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Coppélia et le secret des amitiés

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Un tournoi qui tourne mal

Coppélia va rencontrer André à la gare de Lyon pour évoquer un souvenir pas très chevaleresque.

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Décidément, j’étais très train à cette époque. Le voyage dans les Landes le lundi, et le mercredi suivant, rendez-vous avec André à la gare de Lyon. Pourquoi un tel lieu pour se rencontrer ? C’était à l’évidence lié à une vie antérieure. J’étais impatiente de découvrir quelle nouvelle histoire étonnante il allait me raconter. Et j’espérais lui arracher quelques informations sur Gérard de Nerval. Pourquoi était-ce si difficile pour lui d’en parler ? Quel secret cela cachait-il ?

— Il n’y a pas de secret, me répondit André. C’est juste très difficile d’en parler parce que je n’ai pas moi-même résolu l’énigme. Tout ce que je pourrais dire à ce sujet ne repose sur rien. Alors je préfère ne pas l’évoquer. Mais votre article est pour moi l’occasion de mettre au clair cette affaire et peut-être que je vous en dirai plus un jour, plus tard, quand je penserai que le moment est venu.

J’étais rassurée, je n’allais pas clore mon enquête sans avoir levé le voile sur ce mystère. Je devais boucler cette histoire, sinon mon article risquait d’être bancal et Bertrand ne me le pardonnerait pas. Déjà qu’il parlait de choses qui ne font pas vraiment partie du quotidien des gens (j’enviais mes collègues d’être tombés sur des sujets plus bateau), je ne pouvais pas laisser trop de points en suspens. Il y en avait déjà suffisamment comme ça !

La suite allait me le confirmer…

La gare de Lyon n’était pas si bruyante. J’avais craint qu’un tel lieu ne soit pas trop propice à une interview. Mais non, en fait, c’était potable. À part ces horribles annonces SNCF, bien sûr !

J’ai sorti mon téléphone :

— Bonjour Yellow. Peux-tu me dire quel est le crétin qui a inventé ce jingle de la SNCF qu’on entend dans les gares pour les annonces ? Tu as dix secondes, j’ai rendez-vous avec André.
— Bonjour Coppé. Dix secondes seront bien suffisantes ! Le jingle qui t’énerve, et énerve beaucoup de gens, d’après les témoignages que j’ai consultés, a été créé en 2005 par un « crétin » comme tu dis nommé Michaël Boumendil. Ce designer sonore a écouté les jingles d’un grand nombre de gares dans le monde. Il a choisi la voix humaine car il a trouvé que c’était le plus apaisant. Tu veux savoir autre chose sur ce « crétin » ou sur son œuvre horripilante ?
— Non. C’est bon. Merci.
— Bon voyage, Coppé !
— Mais je ne pars pas en voyage ! Je viens rencontrer André. Il a des choses à me raconter.
— Alors tu vas entendre ton jingle toute la journée ! Bon courage, Coppé.

Je n’ai pas répondu à Yellow. Il m’énervait parfois. J’ai rangé mon téléphone.

J’ai retrouvé André dans un des cafés à l’intérieur de la gare, celui de la maison Pierre Hermé. Et là, silence et macarons, le bonheur. J’adore mon métier.

André n’était pas très macaron, mais il avait choisi l’endroit pour son calme. Un vrai professionnel.

— Babette vous a appelé ? lui ai-je demandé.
— Non, pourquoi ? Elle aurait dû ?
— En fait, je crois bien que j’ai découvert le secret de votre vie avec elle, et de sa vie avec Gérard de Nerval, quand elle était Jenny Colon.
— Comment cela ?
Je sentais que j’avais éveillé sa curiosité. J’ai fait ma marchande de tapis.
— C’est donnant-donnant. Vous me révélez qui est Gérard de Nerval pour vous et je vous révèle ce que j’ai découvert.
— Vous n’êtes pas très douée pour le business. Il suffit que j’appelle Babette…

J’étais vaincue.

