Accueil > Nouvelles > Histoires fantastiques > Danser avec les étoiles

Histoires fantastiques

Nouveauté

Danser avec les étoiles

I

Il était une fois, à l’est de Paris, dans une banlieue maussade et monotone, un jeune homme qui rêvait de danser avec les étoiles. Il s’appelait Kader et venait de fêter son vingt-deuxième anniversaire.

Son père était mort dans un accident sur le chantier où il officiait comme maçon. Kader avait dû arrêter l’école et commencer à travailler car le salaire de sa mère, qui était femme de ménage à Paris, ne suffisait pas à faire vivre la famille. Il avait eu une sœur aînée, Samia, mais elle était morte deux ans auparavant, elle aussi brutalement, dans un accident de voiture. Il était ainsi devenu l’aîné, bien malgré lui. Et aussi le chef de famille. Le mauvais sort avait posé sur ses épaules un lourd fardeau qui semblait vouloir le clouer au sol, l’entraver dans ses mouvements, alors qu’il rêvait d’envol, de légèreté et de grâce.

Très tôt, il avait suivi les traces de sa sœur Samia et s’était lancé dans la danse. Il avait intégré le groupe où elle exerçait ses talents, les Eight Angels, les anges du huitième ciel, ainsi appelés parce que leur chef, Mourad, avait grandi au huitième étage de sa tour. Dans ces groupes de breakdance, les femmes étaient rares, pourtant Samia avait su s’imposer, par sa danse, mais aussi par son don musical. C’était elle qui composait les airs sur lesquels les membres de son groupe dansaient. Composer est sans doute un bien grand mot. En fait, elle puisait son inspiration dans ses airs préférés du répertoire classique et les arrangeait à sa manière, en les passant à la moulinette des applications d’intelligence artificielle. C’est ainsi qu’elle avait créé une version très urbaine du merveilleux air « Nessun Dorma » de l’opéra Turandot de Puccini. Elle l’avait entendu dans une publicité et il avait touché son cœur. « C’est comme si Puccini avait composé ça pour nous », avait-elle imaginé, les yeux brillants.

Elle avait passé des nuits à bidouiller l’air sur son PC, mélangeant les cordes de l’original avec des beats trouvés sur YouTube, jusqu’à ce que la mélodie classique devienne quelque chose de complètement neuf, mais toujours aussi puissant.

Elle avait cherché la traduction du titre et cela lui avait bien plu : « Nessun Dorma » autrement dit, « Que personne ne dorme ! ». Elle en avait fait sa devise, pour elle-même et pour tous les jeunes de son quartier. Elle trouvait qu’ils avaient tendance à se laisser aller, à ne plus rêver, à ne plus oser, à s’endormir.

Elle répétait si souvent cette devise que son frère Kader avait fini par l’adopter.

Il adorait danser sur l’air qu’elle avait composé ; il avait même créé une chorégraphie bien à lui. Dans ses rêves un peu fous, il imaginait qu’il allait conquérir le monde avec cette danse. « Pourquoi pas ? pensait le destin, mais le chemin serait long et semé d’embûches ! »

Il n’était pas le seul à aimer cette musique. Mourad aussi en était fou. Il prétendait que Samia l’avait composée pour lui. C’est vrai qu’on les voyait souvent danser ensemble sur cet air. Kader aurait bien aimé s’approprier cette musique, surtout après la disparition de sa sœur, mais pour Mourad, il n’en était pas question. Cette musique appartenait aux Eight Angels et à personne d’autre. Dans tous les concours où ils se produisaient, ils l’utilisaient pour ses prestations. Et elle plaisait aux jurys. Ils imaginaient qu’un jour ou l’autre, un producteur finirait bien par l’écouter, et les engagerait dans un show. C’était leur rêve.

Alors cette musique, pas question de la céder à quelqu’un d’autre ! D’autant que Kader avait fini par prendre ses distances vis-à-vis du groupe. Ses rapports avec Mourad s’étaient tendus. Après la mort de Samia, il avait considéré qu’il n’avait plus d’intérêt à rester chez les Eight Angels. En fait, le groupe n’arrivait pas à décoller. Il concourait dans des compétitions de breakdance qui ne risquaient pas de les mener très loin. La devise de sa sœur : « Que personne ne dorme ! » lui revenait sans cesse en mémoire, et il trouvait que les Eight Angels s’étaient assoupis, en espérant comme des enfants qu’un producteur viendrait un jour les sortir de leur sommeil par magie.

Lui voulait réussir, et il savait que cela ne pouvait se faire qu’en solo et sur cette musique. Après tout, à qui devait-elle revenir ? À son frère ou à son ex-petit ami ? Kader avait résolu la question. Cette musique lui appartenait, à lui et à lui seul. D’ailleurs, il était convaincu que Samia, du haut des étoiles, partageait son point de vue et qu’elle l’aiderait dans sa marche vers le succès.

Cela peut paraître incompréhensible, mais sa sœur ne l’avait jamais vraiment quitté. Il la sentait toujours présente près de lui. Elle l’accompagnait partout.

Il lui arrivait souvent d’aller danser dans le terrain vague derrière les bâtiments de sa cité. Il savait qu’elle était là, assise près du ghetto blaster qui diffusait sa musique. Elle ne se lassait pas de le regarder danser. Son talent était vraiment impressionnant. Il surclassait tout ce qu’elle avait vu jusqu’à présent.

Le bruit de la musique n’effrayait pas les animaux du coin. Au contraire, c’était comme le signal que le spectacle allait commencer, et ils s’approchaient lentement, avec précaution, et s’installaient en cercle, pour le regarder danser. Il y avait les chats des pavillons voisins, des chiens errants et parfois des écureuils. Un soir, un renard au pelage roux était même venu s’asseoir à quelques mètres de lui, comme si, lui aussi, s’était convié au spectacle.

Kader avait repéré un petit chat noir qui n’arrêtait pas de bouger. Il trouvait qu’il lui ressemblait. Il l’avait surnommé Noiraud. Il y avait aussi un gros chat au pelage gris qui jetait des regards sombres au jeunot s’il s’agitait un peu trop.

Tout ce petit monde admirait la prestation de Kader. Ses mouvements étaient lents, précis, comme s’il évoluait sur un nuage. Samia et les animaux étaient fascinés. La gravité n’avait pas de prise sur lui. Il s’élançait dans l’air avec une grâce qui faisait penser aux ballets qu’il avait vus sur YouTube. Ses bras semblaient dessiner des arabesques dans l’air, et ses pieds, malgré le sol inégal, glissaient comme sur une scène de l’Opéra Garnier.

Noiraud, le petit chat noir, celui qui lui ressemblait tant, se mettait souvent à tourner autour de lui en cercle, comme s’il dansait aussi.

Le jeune danseur recherchait la perfection, cela ne faisait aucun doute. Il écoutait les critiques de Samia avec attention. Elle était sans pitié !

Oui, pour lui, elle était toujours vivante et s’occupait de sa carrière. Il sentait qu’elle lui communiquait une énergie et une détermination qui étaient bien la preuve qu’elle était près de lui. Il n’en parlait jamais, car on l’aurait pris à coup sûr pour un fou. Voir ce garçon « danser comme une fille » lui attirait déjà quantité de sarcasmes. S’il avait évoqué ses visions, sa réputation de « fou dansant » aurait été faite pour de bon.

Et c’est vrai qu’on trouvait Kader différent des autres garçons du quartier. Pour éviter d’être traités de « filles », les danseurs s’efforçaient toujours d’effectuer des prouesses physiques dignes d’acrobates. Danseurs, oui, mais virils. C’était la même chose pour les graffeurs, ces artistes qui couvraient les murs de leurs graffitis. Pas question d’être confondus avec ces êtres efféminés qui régnaient dans les milieux artistiques, selon eux. Alors ils peignaient des fresques dans des endroits improbables pour forcer l’admiration des passants.

Dans cet univers très masculin des cités et du hip-hop, Kader tranchait. D’autant qu’il avait mis très tôt de côté le breakdance, qui lui avait paru trop limité, et s’était rapproché petit à petit de la danse classique. Oh bien sûr ! Il était loin d’égaler les petits rats de l’Opéra, mais il avait un corps gracile, d’une grande souplesse, dont il savait contrôler tous les mouvements. Il aurait aimé s’entraîner devant une grande glace, mais ce n’était pas possible. Alors, il se contentait du miroir de sa penderie. Et du regard de Samia.

C’est quand il dansait qu’il était le plus heureux. Mais il fallait nourrir sa famille, alors il avait trouvé un travail dans une entreprise de la zone industrielle voisine des Framboisiers, une usine de découpe de volailles.

Et là, Kader était loin de ses rêves…

II

Ce matin-là fut pour Kader le plus beau matin du monde. La bonne fée de la danse semblait enfin s’intéresser à lui.

C’était pourtant un jour bien ordinaire. Il s’était levé à quatre heures du matin. Il était de jour, cette semaine-là. Il avait pris son petit déjeuner et fait sa toilette avec mille précautions pour ne pas réveiller sa mère et la laisser profiter de l’heure de sommeil qui lui restait. Il avait esquissé quelques pas de danse devant l’armoire de sa chambre, une vieille armoire d’un autre âge que ses parents avaient dénichée dans un vide-grenier. Il avait enfilé son jean noir, un tee-shirt blanc et son sweat-shirt gris chiné. Une vie en noir et blanc avec du gris entre les deux. Mais pas de couleur.

Dans la grisaille de sa cité, les couleurs ne passaient pas. Trop voyant. On préférait jouer les passe-murailles, la capuche relevée. Pourquoi ? Personne n’en savait rien, mais c’était ainsi. Dans ces lieux sans âme, on semblait ne pas vouloir être vu, être reconnu. Même si on n’avait rien à se reprocher, sinon d’être pauvre dans un pays riche. Et même si la police venait rarement mettre son nez dans ce quartier oublié des vivants, exister était considéré comme une infraction. Se faire remarquer comme un délit. Vouloir sortir du lot comme un crime.

Il avait dévalé les cinq étages de sa tour, en saluant du bout des lèvres les travailleurs croisés dans l’escalier. Ceux qui partaient au travail et ceux qui en revenaient. À cette heure, il évitait de prendre les ascenseurs. Trop lents à arriver, trop bondés, trop souvent en panne surtout. Pas question de rester coincé dans l’un d’eux et d’arriver en retard à l’usine. La mésaventure lui était arrivée un jour et il avait pris un avertissement. Et puis descendre par les escaliers était bon pour sa forme, malgré l’odeur incommodante qui s’accrochait aux murs.

