’homme que j’avais vu se baigner nu dans la Brèze le matin. Une curieuse émotion m’a parcouru des pieds à la tête et mon cœur s’est mis à battre comme jamais. Je ne me souvenais pas qu’un homme m’ait jamais fait une telle impression. Mais je ne savais pas ce que je ressentais vraiment en le voyant tourner lui aussi autour du ring, torse nu, cheveux hirsutes, les jambes musclées moulées dans un collant d’un rose surprenant. Était-ce du désir ? Un sursaut inattendu de mon cerveau reptilien ? Ou était-ce la gêne de l’avoir surpris dans la forêt et de l’avoir suivi jusqu’à sa cabane, de loin ? Peu importe, je découvrais que cet homme avait en fait un fort impact sur moi.

Mamie était elle-même très excitée ! Elle l’applaudissait avec enthousiasme. C’était à l’évidence son favori. Et je me faisais un film : j’imaginais que s’il perdait, elle allait monter sur le ring et le venger en rendant gorge au Viking ! Pourquoi pas ? Puisque tout était faux ! Mon sens du show reprenait le dessus.
Le match a commencé dans une ambiance survoltée. Ça criait, ça applaudissait, ça lançait des insultes, ou des encouragements. Les deux montagnes de muscles accomplissaient sur le ring des cascades hallucinantes. Ils se projetaient au sol, s’envoyaient des manchettes en veux-tu en voilà, se tordaient les bras, les jambes. Comment faisaient-ils pour ne pas se blesser ? Mystère. Pour le show, chacun prenait le dessus sur l’autre à tour de rôle et plaquait au sol son adversaire. Et juste avant que l’arbitre ne finisse son décompte, l’homme en mauvaise posture réussissait à se dégager et c’était reparti ! Le public adorait ces rebondissements. Moi, cela m’ennuyait un peu et des pensées bizarres me traversaient l’esprit. Je me demandais comment Œil-de-lynx faisait l’amour. Est-ce que son lit se transformait en ring ? Est-ce qu’il accomplissait de telles pirouettes avec sa partenaire ? Je devais être vraiment très troublée pour voir dans ce combat « pour de rire » entre deux hommes un rituel sexuel échevelé.

Je ne pouvais détacher mes yeux de son corps musclé, de ses mouvements fluides malgré sa carrure… et cette façon qu’il avait de dominer le ring, comme s’il était chez lui. Une chaleur étrange m’a envahie, un mélange de gêne et de désir. « Arrête, Sylvie, tu deviens aussi cliché que les héroïnes de tes romans à l’eau de rose », me suis-je reproché. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de sourire.

En fait, l’explication était simple. À Paris, je menais une vie très contrôlée. Tout était millimétré, organisé, planifié dans les moindres détails. Aucune place n’était laissée au hasard ni à la fantaisie. Ma vie était froide et prévisible. Mais ici, à Meyrueis, j’avais le sentiment que mes sens se réveillaient. Tout à coup, l’imprévu surgissait, là où on l’attendait le moins ! Je renversais un écologiste à vélo, j’espionnais un catcheur qui se baignait nu ! J’allais caresser un arbre ! Je dévorais tout ce que ma nutritionniste m’interdisait ! Mes sens explosaient et je prenais plaisir à ce feu d’artifice. Enfin, je vivais pour de vrai.

Le combat fut acharné mais le Viking eut la bonne idée de laisser gagner Œil-de-lynx, sans doute par crainte d’être lynché par tous les spectateurs. L’honneur du village était sauf ! Ma grand-mère exultait de joie ! Des petites gouttes de sueur avaient atterri sur son chemisier et sur mon tee-shirt. Nous avions reçu le baptême de la force brute !

Les catcheurs se sont retirés dans le mobile-home qui leur servait de vestiaire. Des jeunes s’en sont approchés pour obtenir des autographes. Mamie aussi. J’ai hésité à aller jouer les groupies et je me suis éloignée. Deux autres champions se sont présentés sur le ring et le spectacle a continué. C’est alors qu’une silhouette familière a attiré mon attention. Bruno, appuyé à l’écart contre un lampadaire, semblait observer la foule avec un mélange d’amusement et de détachement. Je me suis dirigée vers lui, soulagée de tomber sur un visage connu dans ce joyeux chaos.

Il m’a accueillie avec un grand sourire. Comment résister ?

— Je ne m’attendais pas à vous trouver dans un tel endroit ! lui ai-je dit.
— Avec tout ce vacarme, je ne pouvais pas dormir.

On s’est un peu écartés d’un stand de tir qui était vraiment trop bruyant. Bruno était beau, calme, civilisé. Je me disais qu’il cochait plus de cases de mon type d’homme que le sauvage à l’œil de lynx. Qu’est-ce qui m’arrivait ? J’avais l’impression de faire mon shopping, de me choisir un jeans. Non, pas celui-ci, trop râpeux, plutôt celui-là, plus doux au toucher.

Bruno relança la conversation :
— Vous avez fait la connaissance de Julien, notre vedette locale…
— Je vous sens ironique. Vous ne l’appréciez pas ?
— Il travaille pour la scierie du coin. Il abat des arbres à longueur de journée. Tout ça pour faire du papier et imprimer des prospectus qui finissent à la poubelle.
— On le recycle, le papier, non ? me hasardais-je.
— Pas totalement, non. De toute façon, la forêt, c’est un organisme vivant. Vous ne voyez que les branches, mais dans la terre il y a un réseau de racines encore plus vaste. Les arbres parlent entre eux. Ils échangent des informations, bien sûr dans un langage qu’on ne comprend pas, pas encore, mais ils tiennent compte les uns des autres. Et je ne vous parle pas des champignons. Vous saviez qu’ils étaient indispensables aux arbres ?
Non, je ne le savais pas.

Au loin, j’ai vu Mamie discuter avec Œil-de-lynx, ledit Julien. Elle n’avait pas l’air contente. Est-ce qu’elle lui faisait des reproches sur sa prestation ? Je ne pense pas. Je l’ai vue jeter un regard en coin vers nous. Lui parlait-elle de Bruno, ou de moi ? Mais pour lui dire quoi ? En tout cas, j’ai bien vu qu’elle glissait une enveloppe épaisse dans la poche de Julien. Sa prime de match ? Ou autre chose ?

Pendant ce temps, Bruno me parlait des champignons comme s’il s’agissait d’une civilisation secrète, alors que moi, je les avais toujours considérés comme une garniture pour mes plats. « Ils communiquent, ils s’entraident… », disait-il avec passion. J’ai hoché la tête, fascinée malgré moi. « C’est comme mon équipe à Paris, ai-je pensé. Sauf qu’eux, ils se poignardent dans le dos. » Je suis devenue incollable sur leur rôle dans la croissance des arbres, leur nutrition et leur résistance au stress. Si même les arbres ont du stress, où va-t-on ? Pour éviter mes burn-out à répétition, je devrais peut-être vivre entourée de champignons.

De drôles d’idées me traversaient l’esprit en écoutant Bruno.