— C’est vrai, les deals, c’est pas mon truc. En fait, voilà mon idée : Jenny Colon a été pour Gérard de Nerval une muse, et pour vous aussi, puisqu’elle vous a lancé dans votre exploration de votre passé lointain. Votre serment éternel n’était pas un serment d’amour. Il n’y a rien eu entre l’écrivain et la comédienne, comme il n’y a rien eu entre vous et Babette. Votre serment était un serment artistique. Voilà mon idée.

Un pavé dans la mare !

André resta silencieux un long moment. Il regarda le plafond, les voyageurs assis aux tables à côté de nous. Puis il revint vers moi :
— C’est une excellente suggestion, me dit-il. Bravo. Cela peut expliquer beaucoup de choses, en effet.

Il noya son regard dans sa tasse de café. Je pense qu’il revisitait toute son histoire à la lumière de cette information. De temps en temps, il hochait la tête, comme si, pour chaque épisode de sa relation avec Babette, il vérifiait si cela collait avec ce que je venais de lui révéler.

— Vous avez raison, continua-t-il. Tout devient clair maintenant. L’âme de Jenny/Babette a dû inspirer de nombreux artistes au fil des siècles. Peut-être qu’il y en a eu d’autres avant nous. Combien ? Qui ? La réincarnation est quelque chose de très énervant. Elle soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Vous ne trouvez pas ?
— En tout cas, vous avez une réponse maintenant.
— Tout à fait, me dit-il en reprenant contact avec l’instant présent. J’imagine que vous allez peut-être lever d’autres mystères avec l’histoire que je vais vous raconter maintenant.
— Peut-être, répondis-je, toute excitée à l’avance de relever le défi.
— Sans doute vous demandez-vous pourquoi je vous ai donné rendez-vous dans cette gare.
— J’imagine que c’est en rapport avec la vie dont vous voulez me parler, celle de Bruno.
— C’est exact. Cette expérience que j’ai eue avec lui montre la puissance du karma. Vous avez entendu parler du karma ?
— Tout à fait. C’est quand on paie dans une vie ses mauvaises actions passées.
— En quelque sorte, oui. En simplifiant. Un bon exemple de ce phénomène est mon histoire avec Bruno.

J’avalai mon énième macaron et lançai l’enregistreur de mon téléphone :
— Comment l’avez-vous connu ?
— Par hasard, comme d’habitude. C’était l’été, en 1986. J’avais remplacé un collègue sur la production d’une série télévisée pendant ses quinze jours de vacances. Je ne sais pas pourquoi, mon attention a tout de suite été attirée par l’accessoiriste. Il était jeune, très actif, une sorte de MacGyver, qui trouvait des solutions à tous les problèmes. Un rêve. Il s’occupait aussi des effets spéciaux. Mon passage sur cette production a été trop court pour qu’on sympathise vraiment, mais quand j’ai lancé le tournage de ma propre production quelques semaines plus tard, j’ai souhaité qu’il soit de la partie. Et là, on a fait plus ample connaissance. On a travaillé plusieurs mois ensemble.