Dehors, dans les allées qui traversaient la cité, il avait rejoint le flot des autres invisibles. Il regardait souvent les étoiles dans le ciel. Il se demandait si Samia était heureuse là-haut, si elle ne regrettait pas trop la cité.

Mais comment aurait-elle pu regretter cet univers froid ? L’architecte avait eu la bonne idée de créer des tours qui ressemblaient aux cartons des orgues de barbarie : des façades lisses, trouées de petites fenêtres çà et là, de façon irrégulière. D’ailleurs, la cité s’appelait « Les Orgues ». On avait laissé tomber la barbarie qui allait avec. Il y avait l’Orgue A, l’Orgue B, l’Orgue C, l’Orgue D et celle de Kader, l’Orgue E, que Samia appelait « l’Ogre E » tellement elle semblait vouloir dévorer ses habitants. Certains jours, quand le vent soufflait très fort entre les tours, les orgues semblaient improviser une étrange mélodie, comme le long râle de ses habitants.

Non, elle n’aurait pas regretté les ogres de la cité, mais ceux qui y vivaient, sûrement : Kader, sa mère et Mourad, son petit ami.

Les travailleurs de l’aube se sont rassemblés, la tête penchée sur leur téléphone, devant l’arrêt du bus, à la lisière de la cité, là où commençait l’autre monde, le monde magique, celui des vivants.

C’est à ce moment précis que le miracle s’est produit.

Le casque sur les oreilles, il écoutait une fois de plus — encore et encore — la musique de sa sœur Samia, « Nessun Dorma », « Que personne ne dorme ! » pour se donner du courage. Autour de lui, personne ne dormait, mais étaient-ils bien réveillés, tous ces gens sortis trop tôt du lit pour aller gagner leur vie, une vie sans but, une vie juste pour vivre ?

Soudain, il a vu passer sur son réseau social préféré une annonce. C’était en fait un rappel : le chorégraphe et metteur en scène Djamel Ouarti recherchait des danseurs pour sa prochaine comédie musicale. Une audition était prévue la semaine suivante. L’inscription des candidats était ouverte.

Le cœur de Kader s’est mis soudain à battre comme jamais. La chance semblait lui faire un clin d’œil. Il a relu cent fois le message. Puis il a levé la tête et a vu Samia, devant lui, qui lui souriait : « Tu vois, petit frère, il ne fallait pas désespérer. Ton heure va venir. À toi de jouer, maintenant. »

Il a vu Samia, mais il n’a pas vu le bus arriver ! Il a failli le rater, paralysé par la surprise. Heureusement, son ami Miguel, qui travaille dans la même zone industrielle, mais dans une autre usine, l’a secoué : « Hé ! Kader ! Tu dors ou quoi ? »

Oh non ! Kader ne dormait pas !

— T’es amoureux, c’est ça ? lui a demandé Miguel en prenant place à côté de lui dans le bus.
— Non, lui a répondu Kader.
— T’as gagné l’Euromillions alors ! a insisté Miguel.
— Non !
— Bah alors quoi ? Lâche le morceau, mec !
Kader n’a rien dit. Il a prétendu qu’il avait vu une vidéo amusante sur son téléphone.
— Tu me la montres ? a demandé Miguel.
Kader a fait semblant de la chercher dans son téléphone.
— Je la retrouve pas.

C’en est resté là. Miguel a plongé dans son téléphone, et Kader aussi. Comme tous les autres passagers du bus.

Miguel était un solide gaillard que Kader connaissait depuis qu’il était né. Ils habitaient dans la même tour, celle de « l’Ogre E ». Comme lui, il n’avait jamais quitté cet endroit. Il y avait fait sa vie. Il travaillait dans une fonderie, dans la même zone industrielle des Framboisiers. Il venait de passer chef d’équipe et en était très fier. Il avait de l’ambition, mais sur place. Il ne rêvait pas d’ailleurs, à la différence de Kader. Il n’avait pas fait d’études, n’avait aucun diplôme. Il savait qu’il ne valait sans doute pas grand-chose sur le marché du travail. C’est pourquoi il comptait beaucoup sur son emploi à la fonderie pour progresser socialement. Il espérait bien aller le plus haut possible, même s’il savait que tôt ou tard, sa progression serait stoppée par son manque de diplôme. Mais cela lui importait peu. La vie ne lui avait pas fait de cadeau. Il le savait, alors, le plus loin il irait, le plus heureux il serait.

Et puis il avait trouvé l’amour, en la personne de Sarah, qu’il avait épousée et qui lui avait déjà donné un enfant. Pour offrir un nid à sa petite famille, il avait emménagé, toujours dans la même tour, mais deux étages plus haut que l’appartement de ses parents.

La solitude de Kader l’intriguait. Un jour, n’y tenant plus, il lui avait demandé sans ambages :
— Pourquoi t’es seul ? T’as pas de copine ?
— Non, lui avait répondu Kader, un peu gêné par la question, surtout venant de lui.
— Un copain alors ? avait relancé Miguel, qui avait toujours trouvé que le choix de Kader pour la danse avait quelque chose de bizarre.
— Non plus, lui avait répondu Kader sans relever ce que sa question révélait sur l’idée que son ami se faisait de lui.
Il avait hésité, puis ajouté :
— Non, personne, vraiment personne. Enfin… presque.

Il avait fixé Miguel droit dans les yeux, comme s’il le suppliait de le comprendre sans poser davantage de questions. Il n’aimait pas parler de ces choses-là, pas comme ça, et pas avec lui.

Pourquoi tous ces mystères ? s’était demandé Miguel. Il avait imaginé que son ami parlait de sa sœur Samia, celle qui ne l’avait jamais vraiment quitté, même après sa mort, cette présence invisible qui semblait toujours veiller sur lui. Et il n’avait pas insisté.

Miguel était un être sans détour, concret et réaliste. Le contraire de Kader. Mais, allez savoir pourquoi, ils étaient les meilleurs amis du monde. L’attraction des contraires sans doute. Miguel se comportait souvent comme un grand frère avec Kader, alors qu’ils avaient le même âge, mais le jeune fils d’émigré portugais trouvait que son ami avait trop souvent la tête dans les nuages — « dans les étoiles », rectifiait Kader. Alors, de temps en temps, il le ramenait sur Terre.

Si Kader avait trouvé sa voie dans la danse, Miguel avait préféré la boxe. Une belle chorégraphie aussi, mais sur un ring, avec la violence en plus. Une même maîtrise du corps, un même sens du mouvement, un même goût pour le style. Et la même soif de reconnaissance, d’applaudissements.

Miguel disait souvent que la boxe lui permettait d’évacuer sa rage ; Kader, lui, cherchait à exprimer dans la danse la beauté du monde. L’un rêvait, l’autre pas.

La preuve : au milieu du parcours, Kader finit par lever le nez de son téléphone et, par un coup de baguette magique, le bus se transforma en salle de spectacle. Il s’est vu à côté du chauffeur, exécutant quelques pas de danse devant le public. Il a souri. Quel curieux endroit pour danser ! Mais les passagers avaient délaissé leur téléphone et le regardaient évoluer près du chauffeur. Il avait suffi de quelques pas de danse pour les ramener à la vie. Samia était au premier rang, bien sûr. Quand il a salué, à la fin de sa chorégraphie, tous les passagers l’ont applaudi. Samia s’est levée, et d’autres aussi. Les « Bravos ! » ont fusé dans le bus. C’était plutôt bien parti, a-t-il pensé. Lui, le danseur solitaire, comprenait qu’il pouvait émouvoir un public.

Puis il a replongé dans son téléphone et a relu encore et encore l’annonce des auditions.

Bientôt le bus arriva dans la zone industrielle des Framboisiers. Miguel salua son ami d’une tape sur l’épaule et descendit à l’arrêt à quelques mètres de sa fonderie. Puis le bus poursuivit sa route à travers le dédale de bâtiments sans âme, aux façades lisses comme un jour sans fin, qui s’éclairaient peu à peu, et s’arrêta dans la rue de l’usine de découpe de volailles, la Chicken Factory. Kader, le cœur toujours battant, se dirigea vers son travail en sachant que ce jour ne ressemblerait à aucun autre.

III

Tous les poulets de la région avaient entendu parler de la Chicken Factory, et ils savaient ce qui les attendait s’ils y pénétraient : ils en ressortaient en nuggets.

En fait, leur destin était scellé avant même qu’ils n’arrivent sur place. Dès que des hommes en blanc venaient les chercher dans leurs couveuses, ils pouvaient dire adieu à leurs rêves. Ils finiraient dans un MacDo, un Quick, un Burger King, ou même dans un magasin de surgelés. Les plus malchanceux atterriraient chez le pire ennemi des poulets, KFC.

Comment le savaient-ils ? Tout simplement parce qu’ils avaient une taupe dans la place. Oui, une taupe !

Un jour, à la Chicken Factory, sans qu’on sache trop pourquoi ni comment, un poulet s’était échappé ! À l’évidence, un manque de vigilance des équipes chargées de prendre en charge les poulets vivants dans la partie réception de l’usine. C’était un incident rarissime ! Dû sans doute à la frénésie autour du camion rempli de volailles hurlantes et se débattant, ou au bruit des engins qui les déchargeaient. En tout cas, personne ne s’aperçut qu’un poulet avait pris la tangente. Le déserteur, au lieu de s’enfuir dans la nature, avait décidé, avec courage, qu’il devait découvrir ce qui se passait dans cet étrange endroit. Il s’était convaincu qu’il devait connaître la vérité et prévenir ses congénères des fermes alentour.

Il avait donc emprunté un escalier en colimaçon et avait atterri sur le toit de l’usine. De là, il s’était introduit dans les combles par un soupirail dont la vitre était cassée. Puis il s’était aventuré sur une poutrelle qui soutenait la toiture. Il avait eu alors une vue plongeante sur toute l’usine. Et le spectacle l’avait horrifié.

Il avait assisté à la fin terrible de tous ses amis, certains électrifiés, d’autres saignés, d’autres encore gazés. Les bourreaux n’y allaient pas par quatre chemins. L’ambiance de mort qui régnait dans cet atelier ne semblait pas les gêner, ni les cris épouvantables des poulets massacrés. Leur ami, qui les voyait mourir depuis son poste d’observation, tout en haut, était pétrifié. Et ce n’était qu’un début !