— Ma grand-mère a l’air de bien l’aimer, ce Julien…
— M’étonne pas ! Il rend des services à tout le village. Il est au courant de tout. Une chaîne d’infos en continu à lui tout seul !
— Vous n’avez pas essayé de le convertir à vos idées ?
— Je l’évite plutôt. Qu’est-ce qu’il comprendrait aux mystères des arbres et des champignons. Justement, à propos de champignons, il y a un marché demain. Ça vous dit qu’on aille y faire un tour ? On n’y vend que des produits locaux. Je vous aiderai à choisir ce qui est bon pour vous.

Qu’il était adorable ! Il se préoccupait de mes loisirs et de ma santé. Un flash horrible m’a traversé l’esprit : je me suis vue faisant mon marché bras dessus, bras dessous avec Œil-de-lynx. Impossible ! J’aurais l’impression d’être un dresseur d’ours qui balade son fauve. D’ailleurs, il ne devait pas faire ses courses au marché. J’imaginais qu’il allait plutôt dans la grande surface du coin. Me balader avec Bruno me paraissait plus suitable. Quelle petite bourgeoise parisienne coincée je faisais !

Sur le chemin du retour, j’ai demandé à ma grand-mère de quoi elle avait parlé avec Julien. Elle semblait si contrariée. Ma question l’a surprise, puis, avec un bel aplomb, elle m’a dit :
— Évidemment que j’étais contrariée. Je lui ai demandé de me remettre des tuiles dans la remise et il ne l’a toujours pas fait.
— Tu nous as montrés du doigt à un moment.

Mamie a réfléchi un instant.

— Bah oui, j’aurais voulu que les travaux soient terminés avant ton arrivée, pour qu’il ne te dérange pas le matin quand tu dors.
— Tu lui as remis une enveloppe…
— Ah ! Mais, tu m’espionnes ! Je pensais que tu n’avais d’yeux que pour ton bel écologiste !
— J’ai deux yeux, tu sais.
— Je vois ça. Je l’ai payé pour qu’il me rentre du bois pour cet hiver.
— D’accord…

Je n’étais pas sûre que Mamie m’ait vraiment dit la vérité, mais je ne voulais pas gâcher mes vacances en me mêlant de ses petits secrets. Cela ne me regardait pas. Du moins, je croyais que cela ne me regardait pas…

VI

J’ai retrouvé Bruno au marché. Les stands étaient installés tout au long du Béthuzon et sous ce soleil, on se serait cru dans un marché de Provence. Sauf que le soleil avait un peu de mal, ce matin-là, à nous réchauffer vraiment. Il fallait s’habituer à ces écarts brutaux de température entre la nuit et le jour.

J’avais mal dormi. Sans doute les émotions de la fête foraine. J’avais encore rêvé de l’arbre dans la forêt, et cette voix qui me répétait : « Approche-toi ! Approche-toi de la vérité ! » J’étais pourtant allée voir l’arbre en question et il ne m’avait révélé aucune vérité, sinon celle de l’amour de mes parents. Mais le mystère demeurait. Pourquoi mon père avait-il quitté brusquement ma mère ? Secret de famille. Parfois, il ne faut pas soulever certaines pierres, elles abritent des serpents qui peuvent vous sauter à la gorge. N’empêche, ce rêve à répétition me dérangeait. Il faut dire que mon inconscient était tourneboulé par ce que je vivais depuis mon arrivée. J’avais fait un virage à 180° !

J’étais dans mes pensées quand j’ai vu Bruno qui me faisait de grands signes. Malgré le froid matinal, il portait juste un short et un tee-shirt très bien ajusté à son torse, dont il révélait les reliefs. Mine de rien, pour un intellectuel, il avait un beau corps. Je me suis lancée :
— Je vous observe : vous n’avez pas un gramme de graisse, votre peau est parfaite. Quel est votre secret ? J’imagine que vous n’utilisez pas de crème !
— Non ! Uniquement des jus de fruits et des jus de légumes. Vous avez un extracteur ?
— Un extracteur ? À Paris !
— Un extracteur de jus… C’est comme une presse à froid. Ça garde toutes les vitamines, les enzymes… Contrairement aux centrifugeuses, qui chauffent et oxydent les nutriments. Un jus de carotte-betterave, c’est un coup de fouet pour le sang. Et avec un peu de gingembre, ça réveille même les morts.
— Vous exagérez.
— Essayez, vous verrez. Demain, vous aurez la peau qui brille comme un sou neuf.
— Je bois un jus d’orange tous les matins.
— Un truc acheté en magasin qui n’a plus de vitamines, plus rien.
— Ma nutritionniste m’a encouragée à en prendre.
— M’étonne pas. Tout ça c’est du marketing, c’est pour faire acheter des produits industriels.
— Je suis d’accord avec vous, mais à Paris, nous n’avons pas de produits locaux ! Les produits locaux, c’est ceux de la supérette du coin.
— Je comprends. Alors, on va essayer de compenser un peu tout cela…

Et nous avons commencé à circuler dans les rayons. Des poulets fermiers étaient en train de rôtir, les fruits nous faisaient de l’œil, les légumes nous jetaient un sort « Prends-moi, prends-moi »… L’air était lourd du parfum des fromages affinés, du caramel des pommes au sucre, et de l’odeur âcre des champignons frais. Les étals ressemblaient à une palette de peintre : le rouge des fraises, l’orange des abricots, les verts profonds des salades, et le blanc crème des fromages.

J’ai eu droit à un petit cours sur la naturopathie :
— La naturopathie, c’est écouter son corps. Pas le bourrer de médicaments dès qu’il tousse. Ici, on soigne avec des plantes, des tisanes, des bains de forêt… Vous savez ce que c’est, un bain de forêt ?
— Non, mais ça me fait penser à un bain moussant.
— C’est marcher dans les bois, respirer les phytoncides des arbres… Ça réduit le stress, ça booste l’immunité. À Paris, vous avez des parcs. Ici, on a des forêts entières.

Bruno savait exactement quoi acheter et où. Il choisissait pour moi et je payais. Il tenait mon cabas. Je me disais que si un jour je me mariais, c’est la scène que je voudrais vivre avec mon homme : faire les courses au marché, moi qui paie et lui qui porte. Je me disais que j’allais rentrer métamorphosée, physiquement et moralement. Nourriture saine, vie saine, relations saines avec des gens sains.

On a ainsi fait le tour du marché puis on a regagné ma voiture stationnée à l’écart. Je me suis permise d’inviter Bruno à déjeuner à la ferme. C’était la moindre des choses. J’ai prévenu Mamie par SMS. Elle m’a répondu : « OK. Ça marche ».

On a traversé le village en silence, nos cabas pleins des trésors locaux. Bruno marchait à côté de moi, son tee-shirt moulant collé par la transpiration.
— Vous avez chaud ? ai-je demandé, juste pour entendre sa voix.
— Non, c’est l’effort, a-t-il répondu en soulevant nos sacs de courses comme des haltères.