— Qu’est-ce qui vous attirait en lui ? ai-je demandé à André qui me parlait de lui avec beaucoup d’émotion dans la voix.
— Je ne saurais vous dire, me répondit-il, nous n’avions rien en commun. Il avait une bonne dizaine d’années de moins que moi. Il était dans le matériel. Il adorait la mécanique, passait des heures dans le moteur de sa voiture. Pas vraiment moi.
— L’attraction des contraires ?
— Oui, sans doute, il y avait de ça. Mais ce n’est pas la seule explication. La suite l’a montré, d’ailleurs. Au fil du temps, nous sommes devenus amis. Il était en conflit avec son père, qui était un décorateur réputé du cinéma, et il venait auprès de moi chercher du réconfort. Pas un père de substitution, j’étais trop jeune pour cela, mais une évasion. Il s’entendait bien avec Jean-Luc, qui habitait encore avec moi à l’époque. On passait de bonnes soirées ensemble. Mais mon attirance pour lui me troublait. J’ai voulu en savoir plus. J’avais pris des photos de lui lors d’un tournage en extérieur, alors je suis allé consulter ma voyante préférée, la mamie Chanel de Boulogne, je lui ai montré une photo de Bruno. Je lui ai posé cette simple question : « Où nous sommes-nous déjà connus ? »
— Vous étiez convaincu de l’avoir rencontré dans une vie antérieure ?
— Bien sûr. Pas à cent pour cent, mais à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, oui. C’était évident. Quand on ressent des sentiments pour quelqu’un si rapidement, alors que « tout nous oppose » comme on dit dans les films, c’est qu’il y a quelque chose. Ça, il faudra le mettre dans votre article : si quelqu’un nous tape dans l’œil sur le coup, c’est qu’il y a un passé. Nous âmes se reconnaissent. Ensuite, c’est à nos esprits de refaire le lien, mais l’essentiel est déjà fait. Le contact a eu lieu.
— Et que vous a dit la voyante ?
— Comme à son habitude, elle s’est pincé le haut du nez et s’est concentrée un long moment. Puis elle m’a dit : « J’ai une vision. Je vois la scène à travers la croix d’un heaume de chevalier. Votre ami est ce chevalier. Il participe à un tournoi, au Moyen Âge. Il s’élance contre son adversaire et le renverse avec sa lance. Il est vainqueur. Vous, je vous cherche… Où êtes-vous ? Vous êtes dans la tribune, vous assistez au tournoi. Vous êtes un personnage puissant et vous êtes très en colère, car ce chevalier, votre ami, a choisi votre femme comme « belle » à qui il va dédier sa victoire. Vous vous sentez tellement humilié par cet affront public que vous décidez sur-le-champ de l’envoyer en mission, une mission périlleuse dont vous savez qu’il ne rentrera pas vivant ».
— C’est terrible, lui dis-je, effrayée par la scène que la voyante a décrite.
— Vous ne pouvez pas imaginer. Cette révélation de la voyante m’a glacé le sang. Ai-je été cet homme qui envoie ses amis à la mort ? J’en suis terriblement gêné. Je lui demande si Bruno m’en veut toujours de cet assassinat. « Non. Vous vous êtes retrouvés dans de nombreuses vies par la suite et il vous a pardonné ».
— Mais vous sentiez quelque chose entre vous, qui aurait donné du crédit aux propos de la voyante ?
— En fait, oui. Lui n’avait pas l’ombre d’une réticence à mon égard, alors que moi, je ne sais pourquoi, j’éprouvais un sentiment de culpabilité. Il fallait que je tire cette affaire au clair. Mais comment lui annoncer cela ?
— Effectivement, je vois assez bien le genre de garçon que c’est. Il devait être à mille lieues de la réincarnation et tout ça.

Je m’imaginais allant annoncer ce genre de chose à Cécile ! « Tu me pardonnes d’avoir voulu te tuer au Moyen Âge ? » Non, impossible, elle s’enfuit à l’autre bout de la Terre.

Pourquoi tu ramènes toujours tout à ton histoire avec Cécile ?

— Oui, il était très loin de tout cela, me répondit André. Mais, une fois de plus, le hasard m’a donné un incroyable coup de pouce…

Nous avons commandé deux autres cafés, et des macarons. Je savais que j’allais avoir une crise de foie, peut-être même une crise de foi, avec tout ce que me racontait André, mais peu m’importait !

Autour de nous les voyageurs allaient et venaient. Certains étaient arrivés à destination, d’autres partaient pour ailleurs. André m’avait tellement transportée loin du quotidien que j’imaginais que c’étaient des âmes en transit entre deux incarnations. Certaines avaient fait leur temps, et allaient réfléchir à la suite de leur parcours terrestre ; d’autres, avec plus ou moins d’enthousiasme, prenaient le train pour leur prochaine vie terrestre. Ils se croisaient. La gare devenait une représentation de l’astral, ce lieu où les âmes séjournent entre deux incarnations. C’était fascinant. Comme la suite du récit d’André.

On nous a apporté nos cafés et nos macarons.

C’est les derniers. C’est fini après, me suis-je juré.