Avançant avec mille précautions sur l’étroite poutrelle de la charpente, il avait assisté au plumage de tous ses congénères par de drôles de machines. Ils ressortaient des plumeuses dans un état étrange, nus comme un ver, un état qu’il voyait pour la première fois : « C’est ainsi que nous sommes ? » s’était-il demandé, médusé par cette découverte.

Plus loin, il avait eu du mal à soutenir la vue de ce qui se passait en bas. Les hommes en blanc découpaient ses amis en petits morceaux, les ailes par là, les cuisses par là, la chair par là, les abats par là. « Comment osait-il nous dépecer ainsi ? » pensa-t-il au bord de l’évanouissement.

C’est alors que l’alarme avait retenti. Il avait sursauté car il était juste à côté ! Il avait failli chuter de quinze mètres, au milieu des hommes en blanc. En bas, allez savoir pourquoi, Karim, un des employés, avait levé le nez. Il l’avait aperçu sur la poutrelle. « Putain ! s’était-il dit. Y’en a un qui s’est fait la malle ! » Sur le moment, il n’avait rien dit à personne. Il avait profité de sa pause pour aller dans les combles et s’emparer du poulet.

Ce ne fut pas une simple affaire, car l’animal avait été témoin des atrocités qu’on faisait subir à ses amis. Mais Karim réussit à le convaincre que c’était un gentil. Il l’entraîna dans une petite pièce et partagea avec lui son casse-croûte. L’animal se sentit en confiance. « Tous les Blancs n’étaient pas mauvais, apparemment », pensa-t-il.

Dès cet instant, Karim trouva un sens à sa vie. « Et si ces bêtes comprenaient ce qui leur arrivait ? » se demanda-t-il.

Chaque jour, il venait s’occuper de son poulet. Rapidement, l’animal était devenu un coq. Alors Karim avait réussi à subtiliser une poule à la réception, et l’avait présentée à celui qu’il appelait Spicy Chicken car c’était un dur à cuire ! Il les avait mariés et ils avaient eu beaucoup de petits.

Karim venait chercher les poussins qui naissaient et les relâchait dans la nature, et c’est ainsi, par le bouche-à-oreille, pourrait-on dire, que tous les poulets des fermes des environs avaient fini par savoir ce qui se passait vraiment dans la Chicken Factory. Ceux qui le pouvaient s’enfuirent pour éviter l’horreur.

Karim ne garda pas longtemps pour lui son secret. Son petit manège attira l’attention de ses collègues et il dut leur révéler le pot aux roses.

Alors, ils décidèrent tous de s’occuper à tour de rôle de la petite famille de Spicy Chicken. Karim n’était pas bien riche, et cela l’arrangeait que tout le monde apportât de quoi nourrir les volatiles.

Ainsi, aux pauses, après avoir tué et dépecé leurs victimes, les employés, chacun son tour, allaient veiller sur le coq, sa poule et leurs poussins. Ils vérifiaient qu’ils allaient bien, ils leur donnaient à boire et à manger, et emmenaient les poussins loin de l’enfer. De vraies mères poules.

Kader n’échappait pas à la règle et ce jour-là, c’était justement son tour de s’occuper des mascottes des employés.

Mais en attendant la pause, il avait un souci à régler. Son audition était le mercredi suivant, et il avait vu sur le planning en arrivant qu’il était de l’après-midi. Début du service à 14 heures, fin à 22 heures. Il aurait bien aimé prendre sa journée, mais pour cela, il fallait qu’il trouve quelqu’un pour le remplacer. Sa chance était que les employés étaient interchangeables. Ils accomplissaient tous les mêmes tâches, en même temps et de la même manière. Alors, que ce soit Kader, Nikola, Haffia, Kichi ou Igor, cela n’avait aucune importance.

Mais Kader commit une grosse erreur. Dans le vestiaire où il retira ses affaires de tous les jours pour revêtir sa tenue de travail : blouse blanche avec dessus un tablier, charlotte, masque, gants et bottes, il parut enjoué. Oui, enjoué ! Malgré les cris des volatiles, le martèlement des outils, l’odeur de sang séché et de désinfectant, les vociférations de Tatave, le contremaître, il était enjoué. Il fredonnait même son air préféré, « Nessun Dorma », « Que personne ne dorme ! » Il avait fait un bisou à la photo de sa sœur Samia, qu’il avait accrochée à la porte de son vestiaire. Il lui avait même montré l’annonce de l’audition sur son téléphone.

Il avait ainsi manifesté une joie qui n’était pas courante. Alors, quand il avait demandé à ses collègues lequel accepterait de le remplacer le mercredi suivant, tous avaient pensé qu’il avait fait la connaissance d’une fille et qu’il voulait passer la journée avec elle. Et ça, pour les employés, ce n’était pas du tout, pas du tout, du tout, un motif pour se faire remplacer. Seules les causes valables, comme une maladie ou un décès, étaient acceptées, mais les love story, pas question !

Kader monta donner à manger à la famille de Spicy Chicken et ressentit le besoin de se confier. Il expliqua aux gallinacés son problème : personne ne voulait le remplacer le jour de l’audition, cette audition avec Djamel Ouarti qui lui permettrait de réaliser son rêve, danser dans une comédie musicale et échapper à sa vie.

Le coq et la poule le comprirent sans peine. Ils avaient eux-mêmes miraculeusement échappé à un destin funeste. Mais ils ne pouvaient pas grand-chose pour lui. Le coq lui suggéra d’en parler à Karim, car c’était un bon gars.

« Bonne idée », se dit Kader. Il redescendit dans l’atelier et, à la pause suivante, il alla parler à son collègue. Karim le charria :
— Tu veux baiser ta meuf, c’est ça !
Kader sentit qu’il n’avait pas d’autre choix que de lui révéler la vraie raison de son absence. Il prit une grande inspiration :
— C’est… C’est pour une audition, avoua-t-il enfin.
Il lui montra l’annonce sur son téléphone. La réaction de Karim fut terrible :
— Ah ! Parce que tu danses, toi, comme une meuf !

Kader était effondré. Non seulement il n’avait personne pour le remplacer, mais maintenant toute l’usine allait savoir qu’il dansait !

Et il aurait beau leur chanter « Que personne ne dorme ! », il n’aurait pas plus de succès, et il ne serait pas mieux compris.

Kader allait rater son audition, et il était désespéré.

IV

Même s’ils ne travaillaient pas dans la même usine, Kader et Miguel avaient presque les mêmes horaires et se retrouvaient souvent dans le bus ensemble. Du moins quand ils étaient tous les deux du matin, ou tous les deux de nuit. Car parfois, l’un était de jour et l’autre de nuit, ou l’inverse, et bien sûr, ils ne se retrouvaient pas dans le même bus.

Au retour, Miguel trouva Kader transformé. Il l’avait quitté le matin tout réjoui et le soir, il le voyait abattu, la mine défaite, les épaules basses. Toute la misère du monde semblait s’être abattue sur lui. Que s’était-il donc passé ?

Il salua son ami et se laissa choir sur le siège à côté de lui car il avait eu une journée harassante :
— On a eu que des emmerdes, résuma-t-il à l’adresse de Kader.
Kader hocha la tête. Miguel enchaîna :
— Et toi ? Ça a été ?
— Pas trop, répondit Kader.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Miguel.
— Trop compliqué à expliquer, répondit Kader.
— Je suis trop con pour comprendre, c’est ça ?
Quand Miguel était fatigué, il ne fallait pas le provoquer.
— Mais non, mais je veux pas en parler, dit Kader.
— Ah OK, répondit Miguel. Bah, garde ta merde pour toi, j’ai assez avec la mienne.

Miguel sortit son téléphone et appela Sarah, sa femme. Ils échangèrent quelques mots doux et deux ou trois bisous et se dirent « À tout de suite ». Il raccrocha et commença à scroller sur son téléphone.

Kader hésita un instant puis, comme si une illumination venait de lui traverser l’esprit, il demanda à Miguel :
— Elle a pas travaillé à la Chicken Factory, Sarah ?
— Si. Elle a fait des remplacements, répondit Miguel.
— Elle connaît le métier, alors, hasarda Kader.
— Ah ! Ça, oui ! Celui-là et des tas d’autres. Je voudrais qu’elle trouve un taf fixe, mais elle préfère l’intérim. C’est plus varié, qu’elle dit. Chacun son truc. Pourquoi tu me demandes ça ? dit Miguel tout à coup intrigué.

Kader hésita un bon moment.
— Bah, vas-y, finit par dire Miguel, balance l’affaire !
— J’ai cherché quelqu’un pour me remplacer mercredi prochain et j’ai trouvé personne.
— Tu fais quoi, mercredi prochain ? demanda naïvement Miguel.
— Rien. Un truc perso, répondit Kader, très embarrassé.
— Un truc perso… reprit Miguel, tout à coup émoustillé. Une coquine ?
— Pas du tout, répondit sèchement Kader.
— Eh ! Du calme ! C’est pas une tare d’être amoureux.
— C’est pas du tout ça, se défendit Kader.
— C’est quoi, alors ? insista Miguel.