J’ai souri aussi, sans savoir pourquoi. Quand on est arrivés à la ferme, ouille ! Julien était en train de remettre des tuiles dans la remise. Les regards des deux hommes se sont croisés, genre Kalachnikov contre bazooka. J’ai vite entraîné Bruno à l’intérieur. Il a salué Mamie. Ils se connaissaient très bien en fait. Elle n’a pas eu l’air spécialement heureuse de le voir, mais elle l’a laissé prendre possession de sa cuisine. Elle est allée faire quelque chose de très urgent — je ne sais quoi — à l’étage. Elle ne semblait pas au mieux de sa forme, sans doute fatiguée par la fête foraine de la veille. Lui s’est mis à éplucher les légumes en détaillant la composition de chacun, ses apports, ses vertus, le moment où il fallait le manger, avec quoi l’associer. J’aurais dû prendre des notes parce que je ne pensais pas me souvenir de tout. Moi, je me fiais uniquement aux harmonies de couleurs pour me faire à manger. Les tons clairs, genre pommes de terre ou frites, avec la viande rouge ; les tons sombres avec la viande blanche ou le poisson : épinards, haricots verts. Rien de vraiment diététique mais très esthétique à l’œil.

Il m’a demandé d’aller chercher des œufs dans le poulailler. Je me suis alors rapprochée de la remise où Julien travaillait. Quand il m’a vu, il est sorti, torse nu et en bleu de travail, et m’a souri :
— On se connaît pas. Je m’appelle Julien.
— Enchantée, Sylvie, la petite fille de Marcelle.
— Je sais.
— Oui, on m’a dit que vous savez tout.
— Qui vous a dit cela ?
— Bruno, votre pire ennemi, l’écologiste.
— Ah oui, Bruno. Bruno Darcourt. Je bosse pour son vieux, le patron de la scierie.
— Bruno est le fils du patron de la scierie ?
— Bah oui. Ça vous en bouche un coin !

Je suis restée sans voix. Bruno était le fils de celui qui détruisait la forêt qu’il défendait. Et Julien travaillait pour son père. Tout s’embrouillait dans ma tête. Bruno me parlait d’écologie, de nature, mais il était lié à l’industrie qui ravageait ces mêmes paysages. Était-ce pour ça qu’il évitait de me parler de sa famille ?

Très fier de son petit effet, il a ajouté :
— Ils se parlent plus. Son vieux habite le château à la sortie de la ville. Il est pété de fric, et son rejeton dort dans un gîte.

J’imaginais l’ambiance familiale, mais sans doute n’y avait-il pas d’ambiance du tout. Ma raison a fondu comme du chocolat au bain-marie et je me suis retrouvée, muette, immobile, liquéfiée.

— Vous aimez le catch ? m’a demandé Julien.
— Pas du tout.
Mais je me suis reprise :
— Si, un peu.
Je me suis trouvée stupide de chercher à être polie. Alors j’ai rectifié :
— Non, pas du tout en fait. Mais j’ai apprécié la prouesse physique. Vous n’avez pas eu mal ?
— J’ai jamais mal.
À question idiote, réponse idiote.
— Désolée. On m’attend pour les œufs.
— Si vous voulez apprendre des choses, venez me voir. J’en sais beaucoup.
— Oui, on m’a dit que vous saviez beaucoup de choses, mais les rumeurs, moi…
— À vous de voir…

En prenant les œufs dans le poulailler, je me suis dit : c’est curieux, il me demande de venir le voir et il ne me dit pas où il habite. Est-ce qu’il savait que je le savais ? M’avait-il vue quand je l’avais surpris en tenue d’Adam dans la rivière ? Et qu’avait-il à me dire ? Des ragots de village sûrement. En même temps, il venait de me faire une révélation capitale. Bruno était le fils du richissime propriétaire de la scierie. Cette scierie dont le patron du bar nous avait montré la photo accrochée au mur. Bruno n’avait pas bronché.

Je suis retournée à la ferme et là j’ai surpris Mamie en grande conversation avec Bruno. Et cela m’a glacé le sang. Mamie lui disait :
— Surtout je t’interdis de t’approcher de ma petite-fille. Tu as compris. J’ai vu votre petit manège, l’autre soir. Tu l’oublies ! Mais qu’est-ce que tu as dans la tête ?

Mon entrée dans la cuisine a interrompu leur conversation. Ont-ils compris que j’avais tout entendu ? Pas sûr. Mamie a dressé la table. Bruno m’a pris les œufs et les a fait bouillir.

Je me suis bien gardée d’évoquer à table ce que je venais d’apprendre sur son père. Mamie n’a pratiquement rien dit. C’est surtout Bruno qui a parlé, d’alimentation, de protéines, de glucides, de lipides, de vitamines et de sels minéraux, des avantages et des inconvénients du cru et du cuit, des aliments acidifiants et des alcalinisants. J’ai eu plus l’impression d’assister à un cours de physique-chimie, comme au lycée, qu’à un cours de cuisine. Jamais je n’avais entendu quelqu’un parler avec autant de passion des carottes et des petits pois. C’était très émouvant. Je me demandais comment un tel garçon pouvait vivre ainsi, fâché avec toute sa famille. Et pourquoi ma grand-mère ne voulait-elle pas qu’il s’approche de moi ? Portait-il malheur ?

Le déjeuner qu’on m’a servi ce jour-là est sûrement le plus sain que j’ai jamais mangé, et, en même temps, après le repas, je suis allée vomir dans les toilettes du premier. Je sentais qu’on me cachait quelque chose, que les gens autour de moi jouaient un jeu. Mais lequel ?

VII

Le lendemain, j’ai marché un peu au hasard dans la forêt. Je n’avais pas l’intention d’aller voir Julien, l’Œil-de-lynx ; c’est pourtant la direction de sa cabane que j’ai prise sans m’en rendre compte. Bien vite je suis arrivée à l’arbre où sont gravées les initiales de mes parents : D et P entremêlés dans un cœur. Je me suis arrêtée. Une nouvelle fois, j’ai caressé l’écorce, passé mes doigts sur le sillon tracé par les lettres. Quel secret cachaient-elles ? J’ai repensé à mes rêves : « Approche-toi ! Approche-toi de la vérité ! » Mais m’approcher de quoi ? Découvrir quelle vérité ?

Alors l’invitation de l’homme des bois m’est revenue en mémoire : « Si vous voulez apprendre des choses, venez me voir. J’en sais beaucoup. » Et s’il détenait la clé du mystère, monsieur je-sais-tout ? Ça ne me coûtait rien d’aller lui rendre une petite visite.

J’ai repris ma marche en direction de la cabane. Et puis soudain, j’ai entendu le bruit d’un moteur. En avançant, j’ai compris qu’il s’agissait d’une tronçonneuse. Julien était en train d’abattre un arbre. Je me suis approchée, je l’ai vu, ses longs cheveux roulés et attachés par un nœud sur la nuque. Il travaillait torse nu, les muscles bandés, la mâchoire serrée.

