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Coppélia et le secret des amitiés

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Enluminures et dive bouteille

Coppélia rencontre dans son ancienne entreprise, en banlieue, un paysagiste qui a connu André au Moyen Âge.

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Le témoin suivant qu’André m’avait proposé d’interviewer était un paysagiste réputé qui dirigeait une entreprise dans le Val-de-Marne, un certain Jean-Pierre.

— Lui aussi, je l’ai rencontré par hasard, m’avait expliqué André. C’était en 78. À l’époque, il avait créé sa petite entreprise paysagiste. Il était seul, mais se faisait aider par un ami, qui était comédien. Et je connaissais bien ce comédien. J’avais suivi son atelier de théâtre amateur à Créteil. Il donnait de temps en temps des spectacles et Jean-Pierre assurait la régie : la sonorisation et l’éclairage. C’est ainsi que je l’ai connu et au fil du temps, nous sommes devenus très amis.

Un paysagiste et un comédien ! Quel curieux attelage ! Mais Jean-Pierre semblait un personnage d’une grande richesse personnelle. Il aimait son métier, il était très indépendant, très entrepreneur aussi. D’ailleurs sa société, qu’il a vendue récemment à deux de ses employés pour prendre sa retraite, compte plus d’une quarantaine d’employés aujour-d’hui. Ce qui n’est pas mal du tout ! Le théâtre le fascinait et il adorait la lecture. Avec André, forcément, ils se sont bien entendus ! Même si l’un (devinez lequel) avait plus les pieds sur terre que l’autre.

J’avais hâte de faire la connaissance de cet oiseau rare et de découvrir ce qu’il avait à me raconter.

Je ne me doutais pas que cette rencontre allait me ramener des siècles en arrière, au Moyen Âge, et surtout bouleverser ma vie personnelle !
Je me suis donc rendue chez lui, une rue pavillonnaire de Créteil, dans la banlieue parisienne.

Son entreprise occupait une grande bâtisse, autrefois salaisonnerie tenue par les frères Fiori, deux Italiens. L’odeur de la charcuterie (coppa, mortadelle, salami) y flottait encore, comme un fantôme des lieux.

Jean-Pierre a très bien connu cette entreprise et les frères Fiori car il habitait tout à côté, dans la maison de ses parents, située à deux numéros ! Toute son enfance a été bercée par les odeurs de viande crue, de sel, de fumée, de graisse, et parfois d’épices ou d’arômes de fumage qui émanaient des lieux.

La salaisonnerie a fermé ses portes et Jean-Pierre a racheté les lieux pour y installer son entreprise paysagiste et son logement, au premier étage. Il y vivait seul depuis quatre ans, depuis que sa femme était morte d’un cancer.

Jean-Pierre vint m’accueillir à l’entrée de son royaume. Il avait presque l’âge d’André, mais un physique plus athlétique.

Calme-toi, Coppé. Il est bien trop vieux pour toi et de toute façon, tu es mariée ! me rappela Cécile.

— Jean-Pierre, me dit-il très simplement, en me tendant la main avec un sourire timide.

Je n’étais pas sûre qu’il avait l’habitude des journalistes. Je l’impressionnais ou il cachait son jeu ?

— Coppélia Le Royer, mais on m’appelle Coppé.
— Enchanté, Coppé. Entrez, je vais vous faire visiter les lieux.

Je me suis engagée dans la grande allée centrale désormais déserte.

— Avant, c’était rempli de camions ici, et dans la rue, me raconta Jean-Pierre. Tous les matins, les employés venaient les charger et partaient sur leurs chantiers. Sans parler des livraisons dans la journée. Ça n’arrêtait pas. C’était très bruyant. Les voisins n’en pouvaient plus.
— Ils doivent mieux dormir maintenant !
— Eh bien, en fait, ils se plaignent que la rue est trop calme !
— Jamais contents !
— Voilà !

On passa devant les bureaux déserts de l’entreprise.

