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Histoires bizarres

La proposition

I

L’homme assis au fond de la taverne intrigue. Ce ne sont ni ses gestes ni ses paroles ni son attitude qui intriguent. Simplement sa présence. L’aristocrate assis au fond de la taverne boit avec distinction et ménagement, lentement, une bière de bonne qualité que le tenancier, en commerçant avisé, réserve ordinairement aux capitaines — seuls hôtes estimables que son établissement ait jamais accueillis. Annette, la jeune serveuse qui va de table en table et de marin en marin avec grâce et rapidité, n’attire pas son regard, un regard usé et vide qui s’échappe parfois de la salle à travers l’étroite fenêtre pour aller se fixer au loin, sur la mer.

Elle est pourtant attirante, Annette. Les marins n’ont d’yeux que pour elle. Et lorsqu’en groupes bruyants ils pénètrent dans la salle, c’est elle qu’ils cherchent d’abord. Mais à peine l’ont-ils trouvée, occupée à servir un client un peu pressant, que leur attention est irrésistiblement attirée vers ce coin de demi-pénombre où se tient le vieil aristocrate. Cette présence insolite les surprend. Ils s’interrogent un instant puis vont s’installer à une table, comme s’ils n’avaient rien vu mais, instinctivement, ils refrènent leur exubérance habituelle. Comment ne pas s’inquiéter de cet homme qui, entre deux gorgées de bière, exhale la fumée épaisse d’un long cigare ?

Seuls les jeunes matelots continuent de boire et de rire, avec l’insouciance de leur jeunesse. Les autres marins, instruits par de longues années d’épreuves, pressentent que la venue d’un tel homme dans cet endroit misérable ne peut rien augurer de bon. À mesure que les heures passent, les suppositions vont bon train, vont train d’enfer. L’atmosphère s’alourdit. La présence de l’aristocrate devient obsédante.

Autour d’un très vieil homme qui ne navigue plus depuis longtemps, les marins se pressent, espérant qu’il pourra leur expliquer pourquoi un étranger est venu s’installer dans cette taverne, ce 20 mai 1788. La langue agile, la mémoire toujours fidèle, il entreprend un de ses fabuleux récits que ses auditeurs écoutent bouche bée. Les jeunes matelots se comptent maintenant de leur ignorance et redoutent désormais ce qui les laissait indifférents l’instant d’avant.

On questionne la jeune serveuse, Annette, mais elle ne sait qu’une chose, qu’il a commandé une bière. Et c’est tout. Alors les marins tentent de maintenir l’ambiance de tous les jours, celle des autres jours mais par ces temps de dépendance, la raison force un coeur qui n’y est pas. On pourrait croire que cette taverne ressemble à toutes celles que comptent les ports de France : on y rit fort, on y boit beaucoup. Mais les rires manquent de naturel et la bière pèse sur les estomacs.

II

Une balançoire entraîne dans un ballet aérien et grisant une jeune femme qui, le cou offert aux caresses impudiques du soleil, hume l’air si frais de cette matinée d’été. Elle rit. Et pour savourer jusqu’au vertige l’ivresse de ses constantes allées et venues dans l’espace, elle ferme les yeux, renverse sa tête et laisse flotter au vent ses longs cheveux blonds. Des servantes, aussi jeunes mais moins jolies qu’elle, lancent la balançoire d’un geste sans force et éclatent de rire chaque fois que leur maîtresse pousse un cri.

Cette femme, belle et insouciante, qui va et vient sur une planche de bois, est l’épouse de cet homme qui, à quelques lieues de là mais dans un autre monde, attend au fond d’une taverne, l’oeil vide, le geste calme. Nul ne pourrait les croire unis par les liens sacrés du mariage tant leurs préoccupations semblent étrangères, tant les années qui les séparent semblent nombreuses. Pourtant, ils le sont.