Il ne m’a pas entendue venir. J’ai fait encore quelques pas vers lui, et là, enfin, il m’a vue. Mais c’était trop tard ! Dans un craquement sinistre, l’arbre a commencé à basculer vers le sol. J’étais paralysée par la peur. Le bûcheron a tout de suite compris la situation. J’allais être écrasée par l’arbre ! Il a lâché sa tronçonneuse et s’est précipité vers moi. Il m’a saisie violemment et m’a plaquée au sol, loin de l’endroit où l’arbre allait tomber. Il y a eu un énorme bruit. J’ai poussé un hurlement d’effroi, de douleur aussi. Si j’avais évité l’arbre, en revanche, Julien m’avait écrasée de tout son poids ! Sa masse énorme de muscles a failli m’étouffer. Alors, tout s’est tu. Comme si la nature retenait son souffle.

Nous sommes ainsi restés l’un contre l’autre un bon moment. Un être normal m’aurait relevée aussitôt et aurait vérifié que je n’avais rien de cassé. Mais Julien est resté plaqué contre moi. Il a commencé à caresser mes cheveux, a enlevé une ou deux feuilles de mon visage et a approché ses lèvres des miennes. Je n’ai pas eu la force de résister. Était-ce cette vérité qui devait m’être révélée ? Était-ce cette odeur de transpiration et de bois fraîchement coupé que j’étais venue chercher ? Mon père s’était-il étendu comme cela sur le corps de ma mère ? Étais-je en train de rejouer la scène qui m’avait donné naissance ?

J’ai entrouvert mes lèvres et j’ai senti sa langue doucement se mêler à la mienne. J’ai agrippé son dos puissant et je l’ai serré très fort, comme j’avais serré très fort le tronc de l’arbre magique le lendemain de mon arrivée. J’aurais dû avoir mal partout (la chute avait vraiment été brutale), mais je me sentais merveilleusement bien. Je m’abandonnais totalement au désir de l’homme des bois.

Il ne prit pas la peine de déboutonner mon chemisier. Il l’ouvrit d’un geste sec et rapide. Il dégrafa mon soutien-gorge et plongea sa tête dans mes seins. Sa barbe provoqua sur la peau si délicate de ma poitrine une sensation troublante. Il avait compris que tous les feux étaient passés au vert, alors très vite, il baissa mon jeans et ma culotte, et fit de même avec son pantalon de travail et son boxer. Alors, je sentis son sexe fendre le mien comme une hache tranche une bûche en deux. J’ai crié, de plaisir ou de douleur, je ne sais plus. Autour de nous la forêt restait silencieuse. Pas le moindre mouvement dans les branchages, pas le moindre battement d’aile, pas le moindre chant d’oiseau. La nature ne voulait pas nous déranger. Il n’y avait que le bruit du sexe de Julien qui heurtait mon bas-ventre et le cri qu’il poussait à chaque pénétration. Il y a eu un jaillissement, Julien a hurlé et s’est effondré sur moi. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai perdu connaissance. J’ai senti une douleur fulgurante derrière les yeux. Puis tout est devenu noir. Julien m’avait tellement bousculée que ma tête avait fini par heurter une branche.

Quand j’ai repris mes esprits, j’étais dans sa cabane, assise sur le bord de sa paillasse. Il m’avait rhabillée tant bien que mal. Lui avait pris une douche et portait une serviette autour de la taille. Il avait posé son bras puissant sur mon épaule et caressait mes cheveux !
— J’ai mal, ai-je dit en reprenant mes esprits.
J’ai tâté mon crâne et j’ai senti une grosse bosse dans ma nuque.
— Tu t’es pris une branche, m’a répondu Julien.

En fait, je crois que je m’étais pris un peu plus qu’une branche. Les souvenirs me revenaient petit à petit.
— Nous avons fait l’amour ? ai-je demandé, incrédule.
— C’est comme ça qu’on dit, oui.
— Dans la forêt, comme des animaux ?
— Voilà, oui.

Il a approché son visage du mien. J’ai eu un mouvement de recul. L’odeur de son gel douche m’a un peu incommodée mais je me suis dit que je n’allais pas gâcher ce moment pour un cosmétique bon marché. Il m’a embrassée puis renversée sur sa paillasse. J’avais encore un peu mal à la tête, mais je me suis complètement abandonnée au plaisir. Il a retiré sa serviette de bain et s’est étendu sur moi.

On a ainsi fait l’amour une seconde fois. Puis il m’a dit :
— J’ai encore un putain d’arbre à abattre. Tu viens avec moi ? Mais cette fois, tiens-toi derrière moi.

Nous sommes sortis. Très décidé, il a rejoint la zone où il coupait les arbres. Je l’ai suivi sans trop savoir quelle était la suite. Juste un moment d’égarement ? Un amour de vacances ? Un mariage ? Quelle horreur ! J’ai décidé de me laisser porter par les événements. J’avais trop mal à la tête pour réfléchir.

Julien a tiré la corde de sa tronçonneuse et le moteur a démarré. Des oiseaux se sont enfuis. J’ai repensé à ma discussion avec Bruno. Les arbres sentent-ils qu’ils vont mourir ? Souffrent-ils quand on les abat ?

Ces questions, Julien ne semblait pas se les poser.

L’arbre s’est écrasé dans un fracas épouvantable. Il a rebondi sur le sol. Quand il s’est stabilisé, je me suis assise sur son tronc. Julien est retourné à la cabane et est revenu avec deux bières. Il s’est assis tout contre moi et on a trinqué. J’ai à peine pu boire une gorgée. Une horreur. Je regardais le tronc coupé. Julien avait détruit un arbre et maintenant, on trinquait comme deux complices. Était-ce cela, la vie à Meyrueis ? Était-ce cela la vraie vie ? Une suite d’événements qui n’ont pas de sens en eux-mêmes mais qui, mis bout à bout, finissent par en avoir un ? Était-ce cette vérité que j’étais venue chercher ?

J’ai posé ma tête sur son épaule :
— Jamais je n’aurais pensé vivre un jour un moment comme ça.
— L’abattage d’un arbre ?
— Non, ballot, tu sais très bien de quoi je parle.
— Ah ! Ça ! Elles disent toutes ça !
— Vantard !
— Avec toi j’ai mis les formes parce que tu es une Parisienne, mais avec les locales, je me laisse plus aller.

Je n’imaginais même pas ce que cela devait être quand il se lâchait !

Je suis restée silencieuse un petit moment et je me suis lancée :
— En fait, au départ — mais tout a pris un tournant inattendu — j’étais venue pour te poser des questions. Tu m’as dit que tu savais plein de choses sur tout le monde.
— Tu sais, je donne un petit coup de main un peu partout. On m’offre une bière ou un café, et on cause.
— Sans parler des confidences sur l’oreiller…
— Oui, c’est là qu’on en apprend le plus !
— Hier j’ai entendu ma grand-mère dire à Bruno qu’il ne fallait pas qu’il s’approche trop de moi. Tu sais pourquoi ?

La question a semblé gêner Julien. Il s’est levé et s’est éloigné. Il a examiné sa coupe puis il est revenu vers moi.