— Que s’est-il passé ensuite ?
— Quelques jours plus tard, Bruno vient dîner à la maison. Je ne lui parle de rien. Je ne sais vraiment pas comment présenter la chose. Il est au courant de ma démarche sur les vies antérieures. Je lui en ai parlé. Il m’a écouté sans relever. Mais c’est une tout autre affaire de lui parler du meurtre que j’ai perpétré contre lui. Et puis, il vient surtout me confier ses soucis dans cette vie et je me vois mal lui reparler de cette vieille affaire… J’ai l’habitude de passer allègrement d’un côté à l’autre de la réalité, mais tout le monde n’a pas cette faculté et bien des individus sont terrifiés par ce qui se passe sur l’autre rive du fleuve…
— Comment lui présentez-vous les choses, alors ?
— Eh bien, je n’ai pas le courage. Comme il a beaucoup bu, il décide de dormir sur le canapé du séjour. Pendant la nuit, je me dis que je ne peux pas rester avec ce secret sur le cœur et ne pas lui en parler. C’est l’occasion. Alors le lendemain matin, au petit-déjeuner, avec mille précautions oratoires, je commence à évoquer ma récente consultation avec la voyante. Je lui raconte l’histoire du tournoi de chevaliers et je lui explique que pour me venger d’avoir choisi ma femme comme « belle », je l’ai envoyé se faire tuer.
— Comment a-t-il réagi ? Il a dû se demander si vous n’étiez pas un peu fou !
— Eh bien, pas du tout. Il m’a écouté puis, à ma grande surprise, il m’a dit : « Oui, je sais, ça s’est passé en haut d’un escalier, devant une église. Quatorze types habillés en Henri IV m’ont sauté dessus et m’ont poignardé avec des petits poignards ».

Je n’en suis pas revenue ! Son ami Bruno semblait déjà au courant de tout !

— Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai ressenti en l’entendant évoquer son assassinat de façon aussi précise, aussi détaillée, comme si cela s’était passé la veille ! Je suis resté stupéfait un long moment, essayant d’analyser la scène qui était en train de se jouer sous mes yeux ! « Mais d’où te vient cette histoire ? » lui ai-je demandé, complètement abasourdi. « C’est un rêve que j’ai fait cette nuit », m’a-t-il répondu très naturellement.

Incroyable ! Ainsi, pendant la nuit, son ami avait fait un rêve qui venait compléter ce que la voyante lui avait révélé ! Comme pour le convaincre de la véracité de l’histoire !

— Le plus troublant, continua André, c’est que la voyante ne m’avait pas précisé de quelle manière Bruno avait été assassiné. Je n’avais pas pu lui dire par mégarde, sous l’emprise de l’alcool, par exemple.
— Comment vous expliquez cela ?
— Eh bien, je pense que nous avions quelque chose à régler tous les deux dans cette incarnation et c’est pourquoi « on » lui a donc donné la suite en rêve. Une manière de nous reconnecter à cet événement dramatique.
— C’est qui « on » ?
— On ne sait pas. C’est pour ça qu’on dit « On ». Chacun y met ce qu’il veut.
— Et ensuite ?
— Ma surprise passée, j’ai demandé à Bruno, très naturellement, s’il m’avait pardonné. Avec beaucoup de sérieux, il m’a répondu « Mais oui !… », comme s’il avait intégré le processus.
— Il ressentait donc quelque chose avec vous sur ce plan des vies antérieures.
— C’est possible. Le matin, il était à jeun. Il n’avait pas l’habitude de délirer. C’était quelqu’un de très concret. Donc, je suppose que sa réponse venait du fond de son âme. Est-ce qu’il était bien conscient de ce qu’il me disait ? Je ne sais pas. En tout cas, il ne semblait pas avoir, lui, accumulé d’émotion négative vis-à-vis de moi.
— J’aimerais le rencontrer, l’interviewer, qu’il m’explique lui-même comment il a vécu cette incroyable scène…
— Malheureusement, me répondit André, j’ai appris en 2020 qu’il était mort d’une rupture d’anévrisme. Un court passage sur Terre.
— Juste le temps de régler son problème avec vous ?
— Ou à moi de me permettre de le régler avec lui ! Qui sait ? Peut-être ? Si l’on croit à la réincarnation, le sens de la vie change complètement. On a l’éternité devant soi. On peut venir juste pour une chose, et on reviendra plus tard pour accomplir la suite de son travail. Le temps n’a plus d’importance.
— Je comprends. Mais vous me dites que vous vouliez régler votre problème avec lui. Vous m’intriguez. L’histoire ne s’arrête pas là ?
— Oh ! Non ! Et la suite va vous surprendre encore plus !
— Ah bon ! Ça peut être pire ?
— Pire, oui. Si vous le voulez bien, on va bouger, je voudrais vous emmener quelque part…