— Ce vide, ce calme… C’est impressionnant.
— Un vrai monastère ! répondit-il avec un clin d’œil dont je ne compris le sens que plus tard. Mais j’ai des tas de projets. Maintenant que l’entreprise est partie, je vais me consacrer à mes passions.
— Genre ?
— La voile, la moto, les voitures anciennes. Et aussi mes petits-enfants. Ma fille s’est installée à Tahiti. J’y vais régulièrement !
— Effectivement, vos journées doivent être bien remplies. En fait, vous n’êtes pas à la retraite.
— Pour moi, ce n’est pas une retraite, c’est une nouvelle vie.
— Une sorte de résurrection ? De réincarnation ?
— C’est cela, m’a-t-il répondu dans un sourire. Je vous vois venir !

Nous avons continué d’avancer dans l’allée et il me dit :
— Voici mon atelier personnel, là où je retape mes vieilles motos.
Décidément, André avait un faible pour les passionnés de mécanique : Bruno, Jean-Pierre. Alors que lui, à n’en pas douter, n’avait jamais soulevé le capot de sa voiture.
— La suite de la visite, c’est par là, me dit Jean-Pierre.

Nous avons emprunté un étroit escalier et nous sommes arrivés au premier étage où m’attendait une belle surprise : une vaste salle, haute de plafond, qui servait de hall d’exposition. Il restait encore des photos des réalisations de l’entreprise accrochées aux murs, et au sol des exemples d’aménagement, toutes sortes de graviers, de pavages, et aussi des objets décoratifs de jardins, des statues d’animaux colorées et des enceintes, pour le plaisir des oreilles.

— C’est tout à fait étonnant de découvrir un tel lieu au premier étage de ce bâtiment !
— Oui, c’était le plus de l’entreprise, m’expliqua Jean-Pierre. On pouvait y recevoir les clients et leur montrer les possibilités pour embellir leur jardin.
— C’est plus parlant qu’un catalogue !
— Exactement. C’est dans cette pièce que l’entreprise de salaisonnerie faisait sécher les carcasses.
— Belle métamorphose !
— On lui a donné une nouvelle vie ! Et ce n’est pas fini ! Je vais aménager ici un petit théâtre qui servira aussi de salle de répétition pour des comédiens, des danseurs.
— C’est vrai que vous êtes passionné de théâtre. C’est comme ça que vous avez connu André.
— Tout à fait. Je reviens aux sources.

Il me proposa de m’installer dans le coin salon de jardin aménagé au fond de la salle.

— Un café ? me proposa-t-il.
— Volontiers.

Jean-Pierre disparut, je ne sais où. C’était si grand. Quel lieu étonnant. Je ne m’attendais pas du tout à cela.

Je reçus un appel de ma Cécile.

— Tu rentres à quelle heure ? m’a-t-elle demandé, sans « Bonjour », sans « Ça va ? », sans « Je te dérange ? ». C’était son style habituel, mais je le supportais de moins en moins.
— Je ne sais pas. Ça dépend de l’interview.
— T’avais quand même des horaires plus pratiques quand t’étais avocate.
— Plus pratiques pour qui ?
— Pour tout le monde. Louise est intenable. Je ne sais pas ce qu’elle a. Il n’y a que toi qu’elle écoute ! J’ai hâte que tu rentres. Ne tarde pas !

Et elle a raccroché. Ni « Au revoir » ni « Pardon de t’avoir dérangée » ni « Bonne journée » ni « Bisou ». Rien. Des consignes et des jérémiades. Je ne me plains pas. On s’est choisies, on s’adore, mais par moment j’ai l’impression d’avoir épousé un dictateur. Enfin, une dictatrice. Ça existe, ça, « dictatrice » ?

Jean-Pierre est revenu avec deux cafés et l’interview a commencé :
— André vous a parlé de mon article ?
— Tout à fait.

Jean-Pierre a encore des cheveux, certes blancs, mais très fournis. J’imagine les ravages qu’il a dû faire quand il était jeune. Et qu’il doit faire encore. Il porte une chemise beige à carreaux, ouverte sur son torse bruni par le travail en plein air. Ses mains sont solides, endurcies par le contact avec la terre. Qu’est-ce que j’aimerais être comme lui à son âge ! Je veux dire, dans le même état de conservation.