— Je sais pas. Il saoule tout le monde avec ses histoires d’écolo. Elle a peut-être voulu qu’il te prenne pas la tête avec ça. Tu es en vacances, après tout.
— Tu penses que c’est juste ça ?
— Oui, sûrement. J’aurais Bruno en face, je lui dirais la même chose : « Fous-lui la paix avec tes conneries ».
— Mais tu l’as jamais en face de toi.
— Ça vaut mieux. Il se recevrait la mandale du siècle. On respecte autant la nature que lui, mais il ne veut pas l’entendre. Il nous prend pour des débiles. Je le supporte pas.
— J’imagine que vous n’êtes pas sur la même longueur d’onde.
— Ça, c’est sûr !
— Tu m’as dit qu’il s’est brouillé avec son père, mais sa mère, il la voit toujours ?
— Pourquoi tu me parles de sa mère ?
— Bah, parce qu’il doit bien avoir une mère…
— C’est possible.
— Comment cela, c’est possible ?
— Sa mère a disparu. Son père s’est remarié après sa naissance. Et je crois que sa belle-mère n’aime pas non plus ses grandes théories sur la planète. Elle vit super bien avec la vente du bois. La défense des forêts, crois-moi, elle s’en tape autant que son mari. Mais lui dis pas que je t’ai raconté tout ça… !
— Tu as peur qu’il vienne se venger ?

Julien a ri. Il ne semblait craindre personne. Pas Bruno en tout cas.

— Et il sait qui est sa vraie mère ?

Julien s’est tu un moment. Il a bu une gorgée de bière, s’est essuyé la bouche puis m’a regardé droit dans les yeux.

— Bah, demande-lui…

VIII

Je suis rentrée à la ferme et je n’ai rien dit à ma grand-mère de ce qui s’était passé dans la forêt avec Julien. Est-ce que j’en avais honte ? Quelque chose en moi ne comprenait pas comment j’avais pu prendre du plaisir à faire l’amour avec un être immonde à l’opposé de toutes mes valeurs sur la féminité et la masculinité. Je m’étais laissée séduire par quelqu’un qui incarnait tout ce que je détestais chez les hommes : la force brutale, la vulgarité, la grossièreté, la bière. Et les poils partout. Pourtant, en venant à Meyrueis, j’étais bien décidée à fuir l’ambiguïté des êtres que je fréquentais dans le milieu de la mode et à rencontrer un « vrai » homme. Peut-être que le destin avait poussé le bouchon un peu loin. Mon idéal masculin, c’était plutôt Bruno, mais visiblement l’attraction n’était pas réciproque. En tout cas, le destin n’avait rien fait pour transformer en relation intime la rencontre un peu brutale du premier jour. Pourquoi ? Il fallait que je trouve la réponse à cette question et le meilleur moyen était de la poser à l’intéressé lui-même. Je lui ai donc envoyé un message :

« T’es où ? »
« Tu tombes à pic. Je suis chez le réparateur de bécanes. Il a fini de réparer la mienne. Tu m’y rejoins ? C’est 3, rue de l’Horloge. Ils louent des bécanes. Si ça te dit, on ira faire une petite randonnée. »
« Énorme. J’arrive tout de suite. »

Je me suis demandé si Bruno n’était pas en train de me draguer, enfin ! Mais je n’allais pas coucher avec tous les gars du village. Je voulais juste le tester. Et surtout avoir quelques éclaircissements sur son père…

Je suis donc allée à son magasin de vélos. J’ai réglé la facture de la réparation. Un vélo neuf m’aurait sans doute coûté moins cher, mais il tenait à sa vieille bécane. J’ai loué un vélo, laissé mon Range sur le parking de la boutique et nous sommes partis, comme des amoureux, roue-dessus, roue-dessous. Merveilleuse balade dans les paysages enchanteurs de la région. Parfois les côtes étaient rudes, mais cela nous amusait. Ensuite, les descentes nous grisaient. Nous étions comme des fous, ivres de jeunesse, d’énergie, de joie de vivre. Avec Bruno, tout paraissait léger, tranquille, sain. Mais impossible de lui poser des questions sur son père en pédalant. J’attendais qu’on fasse une pause. Ce qui n’a pas manqué d’arriver. Midi approchant, Bruno m’a proposé qu’on déjeune ensemble. Il connaissait une petite auberge loin des touristes… J’ai envoyé un SMS à ma mamie pour la prévenir que je mangeais à l’extérieur. Elle m’a répondu : « OK. Ça marche. » comme à son habitude.

L’auberge était un peu sur les hauteurs, vers le mont Aigoual, et seuls les randonneurs les plus endurants la fréquentaient. On était en dehors des routes touristiques. Il faisait un peu frais, mais l’endroit avait un charme fou. Un feu crépitait dans la cheminée. Je retrouvais cette bonne odeur du bois qui brûle. Une ambiance rustique et délicieuse.

— Ça te plaît ? m’a demandé Bruno en m’invitant à m’asseoir à une table.
— C’est exactement l’endroit où je voulais être avec toi.
— Cool !

À peine assise, j’ai tout de suite lancé les hostilités :
— Tu m’avais pas dit que ton père dirigeait la scierie de Meyrueis…
Son visage se ferma d’un coup. J’avais appuyé sur le bouton off.
— C’est pas très important, m’a-t-il répondu après avoir repris ses esprits.
— Quand même. Avec tes idées sur les arbres, la protection de la forêt, ça doit pas être évident.
— Non, c’est pas évident. Mais je m’y suis fait. Je le fréquente pas.
— Même quand tu viens ici ?
— Il vit dans son château et moi dans mon gîte. Chacun sa life.

Je n’ai pas insisté, j’ai compris que le sujet était très sensible. Le serveur nous a apporté une délicieuse terrine de campagne et cela a fait diversion. Je me suis alors demandé si le riche propriétaire de l’aciérie et du château du coin n’exerçait pas une pression sur les habitants pour qu’ils ne fréquentent pas son fils. Cela aurait expliqué la conversation que j’avais surprise entre Mamie et lui. C’était plausible, mais une question plus importante me taraudait.

La terrine avalée, j’ai tenté ma chance :
— Et ta mère ?

Son regard s’est échappé par la fenêtre. J’ai vu une ombre passer sur ses yeux.

Un aligot fumant avec une saucisse du pays est arrivé sur notre table. Mes papilles n’en revenaient pas. Toujours mon esprit parisien : je me suis demandé comment, dans un endroit aussi... — comment dire sans vexer personne ? — basique, on pouvait manger aussi bien.

Après quelques bouchées, Bruno a répondu à ma question, par une question :
— Pourquoi tu t’intéresses à ma mère ?
— Parce que je m’intéresse à toi…
— Qui t’a parlé d’elle ? Ta grand-mère ?
— Peu importe. Si tu ne veux pas en parler, je le comprendrai. Parlons d’autre chose.
— Faisons comme cela.

On a continué de savourer notre aligot. Je n’étais pas sûre d’avoir encore faim, mais je me suis laissée tenter par un flan aux myrtilles. Nous étions silencieux, comme si rien de ce que nous voulions nous dire n’arrivait à sortir. Alors, Bruno a meublé le silence :
— Comment se passe ton séjour ?
— Bien. Très bien.