Tout en marchant, j’ai interrogé Yellow sur les tournois au Moyen Âge :

LES TOURNOIS MÉDIÉVAUX

Les tournois médiévaux, apparus au xiie siècle, étaient bien plus que de simples compétitions militaires : c’étaient des événements sociaux, politiques et symboliques qui mêlaient combat, spectacle et rituels courtois.

Les chevaliers combattaient souvent pour l’honneur d’une dame, dont ils portaient les couleurs sur leur armure. Cela s’inscrivait dans la tradition de l’amour courtois, où le chevalier prouvait sa valeur pour mériter l’attention de sa dame, même si celle-ci était parfois mariée à un autre.

Dans l’idéal courtois, la relation restait chaste. Mais si le mari se sentait outragé, il pouvait interdire au chevalier de combattre en l’honneur de sa femme, ou même le provoquer en duel.



11

Nous avons donc quitté le café de Pierre Hermé et André m’a entraînée vers la gare souterraine du RER D. Il voulait me montrer quelque chose.

— Je vous ai acheté un ticket, me dit-il.
— Oh ! C’était inutile, j’ai un Pass Navigo.
— C’est sans importance. Suivez-moi, nous allons voir le quai numéro 2. Ça ne vous dit rien ?

Tandis que nous descendions les escaliers bourrés de monde, je me demandais à quoi André pouvait bien faire allusion. L’heure avait tourné et beaucoup de banlieusards commençaient à envahir les couloirs et les quais.

— L’accident du 27 juin 88, me dit-il. Vous ne vous rappelez pas ?

J’ai fouillé dans ma mémoire et un souvenir m’est revenu.

— Si, bien sûr ! Un train qui vient de banlieue et qui en percute un autre à quai ? C’est bien cela ?
— Exactement, Coppé, me dit André.

On est journaliste ou on ne l’est pas, quand même ! me suis-je félicité.

— J’ai vu récemment un documentaire dessus. Quelle horreur ! Des dizaines de morts et de blessés. Mais pourquoi vous m’emmenez ici ?
— Je vais tout vous raconter. C’est sans doute l’histoire la plus incroyable et la plus mystérieuse qui me soit arrivée dans toute mon aventure.

André valida nos billets et nous pénétrâmes sur le quai du RER D. Malgré le monde, nous avons pu trouver deux places assises libres au bout du quai. André est resté silencieux et a regardé les voyageurs monter dans le train qui venait de s’arrêter devant nous. Il semblait très ému. Était-il là au moment de l’accident ? Quel rapport avec la réincarnation ?

Puis j’ai senti qu’il reprenait peu à peu le contrôle de ses émotions.

— C’est difficile pour moi d’évoquer le souvenir de cette journée, me dit-il. À cette époque, en juin 88, je viens d’être nommé administrateur des studios de télévision de Bry-sur-Marne. Bruno, de son côté, a été engagé comme accessoiriste sur un tournage qui se déroule justement dans ces studios. Nous avons donc l’occasion de nous croiser de temps en temps. Pour faire des économies, il a renoncé à sa voiture et vient tous les jours en train depuis Montgeron où il habite avec sa copine.
— C’est donc lui qui était sur ce quai, pas vous.
— Attendez ! J’y viens.
— Excusez-moi.

Tu veux toujours aller plus vite que la musique ! me dirait ma tante.