Kader sentit qu’il n’arriverait à rien s’il ne lui disait pas la vérité. Il aurait bien aimé garder pour lui son audition, un peu par superstition. Il pensait qu’il fallait toujours garder pour soi les projets importants. Et puis si cela ne débouchait sur rien, c’était mieux. Ni vu ni connu. Mais là, il avait besoin de Miguel, alors…
— Tu promets que tu diras rien ? lui dit Kader.
— Tu te fais Anissa ? avança Miguel.
Kader fut un peu déstabilisé. Il connaissait Anissa, une fille qui habitait dans leur tour, mais pourquoi en parlait-il ?
— Parce qu’elle se fait tout le monde, lui répondit Miguel. Tu dois être le dernier qui l’a pas baisée. Peut-être que tu l’as déjà baisée, je sais pas.
— Arrête de tout ramener au cul, lui dit Kader. En fait, je passe une audition pour la prochaine comédie musicale de Djamel Ouarti, celui qui a fait « Les Vikings ». T’en as entendu parler ?
— Non, ça m’intéresse pas, ces trucs-là. Bon alors, tu veux que Sarah te remplace pendant que tu vas à l’audition, c’est ça ? résuma Miguel.
— Voilà, répondit Kader.
— Bah on va lui demander. Elle doit savoir qui appeler à l’usine.
Kader faillit s’évanouir !
— Non, surtout pas, hurla-t-il ! Ça marchera jamais. Ils ne font pas de cadeau, tu sais. Si tu veux te faire remplacer, faut au moins que t’ailles à l’enterrement de tes parents, sinon, c’est mort.
— Bah, alors, je comprends pas, dit Miguel un peu perdu.
— En fait, expliqua Kader, mercredi, je suis de jour, 14-22 heures. Alors voilà mon plan : Sarah arrive avec moi à 14 heures mais au lieu d’entrer dans l’usine, elle va se cacher dans les combles, par un escalier extérieur. Elle doit le connaître. Là, elle attend. Elle sera en compagnie de Spicy Chicken et de sa famille.
— C’est qui ce bordel ? demanda Miguel.
— Un coq dont on s’occupe, répondit très sérieusement Kader.
— Attends, vous massacrez des tonnes de poulets par jour et vous élevez un coq ! s’étonna Miguel.
— Oui. Et sa femme, et ses petits. Cherche pas à comprendre. Qu’est-ce que tu crois ? On a un cœur, se défendit Kader.
— Je vois ça, se contenta de répondre Miguel, un peu dépassé.
— Bon, je continue mon plan, reprit Kader. Je vais au vestiaire, je me mets en tenue, je prends mon poste, je découpe mes volailles et à 16 heures, je profite de la pause pour retrouver Sarah chez Spicy Chicken. Je lui passe ma tenue, elle me remplace. Personne ne s’apercevra de rien. On se ressemble tous avec nos charlottes, nos masques, nos blouses. Je passe mon audition et à 19 heures, je reviens à l’usine, pile à la seconde pause. On fait l’échange et c’est bon.
— Pourquoi 19 heures c’est impératif ? lui demanda Miguel.
— Parce que c’est l’heure où Tatave, le contremaître, arrive et lui, il sait qui est qui. Il a un flair infaillible. Il nous reconnaît rien qu’à l’odeur. T’en penses quoi ?
— C’est du délire, résuma Miguel.
— J’ai pas le choix, mec.
— Ils vont te choper avec les caméras de surveillance, objecta Miguel.
— T’inquiète, le rassura Kader. J’ai repéré où elles sont. Je sais comment les éviter.
Miguel eut une moue dubitative mais appela quand même sa femme :
— Ma puce, Kader a quelque chose à te demander, lui dit-il.

Il passa son téléphone à son ami.

Kader salua Sarah et lui expliqua son plan en détail.
— C’est du James Bond, ton truc, conclut Sarah.
— Tu marches ou pas ? demanda Kader.
— Bah…

Dans sa déjà longue carrière d’intérimaire, Sarah avait déjà fait des missions spéciales, mais alors là, ça dépassait tout ce qu’elle avait connu. Mais bon. Kader était un ami.
— Je te paierai, t’inquiète, lui promit Kader.
— J’espère que je vais retrouver la cadence, sinon, ils vont me repérer, objecta Sarah.
— Le « chef d’eq’ » te gueulera dessus et c’est tout, la rassura Kader. Tout le monde se fait gueuler dessus tout le temps, alors…
— Et tes collègues ? Ils vont bien voir que je suis pas toi, dit Sarah un peu inquiète.
— Mais non. On est chacun dans sa bulle. On s’occupe pas des autres, lui expliqua Kader.
— Et si on me pose une question ?
— T’as déjà travaillé à l’usine, tu sais bien qu’avec le bruit des machines, on s’entend pas. Personne se parle. Y’a que les chefs qui gueulent. Tu te souviens pas ?
— Si, c’est vrai, répondit Sarah. Bon. Je suis d’accord. Mon premier rôle de comédienne !
— Je t’adore, lui dit Kader.
Miguel intervint tout de suite :
— Hé ! Du calme, Kader !
— T’inquiète, répondit Kader.

Il embrassa Sarah et rendit à Miguel son téléphone.

Kader poussa un énorme soupir de soulagement et son visage s’illumina d’un coup. Il était content, très content. Il se redressa sur son siège, tout guilleret. La vie coulait de nouveau dans ses veines.
— Merci, Miguel, dit-il à son ami.
Miguel lui répondit :
— De rien.
Puis il ajouta, presque pour lui :
— Spicy Chicken ! N’importe quoi ! Vous, les gars de la découpe, vous êtes vraiment des oufs. Ça vous met la tête à l’envers tous ces poulets ! Nous, à la fonderie, on a quand même plus les pieds sur terre.

Kader ne releva pas. Il était reparti dans ses rêves.

V

Kader passa les jours suivants sur un petit nuage. Dès qu’il avait un moment de libre, il allait danser sur le terrain vague. Il peaufinait sa chorégraphie avec Samia. La magie de la clef USB où elle avait enregistré sa musique fonctionnait à plein. Elle lui donnait des ailes. Pour tout le monde, c’était une clef comme une autre, mais Kader savait qu’il n’en était rien. Un jour, il avait voulu danser avec la version de la musique qu’il avait téléchargée sur son téléphone. Il avait mis ses écouteurs, et s’était élancé dans les airs. Malheur ! Il était retombé comme un gros sac de pommes de terre ! C’était pourtant un excellent danseur, il avait permis à son ancien groupe, les Eight Angels, de remporter des concours en se produisant sur d’autres musiques, mais quand il utilisait la clef de Samia, tout changeait. Il n’était pas juste un excellent danseur, il était transfiguré, il devenait divin. Pourquoi ? Il ne pouvait pas répondre à cette question, et il ne cherchait pas à en savoir plus. Parfois, il ne faut pas chercher à comprendre certains mystères.

Il rencontra aussi Sarah, pour préciser avec elle leur plan d’échange. Elle prenait très au sérieux son rôle. C’était bien dans sa nature. Elle avait trente ans, elle était plus âgée que Miguel, plus mûre aussi. Elle avait choisi l’intérim pour la liberté que cela lui procurait, et aussi pour la variété des contrats. Elle courait toujours après les formations, pour faire face à toutes les propositions. Le plan de Kader l’amusait. Elle y voyait une mission comme une autre, avec juste un peu plus de piment que d’habitude. Physiquement, ils étaient de la même taille. Elle avait les cheveux courts, d’un joli brun lumineux, et un côté garçon manqué, avec un caractère bien affirmé. Il le fallait pour vivre avec Miguel ! On pourrait donc facilement la prendre pour Kader.

Comme elle connaissait déjà l’usine, elle lui avait posé une foule de questions précises. Elle craignait un peu de s’ennuyer à attendre Kader pendant deux heures dans les combles, mais il la rassura :
— Tu ne seras pas seule : il y a Spicy Chicken et sa petite famille. Tu pourras t’amuser et discuter avec eux.
— « M’amuser et discuter avec un coq et une poule » avait-elle repris, incrédule. D’accord, d’accord. Il y a longtemps que j’ai pas mis les pieds dans votre usine, mais visiblement, ça a beaucoup changé !
Sarah nota tout : les horaires, les consignes, le chemin pour les combles.
— T’inquiète, Kader, je vais gérer, lui dit-elle avec un clin d’œil.
Kader la remercia du fond du cœur.
— Pas de souci, lui répondit Sarah. Je sais que cette audition est importante pour toi. En échange, je veux une place au premier rang de ta future comédie musicale.
— Deux ! lui dit Kader. Tu oublies Miguel !
— Bah, oublie-le, lui répondit Sarah. C’est pas son kif !
Ils se donnèrent rendez-vous pour le mercredi suivant.

L’inquiétude montait au fur et à mesure que le jour de l’audition approchait. Kader ne dormait pas très bien. Il ne dormait d’ailleurs pratiquement plus. À l’usine, son travail s’en ressentait. Son rendement baissait. Ses chefs n’arrêtaient pas de lui crier dessus ! Mais il s’en moquait. Il était à l’aube d’une grande carrière. Il allait danser avec les étoiles, côtoyer les stars de la comédie musicale… Alors, les remarques de Tatave, franchement…

Le mardi soir, veille du jour J, Kader alla encore une fois sur le terrain vague pour peaufiner sa prestation. C’était la chance de sa vie. Il n’avait pas droit à l’erreur. Il alluma son ghetto blaster et y connecta la clef USB de Samia. Aussitôt, les animaux du coin commencèrent à arriver pour le regarder danser.

Kader exécuta quelques pas pour s’échauffer mais il fut très vite interrompu par un spectateur malvenu : Mourad ! Il n’était pas seul. Trois des autres membres des Eight Angels l’accompagnaient. Ils avaient tous l’air très en colère.
— T’as pas le droit d’utiliser cette musique ! lui lança Mourad. C’est la nôtre. Samia l’a faite pour nous, pas pour toi !
— C’est la musique de ma sœur ! protesta Kader.
Mourad se précipita sur le ghetto blaster et arracha la clef USB.
— N’y touche pas ! hurla Kader en se précipitant vers son appareil.

Il tenta de reprendre la clef à Mourad, mais il ne faisait vraiment pas le poids à un contre quatre. Autour de lui, les chats regardaient le spectacle impassibles. Les chiens aboyaient contre Mourad et sa bande, sans les impressionner. Kader était désespéré. Il cherchait Samia. Où était-elle ? Pourquoi ne lui venait-elle pas en aide ? Il comprit qu’il était difficile pour elle d’arbitrer. Kader était son frère, mais Mourad avait été son petit ami.

Kader ne comprenait pas comment elle pouvait encore lui être attachée. Après tout, c’était lui qui était responsable de sa mort ! Il ne l’avait pas tuée, bien sûr, mais s’il n’avait pas été saoul quand il l’avait ramenée à la cité ce soir-là après une exhibition de breakdance à Meaux, elle serait toujours en vie ! Dans l’euphorie du moment, ses sens abusés par l’alcool, il avait raté un virage et percuté un arbre sur le bas-côté. Il s’en était sorti avec un choc à la tête, une jambe et deux côtes cassées. Mais en vie, lui. Samia avait succombé à ses blessures peu de temps après son arrivée à l’hôpital.

Il aurait dû finir ses jours en prison, ou en tout cas un bon moment, mais il avait eu le réflexe de mettre Samia à la place du conducteur et lui à celle du passager. Samia, elle, n’avait pas bu une goutte d’alcool.