Et nous avons continué à parler de choses et d’autres. De l’avenir de la planète, et surtout de celui de l’humanité, dont il ne donnait pas cher.
— Nous avons les politiques les plus débiles de l’histoire, a-t-il lâché, très énervé.
— Je suis bien d’accord avec toi. Mais, dis-moi, le fait que je sois dans la mode, ça va pas trop avec tes idées.
— Franchement, c’est pas important. C’est pas ça qui cause notre perte.
— Je suis d’accord avec toi. C’est pas en arrêtant les défilés de mode qu’on va sauver la planète.
Ça l’a fait rire !
— Non ! Il y a plus grave, je te rassure. Et puis j’imagine que tu suis les traces de ta mère, Delphine.
— Tu connais ma mère ?
— Non, mais je sais beaucoup de choses sur elle…
— Ah bon !
Il avait piqué ma curiosité. Que savait-il sur elle que j’ignorais ?
— Qu’est-ce que tu pourrais me dire ?

Bruno a jeté un coup d’œil par la fenêtre. De gros nuages commençaient à envahir le ciel.
— Si on veut éviter la pluie, il faut y aller maintenant, a-t-il dit en essuyant sa bouche. Finis ton flan, je vais te montrer quelque chose.

J’étais très intriguée. Que voulait-il me montrer ? J’ai englouti mon flan et nous avons repris nos vélos. Heureusement, la route était maintenant en pente. Après l’incroyable repas que nous venions d’engloutir, ça valait mieux ! Je n’ai presque pas eu à pédaler, je me suis laissée aller. C’était un moment délicieux. J’étais avec un garçon civilisé, le paysage du mont Aigoual était magnifique, le repas avait été exceptionnel, mais j’étais quand même intriguée par ce que Bruno voulait me montrer…

Un peu avant d’arriver à Meyrueis, nous avons emprunté un sentier forestier. Et très vite, j’ai reconnu les lieux. Nous allions vers la Brèze, vers la cabane de Julien, et surtout vers mon arbre magique. Pourquoi voulait-il me montrer cet arbre si important à mon cœur ?

Nous avons posé nos vélos et nous nous sommes approchés de l’inscription.
— Tu vois ce qu’il y a écrit sur le tronc ?
— Oui, il est écrit « D et P » dans un joli cœur.
— Ah ! Tu connais cette inscription ! Tu comprends alors…

Je comprenais quoi ? J’étais perdue. Qu’est-ce qu’il y avait à comprendre ? Je lui ai dit :
— Le « D », c’est Delphine, ma mère. Et le « P », c’est Patrick, mon père.

Et puis, tranquillement, comme s’il n’était pas conscient qu’il allait dégoupiller une grenade devant moi, il a dit :
— Le « D », je suis d’accord, c’est Delphine, mais le « P », c’est mon père, Paul Darcourt, le ci-devant patron de la scierie de Meyrueis. Ils ont eu une liaison ensemble. Et tu as devant toi le résultat de leur regrettée rencontre. Et selon ce que mon père m’a raconté, j’ai été conçu au pied de cet arbre.

J’ai bien cru que la forêt allait m’engloutir. J’ai essayé de me raccrocher aux branches… Mais il n’y avait plus de branches. Plus rien. Un coup de tonnerre a éclaté. Tous les oiseaux se sont envolés d’un coup, des animaux ont poussé des cris aigus. J’ai eu soudain très froid.

— Mais qu’est-ce que tu dis ! C’est les initiales de mes parents et c’est moi qui ai été conçue ici. C’est ce qu’on m’a toujours raconté !
— Eh bien, on s’est bien foutu de ta gueule. Ta mère a eu une liaison avec mon père, c’est pourquoi ton père l’a plaquée. Ta mère a accouché en secret et mon père s’est marié avec une autre femme, qui a accepté de m’élever.
— Attends, attends. Tu veux dire que tu es… que tu es… ?

Les mots ne sortaient pas.

— Ton frère. Exactement sœurette ! Quand tu m’as parlé de la ferme de Ribennes et que tu m’as filé ta carte de visite le premier jour, j’ai tout de suite compris.
— Et tu ne m’as rien dit.
— Je comptais le faire un jour.
— Alors c’est pour ça que ma grand-mère ne voulait pas que je t’approche.
— Ah ! Tu l’as entendue l’autre jour !
— Oui, j’ai surpris votre conversation.
— Elle ne voulait pas qu’il y ait quelque chose entre nous.

J’étais effondrée. Je me sentais la victime d’un complot. Ma grand-mère, ma Mamie M., l’être que j’aimais le plus au monde, m’avait trahie !
— Mais tu es sûr que ces initiales, c’est celle de ma mère… enfin, de notre mère, et celle de ton père.
— Sûr et certain. D’ailleurs, l’arbre est protégé. Mon père a interdit de l’abattre. Demande à Julien ! Il rasera tout ce qui pousse dans cette forêt, sauf cet arbre.
— Je suis sur le cul. Et j’imagine que pour toi aussi cet arbre est sacré.
— Pas plus qu’un autre.
— Mais c’est celui où tu as été conçu !
— Pour être abandonné par ma mère neuf mois plus tard. Où est le sacré, d’après toi ?

Mon esprit vacillait. J’avais été bernée depuis mon enfance, par ma mère, par ma grand-mère. Ce n’était pas l’arbre où j’avais été conçue. Il n’était rien pour moi. Juste la preuve de l’adultère de ma mère. « Notre mère… » Le mot résonnait dans ma tête comme un écho lointain. J’avais toujours cru que j’étais unique, que ma famille était un puzzle incomplet. Et voilà qu’un morceau manquant me sautait au visage. « Pourquoi personne ne m’a rien dit ? », ai-je murmuré, plus pour moi-même que pour Bruno.

Je suis tombée dans les bras de Bruno et j’ai pleuré. J’ai repensé aux rêves qui m’avaient poussée à venir voir cet arbre et son inscription : « Approche-toi ! Approche-toi de la vérité ! » Était-ce ça, la vérité ?

Bruno m’a serrée dans ses bras et nous sommes ainsi restés l’un contre l’autre un long moment. Je comprenais maintenant pourquoi il avait été si distant, et en même temps si attentionné avec moi, comme un petit frère.

Et puis, après avoir vidé mon stock de larmes et trempé le tee-shirt de Bruno, je me suis écartée de lui, d’un coup :
— J’ai deux choses à dire à ma grand-mère.
— J’imagine. Ça va être sanglant.
— Tu crois pas si bien dire.
— Vas-y molo, elle est vieille.
— Elle est plus solide qu’on le croit !
Et j’ai hurlé :
— Merde ! Merde ! Merde ! Trois fois merde !

Nous sommes retournés au loueur de vélos et j’ai fait un gros câlin à Bruno :
— On ne se quitte plus ! lui ai-je dit.
— On ne se quitte plus ! m’a-t-il répondu.