J’ai senti que ses souvenirs étaient douloureux. Il avait besoin de temps pour les raconter. Je ne l’ai plus reconnu. Il était devenu différent de l’homme qui m’avait raconté ses souvenirs de chevalier jaloux entre deux macarons. Là, sur les lieux de l’accident, quelque chose de plus fort étreignait sa gorge. Il se forçait à prendre de grandes respirations entre chaque phrase.

— C’est moi qui m’excuse. Mais je ne pensais pas que cela me ferait un tel effet d’être ici et de revivre cette histoire.

Il reprit son souffle et se lança :

— Ce jour-là, le 27 juin 88, donc, mon ancienne patronne à la télévision doit recevoir la Légion d’honneur dans une des salles de l’opéra Bastille. Elle m’a invité à la cérémonie de remise. Comme à mon habitude, j’arrive place de la Bastille très en avance. J’ai horreur d’être en retard ! Je décide donc d’aller patienter dans un café, en haut de la rue de Lyon. En fait, je connaissais bien le quartier. Mes parents avaient un appartement boulevard Diderot, à côté de la gare de Lyon, et je faisais mes études au lycée Charlemagne dans le Marais. Donc, quand j’y allais à pied, je passais par la place de la Bastille. Tous ces lieux m’étaient très familiers, vous imaginez, et j’avais beaucoup de plaisir à y revenir.

Je commençais à assembler les pièces du puzzle. La rue de Lyon va de la Bastille à la gare de Lyon, plus bas, où devait donc se trouver Bruno.

André continua son récit :

— Je m’installe, je commande un café et là, soudain, j’éprouve une sensation étrange. J’ai l’impression d’être complètement vide. Je ne pense à rien, je regarde à peine ce qui se passe autour de moi. C’est un moment suspendu dans le temps.
— C’est souvent comme ça quand on est dans un endroit en attendant un rendez-vous.
— Non. Jamais avant je n’ai ressenti une telle sensation de néant. C’est comme si je n’occupais plus mon corps. Je n’existais plus. J’étais inerte. Je ne voyais rien, je n’entendais rien. J’avais déserté ma vie.

De nouveau André s’est arrêté. Il revivait la scène. Il était assis à côté de moi, mais son esprit était ailleurs, dans ce café à l’autre extrémité de la rue de Lyon. Puis il a repris son récit :
— Excusez-moi. Tout cela s’est déroulé il y a quarante ans et j’ai la gorge nouée comme si c’était hier.
— Vous voulez qu’on aille prendre l’air, lui ai-je proposé, voyant qu’il était pâle et que ses mains tremblaient.
— Non, c’est gentil. Je vais y arriver. C’est important que nous soyons ici. Donc, je suis dans ce café, j’attends et à un moment donné je regarde ma montre. La cérémonie doit débuter à sept heures et demie, et il est justement sept heures et demie pile. Je décide donc de quitter le café. En traversant la rue de Lyon, j’aperçois tout en bas, près de la gare, les gyrophares de voitures de pompiers, mais je n’y prête pas attention. En fait, le terrible accident vient de se produire dans la gare et les premiers secours arrivent déjà, mais je n’en sais rien. Nous n’avons pas de téléphone portable à l’époque. Je ne me doute de rien ! Je me rends ensuite à la cérémonie de remise de la Légion d’honneur. Nous sommes tous dans l’ignorance de ce qui se passe à quelques centaines de mètres de nous. C’est seulement en rentrant chez moi que j’apprends la terrible nouvelle, et je comprends alors la présence des voitures de pompiers. La télévision raconte que les freins d’un train venant de banlieue ont lâché et qu’il est entré à très vive allure dans la gare, percutant la rame qui était à quai et dans laquelle de nombreux voyageurs avaient déjà pris place. C’est terrible. Et je trouve étrange que je me sois trouvé pas très loin de l’événement. Oui, étrange. Mais, en fait, vous allez voir, la coïncidence n’est pas si étrange que cela.

— Et Bruno était dans la gare à ce moment, je suppose.

Mais laisse-le raconter son histoire !