Coppé, on ne dit pas ça pour un humain !

Je me suis lancée :
— Pour lui, vous seriez la réincarnation de quelqu’un qu’il a connu au Moyen Âge.
— C’est ce qu’il dit !
— Vous ne le croyez pas ?
— Si, bien sûr. Mais André s’emballe vite. Je ne serais pas aussi affirmatif. C’est une hypothèse, disons.
— Vous voulez dire qu’il n’y a que des indices, pas de preuves.
— Exactement. Je vois qu’on parle le même langage.

Chic ! J’ai gagné des points !

J’ai senti que Jean-Pierre n’était pas un grand bavard, mais quand il parlait, c’était carré, comme lui. En même temps, il devait bien y avoir une faille dans cette carapace d’homme à la main verte. À moi de fendre l’armure !

— Donc, comment avez-vous découvert que vous vous étiez connus dans une vie antérieure ?
— Je vous arrête, me dit-il. C’est lui qui l’a découvert, pas moi. Moi, je ne demandais rien à personne. Je vivais tranquillement, et puis il a semé ses drôles de petites graines dans ma tête !
— Je comprends. Parlez-moi de ces petites graines, alors.
— La famille de ma femme possédait une maison en Vendée et un été, André est venu y passer une semaine. Un jour, nous sommes allés tous les deux visiter l’abbaye de Maillezais, toute proche. Annie, ma femme, n’est pas venue avec nous. Elle la connaissait par cœur, l’abbaye !
— Je la comprends : c’est comme moi la Tour Eiffel, je la fais visiter à tous les cousins de province, c’est lassant.
— Voilà, c’est tout à fait ça, réagit Jean-Pierre à ma réflexion, réflexion que j’aurais pu garder pour moi, entre nous.
— Je vous ai interrompu, excusez-moi.
— Pas de souci.

Quel homme adorable. Ah ! S’ils étaient tous comme celui-là !

Méfie-toi, c’est l’arbre qui cache la forêt des horribles machos, dirait Cécile.

— Donc, reprit Jean-Pierre, on va voir l’abbaye. Franchement, c’est une ruine. Une belle ruine, mais une ruine. Ça ne vaut pas le détour, je vous assure ! Mais elle a eu son heure de gloire, car Rabelais y a vécu ! Et il appréciait beaucoup la cave des moines. Il y descendait souvent pour boire la dive bouteille, une expression qui me plaît bien et qu’on retrouve dans tous ses romans : Pantagruel, Gargantua et tous les autres.

Me voilà désormais plongée au Moyen Âge. Rabelais est connu pour ses romans un peu paillards. D’ailleurs, on a tiré de son nom un adjectif, « rabelaisien » pour quelqu’un de grivois, qui pense beaucoup de bien du sexe et beaucoup de mal des femmes. La plupart des violeurs d’aujourd’hui disent qu’ils sont dans la tradition française, et on cite toujours Rabelais.

Rabelais

François Rabelais est né près de Chinon en 1483 ou en 1494 selon les sources, et est mort à Paris le 9 avril 1553.

C’était un homme plein de contradictions : ecclésiastique et anticlérical, chrétien considéré par certains comme libre-penseur, médecin et bon vivant. Ses œuvres les plus connues sont Pantagruel (1532) et Gargantua (1534).

Vers 1518, un abbé de Maillezais lui accorde sa protection. Rabelais devient alors son secrétaire et le précepteur de ses neveux. Il séjourne à l’abbaye durant quatorze ans.



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— Vous avez lu Rabelais ? me demanda Jean-Pierre.
— Pas vraiment. J’ai dû l’étudier au lycée. Si j’ai bonne mémoire, Gargantua est un géant désinhibé, à l’appétit féroce, qui ose tout, qui dit tout ce qui lui passe par la tête.
— Exactement, confirma-t-il. Dans un de ces romans, Rabelais a inventé une abbaye de Thélème qui avait comme devise « Fay ce que vouldras » [1]. Il s’est inspiré de l’abbaye de Maillezais où il avait vécu quelques années. À l’époque, les règles dans ces abbayes étaient très sévères et il en a souffert, alors il s’est défoulé en inventant un lieu à l’opposé des abbayes. Un lieu ouvert, où on s’adonne à tous les plaisirs.