Mais si le stratagème avait marché avec la police, il n’avait pas échappé à Kader. Sa sœur était une excellente conductrice et ne buvait pas. Pourquoi aurait-elle raté ce virage ? Kader savait — ou croyait savoir — ce qui s’était réellement passé et sa haine envers Mourad n’en était que plus vive.

Samia, elle, ne semblait pas lui en vouloir. Sans doute, de là-haut, voyait-elle nos problèmes sous un autre jour.

En tout cas, ce soir-là, elle ne l’a pas aidé à triompher de l’adversité.
Mourad a brandi la clef USB sous le nez de Kader en lui disant :
— Tu vois, celle-là, elle est à nous. C’est notre musique, et c’est avec elle qu’on va exploser.

Les Eight Angels relâchèrent Kader et quittèrent le terrain vague. Mourad, tout fier de lui, retourna vers la caravane où il habitait en brandissant la clef USB. Il répétait : « Elle est à nous ! Elle est à nous ! ».

Kader alla s’asseoir sur une vieille caisse et prit son visage dans ses mains. Il n’a pas pleuré, non, ce qui venait de lui arriver était au-delà des larmes. Son audition était fichue, c’était sûr.

Alors il sentit des poils caresser ses mollets. Il retira ses mains de son visage et vit à ses pieds le petit chat, Noiraud, qui le regardait avec compassion. Il semblait lui demander :
— C’est si grave ?
— Bien sûr, lui répondit Kader. Cette clef, pour moi, c’est comme un porte-bonheur, c’est celle de Samia. C’est sur cette clef qu’elle a enregistré sa version de la musique de Puccini. Tu comprends ça ?

Noiraud hocha la tête. Il sentait bien que Kader était malheureux, mais comment le réconforter ? Il sauta sur ses genoux et se roula en boule.
Kader le caressa. Le ronronnement de Noiraud l’apaisa un peu. Mais il était inquiet :
— Oui, tu as raison, lui dit-il comme s’il répondait à sa question, j’ai des copies de cette musique. J’en ai plein !

Noiraud émit un petit miaulement. Il était rassuré.

— Mais cette clef, continua Kader, c’est plus qu’une clef, c’est mon assurance-succès ! C’est comme un talisman. C’est pour ça qu’il la voulait, l’autre bouffon !
Il saisit alors Noiraud et le souleva en répétant :
— Un talisman ! Un talisman ! Tu comprends ?

Il secoua le petit chat si fort que l’animal, effrayé, se dégagea et s’enfuit.

« Voilà ! Décidément, tout le monde me lâche ! », gémit Kader.

Kader s’apitoya sur son sort encore un bon quart d’heure puis décida d’aller se coucher. Qu’allait-il faire ? Participer quand même à l’audition, sans la clef USB de Samia ? C’était possible bien sûr, mais la concurrence était rude, il le savait, et seule la clef de sa sœur avait le pouvoir de l’emmener vers les étoiles. À quoi bon y aller pour se faire éliminer ?

Il agitait ces noires pensées quand il vit Miguel qui promenait son chien devant le hall de l’immeuble.

— Qu’est-ce que tu fous là ? lui dit son ami. T’as ton audition demain. Tu devrais déjà être au pieu. Faut que tu sois en forme.
— Je vais pas à l’audition. C’est foutu, lui répondit Kader, désespéré.
— Tu te dégonfles ? hasarda Miguel. Sarah est prête, elle.
— Bah tu peux lui dire que l’opération est annulée, annonça Kader. Dis-lui merci. Je l’appellerai demain. Je lui expliquerai.
— Et moi ? J’ai pas droit à une explication ? s’énerva Miguel qui pensait toujours que Kader le prenait pour une brute stupide, ce qui était faux.
— Mourad m’a volé la clef de la musique de Samia, lui expliqua Kader. C’est foutu.
— Putain ! Je le crois pas, s’emporta Miguel. T’as pas une copie ?
— Si. J’en ai plein de copies, répondit Kader. Mais la clef de Samia est magique. Tu comprends. Alors, sans elle, j’ai aucune chance. Crois-moi, les gars qui vont se présenter à l’audition, c’est des pointures. Sans la clef, c’est perdu d’avance.

Qu’est-ce qui se passa dans la tête de Miguel à ce moment ? Personne ne le sait très bien. Il ne crut pas un mot de cette histoire de clef magique. Mais il vit que Kader y croyait dur comme fer, et ça lui suffisait pour agir. Il dit à Kader :
— Ne prends pas une décision tout de suite. Va pioncer. La nuit porte conseil, comme on dit. T’y verras plus clair demain.
Kader serra fort dans ses bras Miguel, puis lui fit la bise et rentra dans le hall, la tête basse, la démarche lente. Miguel fut surpris par l’attitude de son ami. C’était la première fois qu’il l’embrassait. « Il va vraiment pas bien », pensa-t-il. Puis il appela son chien :
— Allez, TikTok ! On rentre. On a du taf.

Kader n’arriva pas à dormir cette nuit-là. Il continua de tourner et retourner dans sa tête la question essentielle : allait-il participer à l’audition malgré la perte de son talisman ?

La question le tint éveillé une bonne partie de la nuit, sans qu’il y apportât de réponse. À force de peser le pour et le contre, il finit par penser qu’il avait autant de raison d’y aller que de ne pas y aller. C’est toujours ainsi quand on réfléchit trop.

Vers trois heures du matin, soudain, il entendit tambouriner à sa porte ! « Qui diable pouvait venir à cette heure ? » se demanda-t-il. Il craignit que ce vacarme ne réveille sa mère et il se précipita à la porte. Il regarda par l’œilleton et vit que c’était Miguel qui frappait ainsi. Il lui ouvrit :
— T’es ouf ! Tu vas réveiller ma daronne !
Ça ne manqua pas. Kader entendit une voix derrière lui :
— Qui c’est ? demanda sa mère.
— C’est Miguel, maman, répondit Kader. Il m’apporte… un truc pour demain.
— Ah, bon. Alors bonne chance, mon fils, murmura-t-elle avant d’aller se recoucher.
— Merci, maman. Bonne nuit.
Puis Kader fit entrer Miguel.
— Qu’est-ce que tu fous là ? demanda Kader, la tête un peu en vrac.
Miguel ne répondit pas. Il alla directement dans la salle à manger et vida sur la table un grand sac plein de clefs USB !
— Tiens, regarde, ta clef doit être là-dedans ! dit-il fièrement.
— D’où tu sors ça ? lui demanda Kader, effaré.
— T’occupe, lui répondit Miguel. Elle est là ou pas ?

Kader se mit à farfouiller dans le tas de clefs USB. Il se posait mille questions. Mais d’où son ami sortait-il tout cela ?

— Elle est là ! finit-il par crier. C’est celle-là !
Il brandit la clef de Samia. Elle était facilement identifiable. Samia avait collé dessus un ruban rose sur lequel il était écrit : « Que personne ne dorme ! »
— T’es sûr ? demanda Miguel.
— Oui. Cent pour cent ! répondit Kader. Comment t’as fait pour…
— Si on te le demande, dit Miguel, tu diras que tu sais pas.
— Mais Mourad va me tomber dessus, dit Kader, qui avait compris qu’on avait cambriolé le chef des Eight Angels.
— Ça m’étonnerait. On l’a délesté aussi d’un tas de téléphones et d’ordis qu’il stockait chez lui. Il n’y verra que du feu.
Kader était très ému. Il comprenait tout. Après leur conversation, Miguel était allé cambrioler la caravane de Mourad. Pour lui.
— On savait que Mourad était parti se bourrer la gueule chez des potes à lui (et à nous), lui expliqua Miguel. On avait le champ libre…

Kader le remercia encore et encore et lui tomba une nouvelle fois dans les bras. Miguel l’écarta en douceur.
— T’es au courant de rien, dit Miguel. Et, crois-moi, Mourad va pas aller chez les flics porter plainte. C’est que des trucs volés qu’on lui a pris. Allez, bonne nuit. Et assure, demain !

Kader essaya d’intégrer toutes les informations qui lui étaient tombées dessus en quelques minutes, mais il en retint une surtout : il avait retrouvé sa clef fétiche, la clef USB de Samia.

Il alla se coucher aussitôt : il avait une audition le lendemain. Et il avait vraiment un bon ami.

VI

Le jour J, Kader resta au lit plus longtemps que d’habitude pour récupérer de sa nuit plutôt mouvementée. En début d’après-midi, non sans une certaine appréhension, il se prépara pour aller travailler.

Il faut dire que les heures à venir s’annonçaient plutôt riches en émotion. Il fallait se rendre à l’usine, rester à son poste pendant deux heures, profiter de la pause de 16 heures pour faire l’échange avec Sarah, filer ensuite à l’audition, convaincre le jury, revenir à son poste à 19 heures pile, au moment de la pause, faire l’échange en sens inverse avec Sarah et reprendre son travail comme si de rien n’était pour éviter d’être démasqué par Tatave, le contremaître qui avait tous les ouvriers dans le nez.

C’était vraiment la journée de tous les dangers, mais cela en valait la peine : son destin pouvait basculer. Le Kader qui rentrerait chez lui le soir ne serait sans doute plus le même que celui qui quittait son appartement en ce début d’après-midi. Inchallah ! pensa-t-il très fort.

Kader retrouva Sarah dans le bus. Ils voyagèrent sans se dire un mot. Ils s’étaient déjà tout dit. Il fallait maintenant passer à l’action et cela exigeait un maximum de concentration. Kader glissa juste quelques graines dans la poche de Sarah, à donner à Spicy Chicken et sa famille, en cadeau de bienvenue. Ils apprécieraient l’attention.

Le petit groupe des employés de la Chicken Factory descendit du bus et se dirigea vers l’usine. La présence de Sarah ne surprit personne : certains même la reconnurent : « De retour parmi nous ? » lança même Karim. Elle répondit d’une mimique : « Eh oui ! » Mais elle ne s’étendit pas. Kader et elle étaient quand même très anxieux. Ils se demandaient si leur supercherie allait fonctionner.

Juste avant d’entrer dans le bâtiment, Sarah, qui marchait avec Kader en queue du petit groupe, se faufila derrière un camion et longea le bâtiment vers l’escalier en colimaçon. Kader la vit monter et entra dans l’usine. Il se changea dans le vestiaire et prit son poste. Karim oublia vite Sarah et commenta le résultat du match de la veille entre le PSG et l’OM de Marseille. Il débita quelques plaisanteries de mauvais goût selon son habitude, et on lui répondit dans le même registre. Cela ne volait jamais très haut dans les vestiaires. On était loin des étoiles.