— Je ne le sais pas encore, me dit André. Mais le lendemain, je le croise à Bry-sur-Marne. Il est tout retourné. Il a assisté à l’accident et a tout vu en direct ! Il a du mal à parler, comme moi en ce moment ! Il me raconte ce qui s’est passé. Il a terminé son travail un peu plus tôt que d’habitude. Il est arrivé à la gare et comme il était en avance, il est allé boire une bière avec un ami. Puis ils se sont séparés. Il s’est dit alors : « Je suis en avance, mais je vais quand même prendre mon train à l’heure habituelle. » Il va sur le quai et il constate que le train avant le sien est toujours à quai, prêt à partir. À l’époque, la voie s’arrêtait là, alors que maintenant, elle continue vers une autre station.

— Oui, je me souviens. Dans le documentaire, ils ont expliqué que le contrôleur était en retard et que le train l’attendait pour partir.

— Exactement. Des voyageurs continuent donc de prendre place à l’intérieur. Mais Bruno, lui, s’en tient à son idée : prendre le train suivant, à la même heure que d’habitude. C’est irrationnel, puisque le train précédent est juste devant lui. « Mais, me dit-il, je me sens complètement paralysé sur le banc, comme si une force m’empêchait de monter dans ce train. » Il reste ainsi plusieurs minutes assis sans comprendre ce qui se passe : pourquoi ne monte-t-il pas dans le train en face de lui ? Et puis, tout à coup, le train fou entre en gare et percute avec une violence inouïe le train à quai dans un vacarme de fin du monde. Une horreur. Le train est bondé. Il y a de très nombreuses victimes. Il me raconte le bruit assourdissant, les gens écrasés dans les wagons, les hurlements, la stupéfaction sur le quai, les allées et venues. Et lui, au milieu de tout cela, qui se dit : sans cette force qui m’a cloué sur le banc, je serais monté dans ce putain de wagon qui est en bouillie devant moi et je serais aussi en bouillie à l’heure qu’il est, comme les autres.

— Quelle horreur !

J’ai imaginé ce pauvre garçon assistant à une scène d’apocalypse en se disant qu’une force mystérieuse l’a empêché de monter dans ce train. Je comprends qu’il était perturbé !

— Il sentait qu’il avait échappé à la mort. Mais surtout, il ne comprenait pas pourquoi. Pourquoi n’était-il pas monté dans ce train ? C’était le plus logique : il était en avance, il pouvait prendre le train qui avait du retard et qui était encore à quai. C’était un garçon très pratique, je vous l’ai dit. Il aurait dû profiter de ce retard pour rentrer chez lui plus tôt. Eh bien non, quelque chose l’a bloqué sur place. Et il s’est demandé quoi. C’était curieux. Il aurait dû se réjouir, mais il se posait une foule de questions.