Jean-Pierre but une nouvelle gorgée de café. Je me demandais un peu où il voulait en venir. Je n’étais pas là pour un cours de littérature. Quel était le lien avec André ?

— André avait lu Rabelais ? demandai-je pour recentrer la conversation.
— Oh, oui ! s’exclama-t-il. On peut même dire qu’il l’a dévoré !
— Comme Gargantua !
— Exactement ! Au lycée, en cinquième je crois, son professeur de français avait demandé à ses élèves de lire tout Rabelais. La plupart avaient juste lu les deux plus connus, Pantagruel et Gargantua, mais André, lui, a tout lu : ces deux-là, mais aussi le Tiers livre, le Quart livre et même le Cinquième livre, alors qu’on est pas sûr qu’il est de lui. Et en vieux français, s’il vous plaît !

Je sentis alors l’indicible arriver. Je devais m’attendre à tout dans cette enquête, mais là…

— Je vous vois venir. Vous allez me dire qu’André est la réincarnation de Rabelais !
— Non ! Pas du tout !

J’ai poussé un grand ouf de soulagement.

— Mais alors ? Le rapport avec Rabelais ?
— J’y viens. On est restés un bon moment dans la cave, on s’est promenés entre les ruines. André a pris des photos. Et quand il est rentré à Paris, il a consulté une voyante pour savoir dans quelle vie on s’était connus ! C’était sa manie à l’époque. Il était persuadé que tous les gens qu’il fréquentait, il les avait connus dans une vie antérieure.
— Et vous ne partagiez pas cette idée ?
— Je ne sais pas. Je n’avais pas d’avis sur la question. Je l’écoutais. Je ne jugeais pas.
— Donc, il a consulté la mamie Chanel de Boulogne.
— Oui. Il vous a parlé d’elle ?
— Assez, oui.
— Il lui a montré une photo qu’il avait prise de moi quand je sortais de la cave. Elle lui a dit : « Regardez comme il est triste sur cette photo ! » Et c’est vrai que je faisais une sacrée tronche. J’avais la tête penchée, j’étais abattu, sombre. La voyante a réfléchi un instant et elle lui a dit qu’en fait, nous étions tous les deux enterrés dans cette abbaye ! Nous avions été moines, à l’époque de Rabelais, qu’on a dû connaître. Mais autant André était comme un poisson dans l’eau dans son habit de moine, autant moi, ça ne me convenait pas du tout !
— Ça ne m’étonne pas. Je n’ai rien contre les moines, mais je ne vous vois pas en moine.
— On est bien d’accord ! Je devais être novice et la vie dans un monastère n’était pas faite pour moi. Enfin, c’était moi qui n’étais pas faite pour elle !
— Vous vous consoliez dans la dive bouteille !
— C’est ça ! Avec Rabelais ! André devait être une sorte de mentor pour moi. Je pense qu’il a fait beaucoup pour alléger mon séjour !
— Vous êtes donc, par hasard, revenus tous les deux sur les lieux où vous avez vécu au xvie siècle, en même temps que Rabelais, et où vous avez été enterrés !
— Tout à fait.
— Mais, comment avez-vous su tout cela ? Il vous a appelé et vous a révélé ce que la voyante lui avait dit ?
— Pas du tout ! C’est là qu’on sombre un peu dans le bizarre.
— Allez-y, depuis le début, je sombre dans le bizarre. Un peu plus, un peu moins.
— En fait, André ne savait pas comment m’annoncer sa découverte. Il avait peur que je le prenne pour un fou. Je crois aussi qu’il craignait que ça perturbe ma vie. Même si on croit pas en ça, quand on vous dit certaines choses, ça vous marque.
— Que s’est-il passé, alors ?
— Eh bien, je ne sais pas si vous allez me croire…
— Je vous rassure, plus rien ne m’étonne, maintenant.
— Tant mieux ! Il s’est décidé à m’appeler un soir, deux jours après sa visite à la voyante. Au bout du téléphone, il trouve que j’ai une voix bizarre. Il me dit : « Quelque chose ne va pas ? » Je lui réponds : « Je suis en train de regarder « Au nom de la rose », le film de Jean-Jacques Annaud, et je me sens très mal. Cette vie de moine, je ne la supporte pas ! »
Incroyable ! Je n’en suis pas revenue. André l’avait appelé précisément au moment où son ami regardait un film qui décrit avec beaucoup de dureté la vie des moines. Encore un de ces fameux hasards qui n’en sont pas.