Kader se mit au travail. Il attrapa un poulet suspendu au convoyeur, le retourna d’un geste vif. La lame de son couteau glissa entre la cuisse et le corps. Le mouvement était si répété qu’il n’avait plus besoin de réfléchir. Seul son esprit vagabondait, vers Samia, vers l’audition. Dans sa tête, il répétait toutes les phases de sa chorégraphie.
— Kader ! hurla le chef d’équipe par-dessus le bruit des machines. T’es où, là ?

Il sursauta, réalisa qu’il avait failli rater une pièce.
— Désolé, chef, hurla-t-il en accélérant le rythme.
Ce n’était vraiment pas le moment de se faire remarquer !

Deux heures passèrent ainsi. La sirène se mit à hurler ! Le cœur de Kader s’emballa. C’était maintenant que tout se jouait. Il fit mine de sortir de l’usine prendre l’air, mais emprunta le couloir qui permettait d’accéder au toit. Là-haut, dans les combles, il retrouva Sarah. La cohabitation avec Spicy Chicken semblait s’être bien passée, mais ils ne dirent pas un mot. Rapidement, Kader retira ses vêtements de travail et les passa à Sarah. Il ajusta son masque, sa charlotte. C’était parfait. Personne ne pourrait savoir que ce n’était pas Kader.

Sarah descendit par l’escalier intérieur et alla reprendre le service au poste que lui avait indiqué Kader. Il quitta l’usine à toute vitesse, en évitant les caméras de surveillance.

Il attrapa un bus et arriva aux Orgues, sa cité. Il devait récupérer son ghetto blaster et se changer pour mettre une tenue plus présentable. Il embrassa la clé USB de Samia et emporta l’appareil. Il dévala l’escalier. Il n’y avait pas une minute à perdre ! Plus tôt il arriverait à l’audition, mieux ça irait !
Un bus le conduisit à la gare du RER, et il arriva ainsi au théâtre Marigny, à Paris, où avait lieu l’audition.

En approchant, il faillit s’évanouir ! Une foule de danseurs s’était agglutinée devant l’entrée. L’horreur ! Kader se disait que l’audition allait durer des heures ! C’était impossible. Son timing était très serré. Mais la plupart des danseurs qu’il avait vus étaient déjà passés devant Djamel Ouarti et discutaient de leur chance d’être pris.

Kader se faufila entre les candidats et se présenta à un assistant qui lui indiqua où se trouvait une salle de répétition où il pourrait s’échauffer. Elle était située au premier. Avant de monter, il jeta un œil à la salle. Il aperçut la scène éclairée, il entendit de la musique, il vit les alignements de sièges en velours rouge, et surtout, il repéra le petit bureau où se tenaient Djamel Ouarti et un assistant, face à la scène. Une femme brune était assise un peu en retrait. C’était là que tout allait se jouer.

Il monta au premier étage avec l’assistant et découvrit la salle de répétition. Elle était pleine à craquer. Certains danseurs s’échauffaient, d’autres effectuaient leur chorégraphie en écoutant leur musique avec leurs écouteurs. Kader se dit qu’il ne passerait jamais à temps. Il supplia Samia et tous les anges gardiens du ciel de l’aider !

L’assistant considéra qu’il y avait déjà trop de monde et il le fit entrer dans une autre salle, plus petite, où il le laissa avec deux autres candidats.

Kader commença alors à s’échauffer. Bientôt, les autres danseurs furent appelés pour passer l’audition. Kader se retrouva seul et lança sa musique fétiche « Nessun Dorma ». Il était rassuré : il serait le prochain.

Mais les minutes passèrent… et il ne se passa rien. Il fallait impérativement qu’il parte à 19 heures s’il voulait être de retour à l’usine avant la fin de la pause de 20 heures.

Mais plus le temps avançait, plus il se disait que son tour ne viendrait jamais. C’était perdu. Avant même d’avoir commencé !

En bas aussi, dans la salle, le désespoir s’était emparé du jury. Les candidats se succédaient et Djamel Ouarti les arrêtait vite : trop mou, trop rapide, trop lourd, trop raide, trop ceci, trop cela. Aucun n’avait grâce à ses yeux.

À la fin de chaque audition, il se tournait vers la jeune femme assise derrière lui, un peu en retrait. C’était Laure Bretmann, la productrice du spectacle. Ils échangeaient des regards déprimés.
— Bon ! On fait une pause ! lança le chorégraphe.
— Le prochain sera le bon, lui répondit Laure pour maintenir un certain niveau d’optimisme, malgré la qualité médiocre des prestations.
— J’ai besoin d’un bon café, dit Djamel.
— Je vais me dégourdir les jambes, enchaîna Laure. Elle quitta le hall et demanda à un employé du théâtre où se trouvaient les toilettes. Il lui indiqua qu’elles étaient au premier étage « sur la droite ».

Elle monta l’escalier d’un pas lent. Tout cela n’était pas bon. Ces auditions ne menaient à rien. « Que faire ? » se demandait-elle.

Elle s’apprêtait à pousser la porte des toilettes quand elle entendit la musique de Kader. Elle fut intriguée. L’air était connu, mais l’arrangement très urbain le rendait presque méconnaissable. Elle s’en voulut de buter sur ce problème. Elle le connaissait forcément, cet air. Et pour cause, il était très célèbre. Elle l’avait entendu mille fois.

Elle entra dans les toilettes et se planta devant le miroir. Elle examina sa mine. Pas brillante.

Laure avait trente-cinq ans, Un visage dur, taillé à la serpe, des cheveux bruns coupés courts en mèches désordonnées. Dans l’univers masculin de la production, elle avait réussi à se faire un nom et une réputation. On la disait intraitable, mais on lui prêtait un flair infaillible. Elle avait décidé d’abandonner la production de séries télévisées et voulait tenter l’aventure du spectacle : théâtre, comédies musicales, concerts. Elle avait fait le tour du petit écran. Elle avait envie de relever de nouveaux défis.

De son côté, après « Les Vikings », le grand succès qui l’avait fait connaître, Djamel Ouarti, ancien danseur lui-même, puis chorégraphe et reconverti maintenant en metteur en scène, avait créé un spectacle, « Caligula », qui n’avait pas très bien marché. Il espérait se refaire avec cette nouvelle comédie musicale. Laure, qui n’était pas connue dans le milieu du spectacle, avait proposé de la produire. Au fond, tous les deux étaient dans l’attente d’un nouveau départ. Et il fallait qu’ils frappent un grand coup. C’était mal parti.

Laure sortit des toilettes, rajusta sa jupe étroite, et s’approcha de la salle d’où venait cette belle mélodie qu’elle n’arrivait pas à identifier. Elle colla son nez à la vitre de la porte et vit Kader danser. Tout de suite, elle ressentit une vive émotion. Un frisson la parcourut des pieds à la tête. Quelle grâce ! Quelle légèreté ! Ce rythme qui mélangeait la musique classique et le rap, c’était exactement ce qu’il leur fallait !

Djamel Ouarti était un enfant de l’immigration. Il avait grandi dans une cité, près de Lyon. Dans son nouveau spectacle, il voulait mettre en valeur les talents des jeunes de quartiers. Mais voilà. Soit il tombait sur des breakdancers incapables d’exprimer la moindre émotion, sauf de la colère, soit il tombait sur des jeunes des quartiers favorisés, parfaits techniquement, mais à qui il manquait la rage de vivre.

Voilà que Laure avait découvert quelqu’un qui avait justement ces deux qualités ! Une chorégraphie parfaite et une furieuse envie de réussir. Sa musique incarnait à merveille cette fusion. Elle avait trouvé leur danseur étoile. Elle pensa que, vraiment, elle avait du flair et que quelqu’un, là-haut, veillait sur sa carrière. Elle remercia le ciel.

Elle descendit rapidement l’escalier, fredonnant le morceau qu’elle avait entendu, et alla voir Djamel qui sirotait son café dans la salle, assis sur le petit bureau, les pieds posés sur le velours des dossiers.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Laure ? lui dit Djamel. Tu as vu le loup !
— Djamel, il faut que tu viennes, lui dit-elle toute excitée. Je crois qu’on a trouvé notre aigle, ajouta-t-elle.
L’aigle était le personnage que devait incarner le danseur vedette du spectacle.
— Bah, fais-le venir, ton oiseau rare, lui dit Djamel.
Soudain, Laure poussa un cri :
— Je l’ai ! C’est « Nessun Dorma ». Turandot. Puccini. C’est ça ! Oui ! Quelle merveille ! On le reconnaît sans le reconnaître.
— Mais de quoi tu parles ? lui demanda Djamel.
— Allez, viens, suis-moi. Il faut que tu le voies.

Djamel aurait bien aimé finir son café tranquillement, mais il savait que si Laure avait une idée en tête, il ne fallait pas la contrarier.

Pendant ce temps, Kader voyait le temps défiler à grande vitesse. C’était fichu. Il allait être bientôt 19 heures. Il ne pouvait plus attendre. Tant pis pour l’audition. Il ne voulait surtout pas perdre son travail. Il devait impérativement retourner à l’usine. Son rêve était à portée de pas, mais il ne pouvait pas attendre plus longtemps. Il ramassa son ghetto blaster et sortit de la salle, dégoûté.

Laure et Djamel se dirigèrent vers l’escalier mais à peine avaient-ils gravi quelques marches que Kader déboula, son ghetto blaster sous le bras. Quand il passa à la hauteur de Laure, l’appareil heurta la jeune femme :
— Ouille, cria-t-elle en se massant le coude.
— Désolé, lâcha Kader en s’enfuyant.
— C’est lui ton aigle ? demanda Djamel.
— Oui, c’est lui, répondit Laure, un peu perturbée par la scène.
— En tout cas, il court vite ! ironisa Djamel.
— Ah ! Crotte ! jura Laure. J’aurais tellement voulu que tu le voies danser. C’était magnifique. On sait qui sait ?

Les assistants se tournèrent les uns vers les autres. Personne ne savait qui il était.
— Mais rattrapez-le ! lança Laure.

Un des assistants se précipita dehors, mais Kader avait disparu. Il revint dans le hall, tout penaud, le bel aigle s’était envolé !