Je l’ai embrassé fraternellement et j’ai repris mon Range. Je ne sais plus quelle émotion était la plus forte à ce moment : le bonheur d’avoir découvert que j’avais un frère super mignon et super intelligent, même s’il était super bizarre, ou la colère d’avoir été bernée par tout le monde. J’ai démarré en trombe, les pneus crissant sur le gravier, direction la ferme et surtout ma grand-mère. Le paysage défilait sans que je le voie vraiment — juste des flashes de vert, de gris, de bouts de ciel bleu. J’ai klaxonné un troupeau de vaches, évité de justesse un cycliste, et j’ai ri nerveusement en voyant son visage effaré dans le rétroviseur. « Désolée, mon pote », ai-je pensé. Mais aujourd’hui, le monde pouvait bien s’écrouler. J’avais un frère… Et une grand-mère menteuse.

IX

J’ai freiné brutalement dans la cour de la ferme ! Je suis sortie du Range en trébuchant, le cœur battant à tout rompre. J’étais dans une colère noire. Tout ce que je voulais, c’était faire mal comme on m’avait fait mal.

J’ai aperçu ma grand-mère qui retirait du linge qui séchait. J’ai pris sur moi pour ménager son cœur et je suis allée la rejoindre :
— J’ai à te parler !
— Une minute ! L’orage va éclater, je dois rentrer le linge…
— Ça attendra.
— Non, ma petite, ça n’attendra pas.

Alors j’ai tiré sur le linge qui pendait pour accélérer le mouvement !
— Attention ! Tu vas tout me déchirer !

Quelques grosses gouttes commençaient à tomber. Nous sommes rentrées nous mettre à l’abri dans la cuisine.

— Qu’est-ce que tu as de si important à me dire ? m’a-t-elle lancée en commençant à plier son linge.
— Tu ne te doutes pas ?
— Je ne vois pas.

J’ai failli taper du poing sur la table en hurlant « Hypocrite ! », mais je me suis retenue.
— Tu savais que Bruno était mon frère ?
— Ah ! C’est donc ça ! C’est ton demi-frère, pas ton frère.
— C’est mon frère quand même. On a la même mère, ta fille !
— Oui, mais vous n’avez pas le même père !
— Et les initiales sur l’arbre dans la forêt, elles désignent qui ?
— Bah ton père et ta mère.
— NON !

Soudain, un nouveau coup de tonnerre a fait trembler la cuisine ! Le ciel semblait être aussi en colère que moi !

J’ai enchaîné :
— Le « P » gravé sur l’écorce, c’est celui de son père à lui, Paul Darcourt, pas le « P » de Patrick, le « P » de mon père. Et ce n’est pas moi qui ai été conçue au pied de cet arbre, c’est Bruno. C’est l’arbre de Bruno ! Pas le mien ! Pourquoi tu m’as trompée toutes ces années !
— J’ai voulu te protéger, ma chérie. Quand j’ai su que tu avais vu Bruno, le jour où tu l’as renversé, j’ai eu peur. Tout ça, c’est de vieilles histoires. Des histoires très douloureuses, pour moi aussi, tu sais. À mon âge, on n’a pas envie de remuer tout ce passé.
— À ton âge, peut-être, mais pas au mien. J’ai le droit de savoir, moi.
— Ça me fait de la peine que tu sois en colère. Tu sais que je t’aime profondément.

J’ai pensé à ce que m’avait dit Bruno et j’ai un peu calmé le jeu.
— Je sais que tu n’as pas pensé à mal. Mais maintenant, je voudrais savoir la vérité. Toute la vérité.
— Oh ! La vérité, elle est très banale, tu sais. Ta mère était très séduisante, et elle était célèbre, elle faisait la couverture des magazines. Quand elle venait passer ses vacances ici, tous les hommes lui tournaient autour. C’est comme ça qu’elle a connu ton père, et qu’elle t’a donné naissance. Et puis, trois ou quatre ans plus tard, elle a rencontré Paul Darcourt. Il avait la scierie du village et le château. Je crois que ça lui a un peu tourné la tête et avec ton père, ça n’allait plus très bien. Alors, elle a eu une aventure avec Paul et elle est tombée enceinte. Quand ton père a appris que l’enfant — Bruno — n’était pas de lui, il l’a quittée. Ils ont divorcé. Mais Paul Darcourt n’a pas voulu d’elle. Il avait rencontré une autre femme entre-temps, une femme de la région dont les parents avaient une grosse exploitation agricole…
— Ma mère, c’était qu’une aventure pour lui.
— Tu as tout compris. Mais le destin veillait sur le petit Bruno. La femme de Paul ne pouvait pas avoir d’enfant. Elle a donc accepté d’élever le fils de ma Delphine.
— Et maman n’a rien fait pour récupérer son fils.
— Non, non, non.
— Pourquoi ?
— Une fille — toi, ma chérie — c’était déjà beaucoup pour elle, avec la vie qu’elle menait à Paris. Les défilés, les galas, les photos, les voyages… Tu sais ce que c’est.

J’étais assez émue par ce que me racontait ma grand-mère. Elle ne pouvait pas condamner son unique fille.
— Personne ne devait savoir dans le village qui était la vraie mère de Bruno. Paul a tout fait pour que le secret soit bien gardé. Il a même payé pour cela. Si je suis encore ici, dans cette ferme où je suis née, c’est grâce à l’argent qu’il me verse tous les mois. Sans cela, j’aurais vendu la propriété depuis longtemps et je serais à l’hospice ! Je ne pouvais rien dire, je ne pouvais rien te dire. J’étais tenue au secret.
— Qui d’autre était au courant ? Est-ce que Julien était au courant ?
— Oh ! Lui !
— Quoi « Oh ! Lui ! » ?
— Il sait tout. Il travaille dans toutes les fermes du coin. Il sait tout sur tout le monde.

J’ai eu tout à coup un flash. J’ai revu la scène de la fête foraine, à la fin du match, quand Mamie lui avait donné de l’argent.
— C’est pour cela que tu lui as donné de l’argent le soir du match de catch, pour qu’il ne me dise rien ?
— Non, c’est pas pour cela.
— C’est pourquoi, alors ?
— C’était pour les tuiles de la remise, je t’ai dit.
— Je ne crois plus un mot de ce que tu me dis.
— Tu es dure, ma chérie. Je t’aime tant.
— Alors, si tu m’aimes, je t’en supplie, dis-moi la vérité, j’en ai assez de ces mensonges. Je vis un cauchemar !

Mamie s’est levée, elle est allée se servir un verre d’alcool. Elle m’en a servi un aussi, que j’ai descendu d’une traite. Puis elle a hésité, comme si les mots lui coûtaient.

— Tu ne vas pas te mettre en colère ? a-t-elle murmuré.
J’ai hoché la tête, trop choquée pour parler. Alors elle a soupiré et a lâché :
— Eh bien, Julien — comment dire ? — dans le village, il est connu pour coucher avec beaucoup de femmes, quand il va faire des travaux dans les fermes. Mais il ne le fait pas gratuitement, vois-tu. Il le fait pour de l’argent. Pas de billets, pas de sexe. Il ne gagne pas beaucoup comme bûcheron, alors…

Tout à coup, une onde d’effroi m’a parcouru des pieds à la tête. Est-ce que j’avais bien compris ce qu’elle était en train de me dire ?