Jean-Pierre a continué :

— « Ça ne m’étonne pas, il m’a dit, tu as été moine à Maillezais et tu as très mal vécu cette expérience. C’est pour cela que ce film te perturbe autant ». Et il m’a raconté la consultation de la voyante.
— Comment avez-vous réagi ? Vous y avez cru ?
— Je ne sais pas. Ce qu’il me disait avait un sens pour moi. Je me suis demandé pourquoi la vie de moine, comme je la voyais dans le film, m’avait mis dans un état pareil. Il me fournissait une explication. Et puis c’était logique. Autant je suis un bon vivant, autant André est, comment dire ? un peu renfermé. Il aime l’écriture, la solitude, le silence, la réflexion. Je comprends que j’ai très mal vécu cette expérience. L’enfermement, les prières, l’absence de femmes. Vous voyez, c’est pas du tout mon style. Ça a dû me traumatiser pas mal, pour que ça me perturbe encore des siècles plus tard ! Excusez-moi.

L’excuser ?

En fait Jean-Pierre était ému aux larmes. Des souvenirs lointains semblaient être remontés d’un coup, venant de la nuit des temps. Des souvenirs douloureux dont il ne parvenait pas à se débarrasser, et que le film de Jean-Jacques Annaud avait brutalement réveillés.

J’étais bouleversée. Ces deux-là avaient vécu ensemble il y a cinq cents ans ! Et ils s’en souvenaient ! André en positif, Jean-Pierre en négatif, et même en plus que négatif.

— Je crois que je me consolais en passant de longs moments avec Rabelais dans la cave à descendre les dives bouteilles.
— J’ai l’impression que ces souvenirs sont encore très présents dans votre vie.
— Vous n’imaginez pas à quel point ! Je ne sais pas si cette histoire de réincarnation est vraie ou fausse, mais en tout cas, avec ce que m’a dit André, j’ai compris plein de choses sur moi : cette horreur de la vie des moines, mais aussi d’où me vient la passion de travailler la terre. Parce que, d’après vous, qu’est-ce que je faisais toute la journée à l’abbaye ?
— Quand vous n’étiez pas dans la cave avec Rabelais… ?
— Voilà. Eh bien, comme tous les moines de l’époque, je devais cultiver la terre. Je faisais pousser des fruits, des légumes, j’entretenais sans doute les jardins.
— Et du raisin… pour la dive bouteille.
— Sûrement aussi. Donc, c’est dans cette vie-là que j’ai appris mon métier de paysagiste.
— Ah oui ! Vous voyez ça comme ça !
— J’ai toujours aimé la terre, tout petit. D’où ça me vient, d’après vous ?
— Vos parents ?
— Oui, sans doute. Mon père était maraîcher, et mon grand-père aussi. Mais maintenant je sais que cela me venait de bien plus loin.
— Et vous vous êtes incarné dans une famille de maraîchers pour pouvoir poursuivre la pratique de votre passion.
— C’est possible, me répondit Jean-Pierre.
— Et André, lui, il travaillait la terre ?
— Oh non ! s’est esclaffé Jean-Pierre. Il n’a pas du tout la main verte ! Une catastrophe. J’ai bien essayé d’installer des plantes chez lui, mais elles n’ont pas tenu un mois. Non, il devait recopier des livres.
— Un moine copiste, vous pensez ?
— Sûrement. D’ailleurs, un jour, il m’a traîné au Mont-Saint-Michel. Dès qu’il est entré dans le site, il a ressenti une drôle d’impression. Comme s’il était déjà venu dans ce lieu, alors que c’était la première fois qu’il y mettait les pieds. Il m’a dit : « Je suis sûr d’être déjà venu ici, il y a très longtemps, en pèlerinage. » En avançant dans la rue qui monte vers l’abbaye, il a eu comme une impression de déjà-vu. Il s’est senti comme un pèlerin impressionné en découvrant le lieu magnifique.