III

Des relents de poisson et de marée, des bruits de poulies, des claquementxs de voile, des ordres hurlés à des marins chargeant et déchargeant un splendide vaisseau royal, des hommes qui évoluent dans les cordages avec l’agilité d’arboricoles, c’est le port, c’est un port, identique à tant d’autres, semblable à ce qu’il était hier, image de ce qu’il sera demain. Mais aujourd’hui, pour la première fois depuis bien longtemps, il connaît une agitation dont il avait presque perdu le souvenir. Cela ne tient pas à la présence de l’aristocrate dans la taverne : au-dehors on l’ignore, même si chacun peut voir sa voiture arrêtée à l’extrémité du quai. L’Araignée, une caravelle qui depuis deux ans a traversé tous les océans du globe sans que ses marins aient pu mettre une seule fois le pied à terre ni toucher une seule femme, L’Araignée sera à quai dans moins d’une heure. L’équipage d’une frégate rapide qui l’a croisée en haute mer vient de débarquer et la nouvelle s’est répandue dans toute la ville.

Les portuaires préparent l’accostage. Le commissaire du port est là qui guette à la longue-vue l’apparition du vaisseau sur la ligne d’horizon. Lui non plus n’a pas remarqué la voiture qui attend à quelques pas de la taverne L’aristocrate, malgré son rang, n’a pas tenu à l’avertir de son arrivée.

Le quai est vite envahi par une foule nombreuse où les épouses, les enfants et les parents des marins se mêlent aux filles du port, celles qui offrent le plaisir en vendant leurs charmes, celles qui, en se promettant aux hommes d’équipage, leur ont fait mieux supporter l’attente, celles qui rassurent parce quelles s’achètent, celles qui reposent parce qu’elles s’abandonnent. Bref, celles qu’on apprécie sans vraiment les aimer. Ce soir, ces femmes se donneront à ceux qu’elles aiment et se vendront aux autres, apportant à chacun de ces hommes sevrés d’amour pendant deux ans, le bonheur la plus terrestre, le seul vrai bonheur sur Terre.

IV

De ce bonheur, l’aristocrate de la taverne semble être privé. D’un geste discret mais qui ne peut échapper à une professionnelle, il appelle Annette. La jeune serveuse accourt, délaissant les marins qui l’embrassaient, écartant les mains de ceux qui, au passage, auraient bien voulu caresser ses rondeurs. Dans le vacarme des hommes assoiffés et des chopes de bière qui se choquent, nul ne peut entendre ce qu’ils se disent mais on devine, aux gestes contenus de l’aristocrate, qu’il s’inquiète de l’agitation grandissante qui s’empare du port et de la taverne. Ses paroles, sa physionomie montrent clairement quelle ne le gêne aucunement et qu’au contraire, il s’en réjouit, comme si elle lui apportait une confirmation.

De retour parmi les marins, Annette pourra dire que le vieil homme attend quelqu’un sur L’Araignée. Maish elle ne pourra fournir d’autre indication.

V

Séduit par la beauté et par la tendresse intéressée d’une femme encore enfant, le vieil homme avait mis fin dix ans auparavant à un long veuvage tout entier consacré au souvenir d’une épouse qui était morte trop tôt, sans lui donner d’enfant. Mais, à son grand désespoir, ce second mariage devait, lui aussi, rester vierge, tant la vieillesse avait atteint ses forces.

C’est sous l’angle de la virginité que sa jeune femme, Marguerite, n’était pas la fleur qu’on croit ne s’épanouir qu’au soleil. Elle avait connu, jeune fille puis femme, d’autres printemps que ceux de la nature, d’autres frissons que ceux des bises de l’automne, d’autres visites que celles des insectes butineurs, d’autres indiscrétions que celles des papillons, d’autres chaleurs que celles du soleil, d’autres voiles que ceux de la rosée.

Charles-Louis, dernier descendant des de Sintrat, songeait souvent avec angoisse à ce qui allait advenir à sa mort des richesses accumulées par ses ancêtres au cours des siècles. Il craignait que Marguerite, une fois libérée par le veuvage, ne dilapide sa fortune en distribuant à ses nombreux amis les terres, les domaines, les châteaux et la flotte des de Sintrat. Privé de cette descendance qui sauverait sa fortune, et de cette affection qu’un homme au crépuscule de sa vie était en droit d’attendre d’une jeune épouse, Charles-Louis n’était plus qu’un vieillard agité par les tourments du regret et de l’amertume.

VI

Au loin, voici, toutes voiles au vent, L’Araignée, un fier vaisseau peuplé, aux dires des marins, par bien d’autres animaux que celui qui lui sert d’emblème. Lentement, il s’approche du quai où toutes sortes de gens se sont amassés, attendant qui un père, qui un fils, qui un époux, qui un frère, qui un homme.