— Vous l’avez dit, c’était un garçon très logique et là, soudain, il a eu une réaction illogique. Il ne s’est pas reconnu. J’imagine qu’il a dû penser que le destin l’avait sauvé, et cela devait le perturber.
— Tout à fait. Il était dans un état second. Mais moi aussi. En l’écoutant, j’ai repensé à ce que j’avais fait la veille et à cette coïncidence : Bruno scotché sur son banc gare de Lyon et moi, quelques centaines de mètres plus haut, place de la Bastille, d’une certaine manière scotché aussi, vide, dans ce café en attendant la cérémonie.
— Vous pensez que les deux événements sont liés ?
— Pour moi, c’était une évidence. Mais pour en avoir le cœur net, je suis allé voir une médium que je consultais régulièrement à l’époque, pas celle en tailleur Chanel, une autre. Je vous raconterai un jour…
— J’y compte bien, lui dis-je, impatiente de connaître le fin mot de l’histoire.
— Voici, tenez-vous bien, Coppé, voici ce qu’elle m’a dit : « Si, dans ce café, vous vous êtes senti « vide » en attendant l’heure de votre rendez-vous, c’est qu’ils se sont servis de votre énergie pour maintenir Bruno sur son banc et lui sauver la vie. » Je n’en suis pas revenu. Ainsi, j’aurais servi de canal terrestre pour empêcher Bruno de prendre ce train de l’horreur !
— C’est fou. Attendez, André, j’ai une meute hurlante de questions à vous poser !
— Allez-y, me répondit-il, visiblement soulagé d’être allé au bout de son récit.
— D’abord, en avez-vous parlé à Bruno ?
— Oui, dès le lendemain. Mais il ne m’a pas vraiment écouté. Il est encore sous le choc et il va le rester des jours durant, ne comprenant pas pourquoi il a ainsi échappé à la mort.
— Autre question, c’est qui « ils », ceux qui ont utilisé votre énergie pour le clouer sur son banc ?
— C’est « ils », je ne sais pas.
— C’est comme les « on » ? On ne sait pas.
— Voilà. Sûrement des forces qui régissent nos vies dans l’ombre. Mais pour maintenir sur son banc un solide gaillard comme Bruno, toujours en mouvement, tonique, déterminé, il leur a fallu utiliser ce stratagème. Ils se sont servis de moi. C’est pour ça que je me suis senti aussi vide, comme jamais je ne m’étais senti vide en attendant un rendez-vous dans un café. Nous sommes des énergies ; ils ont utilisé la mienne pour agir sur la sienne, au niveau terrestre.
— Je ne sais pas comment je vais raconter cela à mes lecteurs. Mon rédacteur en chef va me couper toute l’histoire.
— Faites comme vous voulez, me dit André en se levant. Je vous relate les faits comme je les ai vécus.

Je me suis levée à mon tour.

— Le quai numéro 2 où a eu lieu l’accident a beaucoup changé depuis 88, me dit André. Il y a eu le raccordement avec le RER. Le quai a été complètement réorganisé, mais je suis sûr que les lieux où nous sommes ont gardé le souvenir de ce drame. Vous ne le sentez pas ?
— Maintenant que vous le dites, oui, je ressens une ambiance de mort. Mais c’est votre récit, je pense. Je ne suis pas devenue extralucide !

Peut-être que tu tiens de moi ! dirait ma tante.

Nous sommes sortis prendre l’air. J’ai quitté André au pied de la magnifique tour de l’horloge de la gare de Lyon. Je savais que je ne la regarderais plus de la même façon. Jamais.

Mais avant de le saluer, je lui ai dit :

— Une dernière question, André. Vous m’avez dit que cette vie antérieure de Bruno avait un rapport avec le karma. Qu’est-ce que vous avez voulu dire par là ?
— Eh bien, ça me paraît évident. J’ai compris ce jour-là que, pour moi, le compte était bon, désormais : je l’avais envoyé à la mort au Moyen Âge et ce jour de juin 88, je lui avais en quelque sorte sauvé la vie. Nous étions enfin quittes.

Juste avant de se quitter, il m’a dit :

— Je suis passé récemment devant le café de la Bastille où je m’étais installé ce jour-là. Devinez comment il s’appelle : Les Associés !

L’ACCIDENT DE LA GARE DE LYON

La catastrophe s’est produite le 27 juin 1988 dans la gare souterraine de la gare Paris-Lyon. Une collision frontale a eu lieu entre un train en provenance de Melun via Corbeil-Essonne, roulant à environ 70 km/h, et un train bondé à l’arrêt, en partance pour Melun. La catastrophe a fait 56 morts et 57 blessés.

L’enquête a révélé un grand nombre d’erreurs humaines et de défaillances techniques. Tout part d’une passagère du train qui déclenche le signal d’alarme pour arrêter le train dans une gare où il ne s’arrête pas, en principe. Cela oblige le conducteur à des manœuvres pour réactiver les freins. Il ne le sait pas, mais ses manœuvres mal effectuées font que le train n’a plus de freins.

D’autres erreurs s’accumulent : le conducteur lance un appel de détresse mais ne s’identifie pas, si bien que les contrôleurs ne savent pas quel train est en perdition. Le train fou est aiguillé sur la mauvaise voie, ce qui le conduit vers la rame à l’arrêt. Cette rame est toujours à quai, car le contrôleur est en retard, et ne cesse de se remplir.


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