Et Jean-Pierre s’est interrompu :

— Vous êtes déjà allée au Mont-Saint-Michel ?
— Non. Pas encore. Une amie me tanne pour qu’on y aille, mais moi, les églises, c’est pas mon truc, un peu comme vous.
— C’est vrai que si André ne m’y avait pas traîné, je n’y serais jamais allé. Mais je reconnais que c’est un endroit magique. La prouesse des bâtisseurs de cette époque me sidère. Allez-y, vous ne le regretterez pas.
— Je vous crois.
Puis il a repris son récit de la visite du Mont-Saint-Michel avec André :
— Et quand on est arrivés tout en haut, on a pris un grand escalier qui menait aux salles de travail des moines. Il m’a serré le bras : « Doudou »… On s’appelle Doudou entre nous.
— C’est mignon. Continuez.
— « Doudou, j’ai déjà monté cet escalier. Je le connais. » Et quand on est entrés dans la grande salle, il a failli s’évanouir !
— Carrément.
— J’exagère, mais il s’est senti bizarre. Il m’a dit : « C’est là que je travaillais, que je copiais les textes. Je vois nos pupitres, je vois les tentures qui recouvraient les murs. Je sens l’odeur de l’encre, du parchemin, de nos robes de bure. J’entends le silence, le crissement des plumes sur le papier. Je suis déjà venu ici, il y a longtemps. »
— Il n’y avait personne, que vous ? dis-je un peu étonnée. Au Mont-Saint-Michel !
— Ça remonte à pas mal d’années, aujourd’hui, il n’aurait sûrement pas la même impression. Mais ce jour-là, oui, nous étions seuls dans cette salle.

J’ai compris alors que la passion d’André pour l’écriture venait sans doute de cette époque où il avait lu et copié les manuscrits sacrés. Et sans doute réalisé quelques enluminures. C’était pour cela qu’il continuait à écrire avec un stylo à plume. Un vieux souvenir.
— Donc, dis-je à Jean-Pierre, vous n’êtes pas toujours restés à Maillezais. Vous avez sans doute fait des pèlerinages ensemble un peu partout.
— C’est possible. À l’époque, les moines se rendaient régulièrement dans les grands lieux de l’église.
— De Maillezais en Vendée au Mont-Saint-Michel, c’est une sacrée trotte !
— Vous avez raison. Et c’est marrant ce que vous me dites. Ça me fait penser que dans les années 80, avec des amis, on a fait beaucoup de randonnées. On a marché un peu partout en France : dans les Pyrénées, en baie de Somme, dans le Massif central, en Bourgogne. Partout.
— Les énergies qui vous ont animés à une époque vous animent encore, des siècles plus tard. Vous vous retrouvez et vous vivez les mêmes choses, mais autrement. Vous avez repris la route, avec une dive bouteille dans un sac à dos du Vieux Campeur, et vos souvenirs comme bâton de pèlerin.
 — Je n’y avais jamais pensé, m’a-t-il répondu, mais vous avez raison. On s’est remis à marcher ensemble, comme à cette époque. C’est fou quand on y pense.

Il s’est levé et s’est planté devant l’une des grandes fenêtres du hall d’exposition. Il a longuement regardé les toits des pavillons voisins. Il a dû refaire le fil de l’histoire très ancienne de son amitié avec André en fonction de ce que je venais de lui dire.

Puis il s’est retourné et m’a dit :
— Vous avez tout ce que vous vouliez ?