C’est à ce moment que Laure s’aperçut que le garçon avait perdu une clef USB. Elle s’était détachée du ghetto blaster au moment du choc contre son bras. Elle la ramassa, l’examina et lut le ruban rose : « Que personne ne dorme ! »
— « Nessun Dorma » ! cria Laure ! C’est sa clef. C’est là-dessus qu’il dansait. Mais bien sûr ! « Nessun Dorma », « Que personne ne dorme ! »
— Tu m’expliques ? demanda Djamel, un peu perdu.
— C’est le début du troisième acte de Turandot de Puccini, expliqua Laure. C’est le tube de cet opéra. Les plus grands ténors l’ont chanté, Pavarotti, Roberto Alagna, Andrea Bocelli. « Nessun Dorma », ça veut dire « Que personne ne dorme ! »

Puis elle tendit la clef USB de Samia à son assistant et lui lança :
— Prends ça et retrouve-moi ce gars !
L’assistant prit la clef en regardant fixement sa patronne : mais comment diable allait-il retrouver ce danseur ?
— Et vite ! ajouta-t-elle pour l’achever.

Difficile de décrire l’état dans lequel était Kader. Il avait laissé passer sa chance. Une telle occasion ne se reproduirait pas. Il était désespéré. S’il avait pu, il aurait pleuré. Mais dans le RER, ce n’était pas possible. Il garda ses larmes pour plus tard.

Pas question de se laisser abattre. Il fallait vite rentrer à l’usine !

Kader fit le trajet inverse. Il passa dans son appartement poser le ghetto blaster. Il était si énervé qu’il ne se rendit même pas compte que sa chère clef USB n’était plus dans l’appareil.

Il attrapa un bus et entra dans l’usine en catimini, en évitant les caméras, comme à l’aller. Il monta l’escalier en colimaçon et arriva chez Spicy Chicken. Sarah était déjà là !

— Vite, vite ! lui dit-elle.
La pause était bientôt finie.
Il lui demanda si tout s’était bien passé.
— Nickel ! lui répondit-elle. Et toi ?
— Nickel aussi, lui dit-il en enfilant sa blouse.

Il ne voulait pas en dire plus. Il la remercia encore et l’embrassa. Elle salua Spicy Chicken et courut vers l’escalier en colimaçon.

Kader la regarda partir, puis descendit vers les ateliers. La pause était terminée. Ouf ! Ça, au moins, il ne l’avait pas raté.

Il se mit à son poste et découpa ses volailles avec un dynamisme qui sidéra tout le monde. Le bruit des couteaux sur les os résonnait comme une symphonie macabre. Ses collègues n’en revenaient pas. Où trouvait-il une telle énergie à cette heure ?

C’est la question que se posa aussi le contremaître, Tatave, qui venait de prendre son service du soir. Il lui tourna autour, un peu intrigué. Il était rare que les ouvriers fassent du zèle en fin de journée. En général, la cadence baissait nettement après la pause de 19 heures, dans la dernière ligne droite. La hiérarchie le savait, et laissait faire. Le comportement de Kader parut d’autant plus étrange.

— Tu règles des comptes ou quoi ? lui demanda Tatave.
Kader se calma un peu et se consola. Au moins, il ne serait pas licencié pour manque de motivation.

VII

Dans les bureaux de la productrice, c’était l’effervescence. Laure avait donné l’ordre à tous ses assistants de laisser tomber leurs affaires en cours et de se concentrer sur une seule tâche : retrouver le danseur qu’elle avait vu à l’audition. Grâce à son flair légendaire, elle avait rassemblé quelques informations : c’était a priori un Maghrébin. Il devait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans. Pas moins mais guère plus. Il dansait comme un dieu, sur une musique très originale, une adaptation urbaine d’un air de l’opéra de Puccini « Turandot », « Nessun Dorma », autrement dit « Que personne ne dorme ! », comme il écrit sur la clef USB. Elle aurait volontiers contacté la police pour rechercher des empreintes sur la clef et remonter jusqu’à son propriétaire (elle avait produit beaucoup de séries policières et connaissait des responsables haut placés dans la police), mais tout le monde avait manipulé la clef et, de ce fait, il était impossible d’utiliser cette solution. Autre indice : selon Laure, il fréquentait un groupe de breakdancers. Forcément. Il avait son style à lui, aérien comme un danseur classique, mais on sentait bien qu’il tirait son énergie de la cité. C’était un croisement entre le hip-hop et l’Opéra de Paris. Ça ne devait pas être très compliqué à trouver, pensait-elle.

Laure réunit ses assistants et lança sa recherche du « suspect ». Elle leur dit :
— Primo, vous me faites des copies de cette clef USB. Je veux que chacun en ait une !
— Oui, chef ! répondit le chœur des assistants.
— Deuxio, vous contactez tous les groupes de breakdance de la Seine-Saint-Denis. On commence par ce département, c’est le plus proche. Ensuite, si on trouve rien là-bas, on élargira.
— Oui, chef ! répondit le chœur des assistants.
— Troisio, on fait fissa, parce que Djamel commence ses répétitions lundi. On n’a pas une éternité pour trouver son aigle. Je rappelle que c’est le personnage PRINCIPAL de sa comédie musicale.
Elle insista bien sur le mot « principal ». Il fallait vraiment retrouver la perle rare.
— Quatro, sur ce coup-là, on joue la survie de la boîte, et donc de vos emplois. Pigé ?
— Oui, chef ! répondit le chœur des assistants.

Il était clair que pour Laure, cette comédie musicale, qui marquait sa reconversion dans le domaine du spectacle, devait être une réussite.
Elle sut motiver ses troupes qui prirent une carte de la région parisienne, la punaisèrent au mur et définirent des zones de recherches affectées à chacun. On se serait cru dans une opération « Alerte enlèvement » au ministère de l’Intérieur.

Laure appela Djamel et lui confirma qu’elle lançait ses « gars » à la recherche de son aigle. En attendant, il pouvait commencer ses répétitions. Djamel hurla :
— Je commence sans mon danseur vedette ?
— C’est ça, oui, lui répondit Laure sur son ton habituel, c’est-à-dire sèchement. Ton danseur vedette, comme tu dis, on l’a trouvé. Il suffit maintenant de le… retrouver.
— Très drôle, répondit Djamel, pas convaincu par l’humour de Laure. En attendant, je fais quoi ?
— Tu fais répéter sa doublure, proposa Laure. Ce sera toujours ça de gagné et ça te permettra de peaufiner ta choré.
— T’as réponse à tout, répondit Djamel.
— Faut qu’on avance, Djamel, dit Laure. Le spectacle est dans deux mois. Y’a pas le choix.

Laure raccrocha et posa son téléphone sur son bureau. Il n’y avait plus personne. Tous les employés étaient rentrés chez eux.

Elle aimait travailler tard, après le tumulte de la journée. C’était pendant ces moments de répit que les idées lui venaient. Elle en profitait souvent pour lire une pièce de théâtre ou un argument de spectacle. Mais ce soir-là, quelque chose d’étrange lui arriva. Son attention fut attirée par la clef USB qui était tombée du ghetto blaster du danseur. Elle était posée sur son bureau, sur une pile de dossiers. Elle n’avait rien de particulier, hormis ce ruban rose avec écrit dessus : « Que personne ne dorme ! » Cet impératif aurait pu être sa devise. Elle n’était jamais en repos, lançant une foule de projets, pensant à mille choses à la fois, multipliant les rendez-vous avec les comédiens, les auteurs, les propriétaires de salles, les metteurs en scène, les chorégraphes. Il était rare qu’elle rentre chez elle le soir. Elle avait toujours un dîner, quand elle n’était pas invitée à une première ou à un cocktail.

Non, elle ne dormait pas, « Nessun Dorma ».

Ce soir-là, elle ne put détacher son regard de cette clef USB. Elle était pourtant d’un modèle on ne peut plus courant et, en même temps, il en émanait un étrange pouvoir.

Laure s’était arrêtée de travailler et s’était mise à penser à son parcours, ses études dans une grande école de commerce pour faire plaisir à son père, ses premiers pas dans une maison de production, comme administratrice, un poste très austère, plein de chiffres. Et puis cette envie qu’elle avait eue d’envoyer en l’air son CV trop sérieux pour se lancer elle-même dans la production, pour laisser parler son cœur, oublier les comptes, plonger dans les sentiments, les émotions, donner du plaisir au public. Réaliser son rêve de petite fille qui adorait quand son père lui racontait des histoires le soir avant de dormir.

Pourquoi tous ces souvenirs remontaient-ils maintenant en regardant cette clef ? Était-elle magique ? Avait-elle le pouvoir de transformer les rêves en réalité ? De nous pousser à franchir tous les obstacles pour atteindre les étoiles ? « Que personne ne dorme ! », répéta-t-elle. Et si cette simple clef, tombée à ses pieds « par hasard », faisait de son spectacle un triomphe ? La propulsait au firmament des productrices ?

Puis son téléphone sonna et elle retourna à ses affaires.

Dans les jours qui suivirent, les assistants de Laure sillonnèrent la Seine-Saint-Denis. C’était le département le plus pauvre de la région parisienne. Et le plus peuplé. Inutile de dire qu’ils n’étaient pas toujours les bienvenus dans les cités où ils allaient. Il leur fallait beaucoup de diplomatie, et de courage, pour expliquer l’objet de leur venue.

Leur question était simple :
— Est-ce que vous connaissez un groupe de breakdance qui utilise ce morceau ?

Et ils faisaient écouter la version de « Nessun Dorma » créée par Samia.

La réponse à cette question était très variable. Le plus souvent, c’était :
— Dégage.
Parfois :
— C’est pas nos reufs, ça. On danse pas sur des sons de pédés.
Le plus souvent :
— Peut-être. Faut voir. Ça rapporte combien ?

Tous les soirs, au débriefing, les assistants de Laure lui présentaient le résultat de leurs recherches, et c’était assez décourageant.

— Il faut continuer, les gars, disait Laure. Il existe, ce danseur, je l’ai vu. Il nous le faut ! Vous devez le trouver !
— Oui, chef ! répondait le chœur des assistants.

C’était parti pour une nouvelle journée de recherches.

Pendant ce temps, à des kilomètres de là, Kader déprimait aussi... Il avait découvert que sa clef USB n’était plus sur son ghetto blaster et il se demandait où il l’avait perdue. Dans le métro ? Dans le RER ? Dans le bus ? Au théâtre, en quittant précipitamment la salle de répétition ?