L’aristocrate a le calme apparent de ceux qui refrènent à l’excès leur inquiétude. Comme la foule au-dehors, il attend quelqu’un de L’Araignée. Dans la taverne maintenant désertée par les marins et les employés partis assister à l’accostage, les rares clients se demandent avec qui il peut bien avoir rendez-vous. S’il s’agissait d’un officier, il serait resté dans sa voiture, un peu à l’écart du peuple, il ne se serait jamais installé dans un endroit si indigne de lui.

À mesure que le navire approche du quai, la fièvre grandit dans la foule et le coeur du vieil homme se met à battre plus rapidement. Mais la plus grande impatience est certainement celle de l’équipage qui a été séparé des siens pendant deux longues années.

Et voici que L’Araignée touche à quai, que les cris fusent, que les ordres jaillissent de toutes parts, que l’on débarque, que l’on s’embrasse. Voilà que la joie éclate, qu’on est heureux de se retrouver sur cette bonne vieille terre dont c’est finalement la dureté qu’on apprécie. Les filles entraînent les marins dans la taverne. On y rit, on y boit de nouveau. C’est la joie des retrouvailles, l’ivresse de revivre. C’est l’instant où l’on étreint les vieux camarades qu’on a bien cru ne jamais revoir, tant les aventures ont abondé durant la traversée.

L’homme observe.

Observe-t-il tous les marins, le seigneur assis au fond de la salle ? Non. Son visage usé reste impassible au spectacle de la joie de ces hommes fatigués qui trouvent dans la bière et les filles un second souffle de vie. Fixement, il regarde un marin, jeune, vingt-deux, peut-être vingt-trois ans, blond comme il l’a été lui-même avant que la vieillesse ne décolore ses cheveux. Dans le visage de ce marin, il retrouve quelque chose de ses propres traits. Il pourrait être son père. Depuis qu’il est entré dans la taverne, avec cette démarche chancelante de ceux qui, habitués au roulis, cherchent l’équilibre sur la terre ferme, l’aristocrate n’a cessé de le suivre des yeux. Sa beauté l’attire. Ce garçon n’a pas la rudesse des autres marins. Il est grand, solidement bâti, sa nuque est épaisse mais son corps est sans lourdeur, malgré la puissante saillie de ses muscles. Ses cheveux longs et bouclés tombent sur ses larges épaules. Ses yeux très clairs lui donnent un regard d’une vive intelligence. Le soleil des mers lointaines a doré sa peau.

Autour de celui qui a reçu le dévolu de Charles-Louis de Sintrat, des jeunes filles se sont installées. En un instant il a oublié que pendant longtemps il a été privé du plaisir des femmes. Son regard fouille les corps de ses partenaires pour en savourer les douceurs retrouvées. La joie est telle dans la taverne que nul ne fait plus attention à l’aristocrate. Pourtant, certains clients ne l’ont pas oublié.

Soudain, le jeune marin, sentant confusément qu’on l’épie, met fin à la contemplation de ses partenaires et redresse la tête. Il comprend aussitôt que le vieil homme assis dans un coin de demi-pénombre n’a pas cessé de l’observer depuis son arrivée. L’espace d’un instant, son sourire se fige dans une expression inquiète. Pour un peu, le poids de ce regard trop insistant ferait tomber sa joie. Mais l’envie de s’amuser est plus forte et il délaisse l’aristocrate pour embrasser les seins d’Annette.

VII

On allait vite comprendre pourquoi le vieil homme épiait ainsi un marin jeune et rieur, installé au milieu de la salle, en pleine clarté, face à lui. On ne tarderait pas à savoir pourquoi il avait abandonné sa jeune épouse et son somptueux château pour finir cette journée dans une sordide taverne remplie de marins grossiers et ivres. Le tavernier verrait bientôt ses questions trouver une réponse. Mais pour l’heure, on savait seulement qu’il n’était pas venu pour passer la nuit avec une femme. Certains membres de l’équipage fraîchement débarqué ont reconnu en lui leur maître. Ils pensent naïvement qu’il est venu surveiller l’arrivée de son navire. Mais d’autres leur font remarquer qu’il est si vieux que depuis longtemps, il n’assiste plus au débarquement de ses vaisseaux. Et d’ailleurs, dit-on encore, à l’époque où ce n’était pas encore son beau-frère qui s’occupait de sa flotte, et où il venait au port en personne, il restait dans sa voiture, sur le quai. Jamais auparavant on ne l’avait vu dans la taverne. Pourquoi donc est-il venu ?