J’ai compris que je devais le laisser seul.
— Oui, c’est parfait. J’avoue que j’imagine bien André en moine, se consacrant à l’écriture dans la solitude. Mais il a dû faire du chemin, car il est plutôt charmant, et de bon contact. Et vous, malgré tout, vous avez bien surmonté l’épreuve de l’abbaye de Maillezais, même si, visiblement, vous en gardez un souvenir douloureux.
— Oh ! Je pense qu’on a dû se retrouver de temps en temps depuis cette époque terrible pour moi et vivre des moments plus sympathiques, comme cette fois-ci.
— Une dernière question. Un peu osée, je l’avoue.
— Allez-y.
— Vous pensez que vous allez vous retrouver dans une vie prochaine ? Vous aurez des destins très différents et pourtant, une force fera que vous vous croiserez, un jour, par hasard, pour poursuivre votre chemin côte à côte.
— C’est possible, oui. On a vécu beaucoup d’aventures ensemble. Il n’y a pas de raison qu’on ne recommence pas. En tout cas, pas comme moines !
— J’imagine ! Vous croyez donc à la réincarnation.
— Si vous le dites.

Il me reconduisit vers la sortie de son domaine. Je me retournai et jetai un dernier coup d’œil à l’allée centrale et aux bâtiments qui l’encadraient.
— Ce lieu est étrange. Finalement, il a connu aussi des incarnations successives : salaisonnerie, entreprise paysagiste, création artistique…
— … Et réparation mécanique.
— Et réparation mécanique, en effet. Les motos, les véhicules de collection. J’oubliais. Désolée.
— Oui, vous avez raison, ce lieu aura vécu plein de vies, et en vivra d’autres encore ensuite, quand je le léguerai à ma fille…
Il ouvrit la porte qui donnait sur la rue.
— Vous savez que les arbres ont aussi plusieurs vies, me dit-il. Même si le tronc d’origine meurt, il se forme de nouvelles pousses et l’arbre repart pour une nouvelle vie. Rien ne meurt jamais. Tout se transforme éternellement.
— Ah ! Vous voyez que vous croyez à la réincarnation !
— Si vous le dites !

Il m’adressa un grand sourire et me serra la main. Je l’ai remercié pour ses étonnantes confidences et je me suis dirigée vers le métro.

Est-ce que je commençais à croire à la réincarnation ou étais-je moi aussi, comme Jean-Pierre, entre deux eaux ? Une sorte de « Pourquoi pas ? » Comment j’allais présenter cela dans mon article ? En fait, toutes les personnes que je rencontrais avaient intégré la réincarnation dans leur vie, qu’ils y croient dur comme fer ou du bout des lèvres. Peut-être que Jean-Pierre, l’homme de la terre, n’osait pas mettre un nom sur quelque chose qu’il ressentait au fond de lui. C’est l’impression qu’il m’avait donnée : « C’est vous qui le dites » !

J’ai pris le métro pour rentrer chez moi. Je passais en revue les différents moments de mon interview : Rabelais, Maillezais, les moines, les pèlerinages, le travail de la terre, la copie de livres sacrés, les enluminures, la dive bouteille, quand il s’est passé quelque chose de tout à fait inattendu.



14

Il n’y a pas de hasard dans la vie et je sens bien que depuis le début de mon enquête, je suis obsédée par une question : « Est-ce que j’ai connu Cécile dans une vie antérieure, et laquelle ? »

Et dans le métro, alors que le bruit des rails couvrait presque mes pensées, une évidence m’est apparue : Et si Cécile et moi avions été nonnes dans le même couvent ? Et si, comme Jean-Pierre, je n’avais pas supporté cette vie, alors qu’elle, elle l’avait adorée !

Sur le moment, je n’ai pas cru à mon délire. C’était trop cousu de fil blanc : mon histoire serait le miroir exact de celle de Jean-Pierre. Et si cette rencontre, justement à cause de cette coïncidence, était une manière de me conduire à ma vérité ? Tout à coup, j’ai vu en Cécile une sorte de mère supérieure rigide, inflexible, alors que moi, j’avais toujours été la rebelle, celle qui transgressait les règles. Elle n’était pas architecte pour rien ! J’ai compris pourquoi elle ne supportait pas la présence des hommes dans son environnement. Elle m’avait même dit un jour que pour elle, Louise, notre fille, était l’enfant du péché. Parce que je l’avais faite avec un homme. Évidemment ! Avec quoi d’autre ! Même si, effectivement, j’avais regretté ensuite, non pas d’avoir Louise, mais de l’avoir eue avec un géniteur comme Gus.