— Ça veut dire que tu as payé Julien pour qu’il couche avec moi ? C’est ça ?
Mamie n’a pas répondu. Elle s’est resservi un autre verre d’alcool.
— Je ne voulais pas que tu aies de relation avec Bruno, m’a-t-elle avoué. Alors, je me suis dit…

Il y a eu un autre coup de tonnerre et j’ai explosé. D’un revers de la main, j’ai balayé tout ce qu’il y avait sur la table.

— Tu n’as pas fait ça, Mamie ! Tu n’as pas fait ça !
— Je ne savais pas comment t’empêcher de faire des choses avec ton frère. J’ai dit à Julien de te révéler qui était le père de Bruno. Juste ça. Pour susciter ta curiosité. Et aussi de te dire qu’il en savait beaucoup sur tout le monde, pour que tu ailles le voir…
— Tu n’as pas fait ça, Mamie ! Tu n’as pas fait ça.
J’étais en mode repeat. Je ne savais plus dans quel univers j’habitais.
— Tu n’as pas fait ça, Mamie ! Tu n’as pas fait ça.
— J’ai voulu éviter le pire ! Comprends-moi !

Et puis c’est sorti :
— Mamie, tu m’as trompée, tu m’as manipulée, tu m’as piégée, tu as payé pour qu’une brute me viole ! Je te déteste.
— Ne dis pas cela, je n’ai pensé qu’à ton bien.
— Tout est faux ici. J’étais venue pour vivre quelque chose d’authentique et je m’aperçois que tout n’est que mensonge et tromperie. Je te déteste. Tu as détruit mon paradis. Je te déteste.

Je ne voulais pas en entendre davantage et je suis sortie. Mamie a tenté de me retenir.
— Sylvie ! Attends ! Pardonne-moi. J’ai fait cela pour toi ! Pardonne-moi. Tu es ce que j’ai de plus précieux au monde ! Sylvie ! Pardonne-moi !

Il fallait que je passe ma colère sur quelque chose, ou sur quelqu’un. Alors, je suis partie dans le bois. Il pleuvait déjà très fort, le tonnerre grondait, les éclairs m’aveuglaient, mais je ne ressentais plus que de la haine. J’ai alors eu une idée.

J’ai couru jusqu’à l’endroit où Julien abattait ses arbres. J’ai pris sa tronçonneuse et je suis allée vers l’arbre magique de mon enfance. Il n’était plus magique, il n’appartenait plus à mon enfance. C’était un mensonge, un énorme mensonge. J’avais vu comment Julien se servait de sa tronçonneuse, alors j’ai pensé que je n’aurais pas de mal à la mettre en route. Je voulais abattre l’arbre, réduire à néant cette légende, me venger. Il était le symbole de tout : des mensonges de ma mère, des secrets de Mamie. Si je l’abattais, peut-être que tout disparaîtrait. Peut-être que je pourrais oublier.

Je suis arrivée devant l’arbre maudit et au moment où j’allais tirer sur la corde de la tronçonneuse, j’ai entendu des rires. Oui, des rires, entre deux coups de tonnerre ! On se baignait dans la Brèze, malgré l’orage !

Je suis allée vers la rivière, en me cachant. Et ce que j’ai vu en m’approchant m’a glacée d’horreur : Julien et Bruno étaient en train de s’égayer dans l’eau ! Julien et Bruno ! Le bûcheron et l’écologiste ! Ils riaient, se caressaient, s’embrassaient. Julien prenait Bruno par la taille et le projetait en l’air ! Puis Bruno retombait dans la rivière, restait sous l’eau quelques instants où il faisait je ne sais quoi et ressortait, hilare.

Un éclair de folie a traversé le ciel suivi d’un énorme coup de tonnerre. Je me suis dit que c’était la fin du monde. Tout était faux ici. Bruno aimait l’homme qu’il critiquait en public, pour protéger sa relation. Julien était homosexuel et couchait avec des femmes uniquement pour de l’argent. J’avais fui Paris pour vivre du vrai, et je n’avais trouvé que du mensonge. Pire : j’avais cru à ces mensonges. J’avais aimé ces mensonges.

Et j’avais perdu un frère.

Il pleuvait de plus en plus. J’étais trempée de la tête aux pieds. Je me suis approchée de la rive. Ils ne m’ont pas vue tout de suite, trop occupés à leurs jeux amoureux dans l’eau. Je les ai observés un long moment ; ils étaient fous de bonheur. Et moi j’étais la fille la plus malheureuse du monde. J’ai brandi la tronçonneuse, lourd objet métallique qui m’a semblé aussi pesant que tous les mensonges accumulés, puis je l’ai lancée dans la rivière en hurlant. Elle a atterri tout près des garçons. En me voyant, ils se sont figés. Julien a crié :
— Putain ma tronçonneuse !
Bruno était horrifié.
— Sylvie !
Et moi j’ai hurlé :
— Je vous hais ! Je vous hais !
— Sylvie ! Écoute-moi ! Sylvie ! Attends-moi !
— Je vous hais ! Je vous hais !
Bruno a voulu sortir de l’eau mais Julien l’a arrêté. J’avais le souffle coupé, j’étais transie de froid. Je me sentais trahie. Je leur ai crié :
— Je vous hais ! Je vous hais tous !

Et je me suis éloignée de la rivière en courant. Ma grand-mère m’avait-elle aussi caché cela, que mon frère était l’amant de Julien ? Le savait-elle ? Forcément, elle devait le savoir. Mais alors pourquoi m’avoir jetée dans les bras du bûcheron ? Elle savait qu’il n’y avait pas de risque qu’il me fasse l’amour. Peut-être avait-elle été payée par le père de Bruno pour cacher aussi l’homosexualité de son fils ? Ma grand-mère devait m’expliquer tout cela…

Je suis arrivée à la ferme dans un état second. J’étais mal, très mal. J’ai appelé ma grand-mère, mais elle n’a pas répondu. Je suis alors montée dans sa chambre, j’ai ouvert la porte et je l’ai vue allongée dans son lit. J’étais soulagée. Elle était allée faire sa sieste. Je me suis approchée du lit. Je l’ai appelée doucement :
— Mamie ! Mamie !

Mais elle n’a pas répondu. Elle devait dormir profondément. Et puis, sur la table de nuit, j’ai vu des emballages de médicaments vides. J’ai tout de suite compris. Je me suis penchée sur elle, j’ai pris son pouls. Plus rien. Plus de battement, plus de chaleur. Juste le froid de la mort. « Mamie… », ai-je murmuré, comme si elle pouvait encore m’entendre. Mais elle était partie, emportant avec elle toutes les réponses que je n’aurai jamais.

Soudain, j’ai réalisé : je n’avais plus personne. Plus de mère, plus de grand-mère, plus de frère. Juste des mensonges. Des mensonges, et une forêt qui riait dans ma tête, me demandant pourquoi j’avais cru en ses sortilèges.
J’ai emporté les médicaments.

Ce jour-là, il y a eu deux morts : ma grand-mère et mon enfance.

FIN

Cette nouvelle en version papier aux Editions du Gymnase

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