Depuis un moment, on a remarqué que son regard reste fixé sur le jeune marin. Le garçon sent peu à peu monter en lui un malaise oppressant. Confusément, il devine que ce soir, il ne pourra profiter de son retour au port comme il l’avait espéré. Le destin semble l’avoir désigné, et désormais, il redoute l’issue de la soirée. En d’autres lieux, en d’autres temps, il se lèverait et d’un pas résolu irait interroger l’homme dont le regard insistant l’importune mais en 1788, dans cette taverne misérable, que peut-il faire contre un homme puissant dont il est le marin et qui a droit de vie et de mort sur lui ?

Le comte de Sintrat fait enfin un signe à Annette qui se précipite à sa table. Elle l’écoute, glisse entre ses seins la bourse qu’il lui tend et va chercher le jeune marin. Inquiet, le garçon se lève, délaissant à regret ses compagnes, et se dirige vers l’aristocrate. Il le salue respectueusement et, après y avoir été invité, s’assoit. Dans le vacarme, nul ne peut entendre les paroles qu’ils échangent. Au bout d’un long moment, le marin hoche la tête comme s’il venait d’accepter une proposition. L’aristocrate fait alors un nouveau signe et cette fois-ci, c’est le tenancier qui accourt au fond de la salle. Le vieil homme lui tend un bourse pleine. Il empoche donc l’argent et prie l’aristocrate de bien vouloir se hâter : cette nuit, il aura besoin de toutes ses chambres. Les marins débarqués tout à l’heure repartent demain et tous entendent bien faire de cette nuit une nuit d’amour. L’aristocrate l’entend bien ainsi.

Usé par les années, il se lève avec difficulté, aidé par Annette qui le guide à travers la salle. Le jeune marin le suit. Ceux des clients qui ont compris ce qui se passait observent le curieux cortège.

VIII

L’aristocrate et le marin montent l’étroit escalier. Arrivés au palier, ils font encore quelques pas et s’arrêtent devant une des chambres. Annette ouvre la porte et reçoit une autre bourse. Les deux hommes entrent et le jeune marin, à la demande de l’aristocrate, vérifie que la serveuse s’est éloignée.

Le comte s’est assis sur le lit, un lit rude et pauvre qui a connu tant de bonheurs dérisoires. Il regarde un long moment le jeune homme qui se tient debout devant lui puis lui demande de se déshabiller.

Ses vêtements tombent un à un sur le sol, sous le regard toujours inexpressif du vieil homme. Bien qu’il soit nu et que cette nuit de mai ne soit pas particulièrement chaude, le marin sent couler le long de son corps, jusque ses pieds, des gouttes de ¿sueur. La honte s’empare bientôt de tout son être et devant ses yeux qui fixent sans la regarder la fenêtre de la chambre se glisse un voile épais. Et puis soudain, l’aristocrate, visiblement satisfait, lance à ses pieds une bourse pleine de pièces d’or, suffisamment nombreuses pour lui faire oublier ce qu’il vient de lui demander et qu’il a accepté.

IX

Vingt ans ont passé. Un homme tire des cordages sur L’Embellie. Il a quarante-deux, quarante-trois ans. Son regard fixe un jeune homme de vingt ans, blond comme lui, qui, sur le quai, discute en maître avec des officiers. Ce jeune homme a hérité de la fortune de son père, Charles-Louis de Sintrat. Dans la taverne, quelquefois, on raconte l’histoire de ce vieil homme qui, un soir de mai 1788, vint s’asseoir au fond de la salle. Mais personne ne saura jamais que ce soir-là, un aristocrate est venu choisir celui qui, l’instant d’après, serait l’amant de sa femme et assurerait sa descendance.

FIN

Cette nouvelle date de 1971, c’est en fait ma première nouvelle. Elle m’a été inspirée par le film d’Orson Wells « Une histoire immortelle » avec Jeanne Moreau. J’avais trouvé que le film passait un peu vite sur un aspect du récit. Je me suis employé, au contraire, à développer cet aspect et en faire l’argument central de ma nouvelle.

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