Tout à coup, Cécile m’est apparue sous un jour nouveau. Et une évidence s’est imposée à moi : nous étions liés par une vie antérieure de nonnes. J’avoue que, moi aussi, je n’avais pas aimé « Au nom de la rose » ; Cécile l’avait adoré.

Petit à petit, mon enquête m’amenait à découvrir mes propres origines. Elle me donnait les clés de ma vie, elle en expliquait les mystères. Cécile n’aimait pas que je fréquente de près les hommes. Je comprenais mieux pourquoi maintenant. Elle avait vécu, dans une vie antérieure, dans un univers uniquement féminin dont tout homme était banni. Il n’est pas certain que j’aie eu la même approche du problème. J’ai dû être plus souple sur la règle !

Je n’avais bien sûr aucune preuve, mais je me souvenais de ce que m’avait dit Babette : « Se fier à son intuition ». Et mon intuition me disait que si j’avais épousé une femme aussi rigide, aussi autoritaire que Cécile, c’était pour renouer avec elle une relation que nous avions eue autrefois, il y a des siècles.

Comme tout cela était bizarre ! Je découvrais que des fils invisibles nous reliaient les uns aux autres. À travers les âges, nous poursuivions une relation née il y a des centaines, peut-être des milliers d’années.

Je suis rentrée chez moi. Louise dormait déjà. Je suis allée l’embrasser. Cécile me faisait un peu la tête.
— Tu boudes ? lui ai-je demandé.
— Sale journée, m’a-t-elle répondu. Je préfère pas en parler.
— OK.

Puis elle s’est réfugiée dans la cuisine où elle s’est emparée d’un couteau et a découpé en rondelles des carottes avec une violence inouïe. J’aurais pas aimé être une carotte ! Elle « melounait » comme dirait ma tante. C’est du patois charentais, ça veut dire « bougonner ». Après qui en avait-elle ? Pas aux carottes, qui n’étaient que des victimes collatérales dans l’histoire, mais sans doute à moi. Parce que j’étais rentrée trop tard. Je me suis demandé si cette enquête sur les vies antérieures ne la perturbait pas. Sans qu’elle en soit consciente. Redoutait-elle quelque chose ? Que je découvre justement cette vie de nonnes ?

Je savais que je ne regarderais plus Cécile de la même manière, que notre relation m’apparaîtrait sous un autre jour. J’allais rejouer avec elle la même scène, mais avec d’autres costumes, d’autres accessoires, d’autres décors. Elle qui me dirige, qui me bride, qui me sermonne, et moi qui obéis, qui passe sur tout, qui en redemande. Parce que c’est peut-être toujours ainsi que nous avons été, elle la mère supérieure autoritaire, et moi la novice qui dit « amen » à tout.

Je ne pouvais pas garder cette découverte pour moi. Notre couple, désormais, était déséquilibré : je savais une chose qu’elle ne savait pas. Je craignais qu’un vieux conflit né entre nous dans une vie lointaine ne vienne ruiner notre amour d’aujourd’hui. Une sorte de malédiction qui nous poursuivrait d’incarnation en incarnation, à moins que nous brisions le sortilège, comme l’avait fait André avec Babette. Était-ce pour cela qu’il y avait toujours une tension inexplicable entre nous, alors que nous nous aimions profondément ?

Ce soir-là, je me suis retrouvée face au même dilemme qu’André : comment lui annoncer cette découverte ? D’autant que, moi, je n’avais pas d’indice, pas de photos, pas de consultation de voyante. Mais peut-être que le destin me fournirait un heureux hasard, à moi aussi.


[1] « Fais ce que tu voudras ».

Ce roman existe en version papier aux Editions du Gymnase


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