Qu’allait-il devenir s’il ne la retrouvait pas ? C’était ce que sa sœur lui avait légué de plus précieux. C’était son talisman ! Il n’aurait jamais une seconde chance sans elle.

Il se souvint alors qu’il avait heurté le bras d’une femme en descendant dans l’escalier. Il pensa qu’il l’avait perdue à ce moment-là. Sous le choc, la clef avait dû tomber.

Il décida donc de retourner la chercher au théâtre Marigny.

Il entra dans le hall et ne vit personne. Il entendit de la musique dans la salle. Il poussa la porte. Il était tombé en pleine répétition de la comédie musicale. Djamel Ouarti était assis au petit bureau. Laure se tenait un peu en retrait derrière lui, comme lors de l’audition. Le metteur en scène faisait répéter la doublure de l’aigle sur une musique d’inspiration classique mais jouée sur un rythme de rap. Il eut un violent pincement au cœur. Ç’aurait dû être lui sur scène, dans ce rôle, sur cette musique. Quel gâchis ! Tout s’était joué à quelques minutes. Ah ! Si les auditions avaient duré moins de temps, s’il y avait eu moins de candidats, s’il avait pu arriver plus tôt, s’il avait pu partir plus tard… Il pensa : « Avec des si… ».

Un assistant le vit et se dirigea vers lui :
— Tu veux quoi ? lui demanda-t-il.
— Rien, répondit Kader. J’ai perdu un truc l’autre jour, je voulais savoir si vous l’aviez pas trouvé…
— Bah, mon vieux, lui répondit l’assistant, va demander à l’accueil. Y’a pas écrit « Objets trouvés » ici, ajouta-t-il en désignant son front.

Kader sortit de la salle et alla à l’accueil où l’employé du théâtre lui dit qu’ils n’avaient rien trouvé :
— Une clef USB ? Non. Pas vue.

Kader quitta le théâtre, dépité. Où avait-il bien pu perdre sa clef ? Si c’était dans le métro, elle était perdue à vie.

L’assistant revint s’asseoir dans la salle.
— C’était qui ? lui demanda Laure.
— Un mec qui venait rechercher un truc qu’il a perdu, répondit l’assistant avec un haussement d’épaule, sans se rendre compte de l’énormité de ce qu’il venait de dire.
— Un truc ? répéta Laure. Quel truc ? Une clef USB ?
— Je sais pas, répondit l’assistant, il a dit : « un truc ».

Laure explosa !
— Il est où le gars, maintenant ? hurla Laure.

L’assistant haussa de nouveau les épaules.
— Putain vous êtes nuls ! enchaîna Laure. Vous êtes tous virés ! Allez me le chercher !

L’aigle sur scène faillit lâcher sa partenaire. Djamel arrêta la répétition.

— Quelque chose qui cloche, ma douce colombe, dit-il à Laure pour calmer le jeu.
— Le gars est revenu chercher sa clef USB et ils l’ont viré ! expliqua Laure à deux cents à l’heure. C’est pas vrai ! C’est pas vrai ! Des jours qu’on le traque comme des malades, il se pointe ici et, ces cons, ils le virent ! Non, mais je le crois pas ! JE-LE-CROIS-PAS.

Laure avait dégagé dans l’air à ce moment-là plus d’énergie négative qu’un volcan en éruption.

— Je vais aux toilettes, excusez-moi, mais c’est trop, dit-elle en sortant de la salle.

Djamel et les assistants se regardèrent sans dire un mot. Elle n’avait pas tort. Ils avaient raté quelque chose. L’employé du théâtre leur confirma d’ailleurs que le jeune homme cherchait sa clef USB… Il aurait suffi que Kader dise à l’assistant le mot magique « clef USB » pour que son destin bascule. Dans la vie, parfois, il faut aider le ciel à réaliser nos rêves.

Finalement, Laure ne vira pas tous ses assistants mais dans les jours qui suivirent ce gros raté, l’ambiance fut très lourde et il fut évident qu’il fallait retrouver le danseur au plus vite, coûte que coûte, quitte à arpenter la Seine-Saint-Denis jour et nuit. Leur emploi était en jeu.

Tant est si bien qu’un soir, un des assistants revint au bureau et annonça triomphalement :
— Je l’ai trouvé ! Je sais où il est ! À Aulnay-sous-Bois !

VIII

mp3
00:00
/ 00:31

Les nouvelles vont vite dans les cités, à Aulnay-sous-Bois, comme ailleurs. Quand Farid et Momo, les animateurs de la Maison commune, annoncèrent qu’une audition de danseurs allait être organisée ce samedi par la productrice du nouveau spectacle de Djamel Ouarti, l’information circula à la vitesse de la lumière. Tous les téléphones se mirent à vibrer, ou à sonner, selon les préférences de chacun. Et comme, à Aulnay-sous-Bois, et aux alentours, tout le monde savait danser (ou du moins le croyait), les animateurs de la Maison commune furent submergés de candidatures. Ils en écartèrent certaines. Ils connaissaient tous les jeunes du coin, et ils se doutaient que la plupart s’inscrivaient « au cas où », si un éclair de génie les traversait, si un talent pour la danse leur tombait soudain du ciel. Ils ne se faisaient pas d’illusion, ils étaient habitués à la frustration, mais les événements de cette nature étaient rares, alors autant en profiter.

Quand Kader vit la notification apparaître sur son téléphone, il eut un coup au cœur. Il comprit immédiatement que la productrice était en possession de sa clef USB et venait à Aulnay-sous-Bois pour retrouver son propriétaire. Il sauta de joie mais sa bonne humeur fut de courte durée, car il se doutait que Mourad et ses Eight Angels allaient eux aussi recevoir l’information, et ils avaient eux aussi la musique de Samia.

Il pensa à sa sœur et eut soudain un doute : qui allait-elle favoriser ? Son frère ou son petit ami ? Il avait toujours pensé qu’elle était de son côté, mais depuis quelque temps, depuis que la chance avait tourné, depuis qu’il avait accumulé les échecs, les ratés, les désillusions, il se demandait s’il pouvait encore compter sur elle. D’ailleurs, ses apparitions étaient devenues plus rares.

Il eut très peur que la chance lui passât une nouvelle fois sous le nez.

Une petite voix lui dit de ne pas perdre espoir : « Que personne ne dorme ! » Alors il se rendit au terrain vague, installa son ghetto blaster et y connecta une copie de la musique. Ce n’était pas la même chose, bien sûr, mais il s’en contenterait. Il lança le « Nessun Dorma » de sa sœur et répéta sa chorégraphie. Les animaux du coin se rassemblèrent de nouveau. Noiraud fit le pitre, comme à son habitude, tentant d’imiter les sauts perchés de Kader, sous l’œil sans pitié du gros chat gris. Quelques chiens errants se joignirent aux autres spectateurs. Soudain, il vit apparaître Samia ! Il soupira ! Elle était encore avec lui ! Comme il était heureux ! Sa danse se métamorphosa, elle devint plus aérienne, plus fluide que jamais. La magie opérait-elle enfin ?

Alors qu’il évoluait sur un petit nuage, persuadé que la chance lui souriait de nouveau, les membres des Eight Angels surgirent de nulle part, attrapèrent Kader, le ceinturèrent, le ligotèrent avec une grosse corde, scotchèrent sa bouche, mirent un sac sur sa tête et l’emportèrent au loin. Samia regarda la scène horrifiée. Les chiens aboyèrent. Les chats firent comme s’ils n’avaient rien vu. Mourad était bien décidé à empêcher Kader de participer à l’audition !

Une fois le danseur mis à l’abri, les breakdancers, leur chef en tête, sûrs de leur coup, se rendirent à la Maison commune.

Farid et Momo, les animateurs, avaient fait un sérieux tri dans les candidatures, aidés par un assistant de Laure, qui était venu en avance préparer l’audition. Il avait veillé à l’installation de la grande salle qui servait un peu à tout : faire du sport surtout, mais aussi organiser des concerts, des pièces de théâtre, des réunions de quartier et même prier parfois. C’était un lieu vraiment polyvalent où les habitants des quartiers voisins se retrouvaient volontiers.

Mourad et ses Eight Angels pénétrèrent dans la salle et se présentèrent au bureau des inscriptions. Ils étaient cinq, cinq danseurs qui voulaient concourir. Ils ne savaient pas ce que la productrice venait chercher. Seuls les animateurs étaient dans le secret. C’étaient eux que l’assistant avait contactés et en écoutant le « Nessun Dorma », Farid, qui s’occupait de la culture (Momo étant plutôt spécialisé dans le sport), avait tout de suite reconnu l’air des Eight Angels. Ils avaient promis de ne rien dire aux danseurs, pour ne pas augmenter la pression.

Mais Mourad avait confiance. Même sans la clef, il savait que Samia, de là-haut, l’aiderait à éblouir la production. Sa musique était parfaite, et il était un bon danseur. Certes, il n’avait pas la grâce de Kader, mais Kader était désormais dans l’incapacité de lui nuire !

Où était-il passé ? Il s’était retrouvé bâillonné, pieds et poings liés, un sac sur la tête, dans un endroit inconnu où flottait une odeur de vieilles baskets, de café en poudre et de marijuana. Cela aurait pu lui donner la nausée, mais depuis qu’il travaillait dans la Chicken Factory et qu’il était confronté tous les jours aux odeurs de volailles, son sens olfactif s’était plutôt émoussé !
Kader ne se débattait pas. À quoi bon. Une fois de plus le destin l’avait abandonné. Mourad allait se présenter devant la productrice et emporter le rôle, qui sait ? Et lui, pendant ce temps, il allait moisir dans cet endroit sordide, avec son téléphone qui n’arrêtait pas de sonner ! À l’évidence, on le cherchait. On s’étonnait qu’il ne soit pas déjà à la Maison commune.

Les animateurs aussi s’en étonnaient. Farid demanda à Mourad :
— Kader est pas avec vous ?
Mourad joua les imbéciles :
— Kader ? Ah ! Oui ! Non, il est grippé. Il viendra pas.

L’assistant de Laure eut un mauvais pressentiment : et si ce Kader était justement le danseur qu’ils recherchaient ? Il décida de garder cette information pour lui.

D’autres danseurs arrivèrent et se présentèrent au bureau des animateurs. L’assistant les observa. L’un d’eux était-il le danseur qu’il avait vu au théâtre ? Pas facile.

Et puis Sarah entra. Elle chercha Kader du regard et alla interroger Farid. Il lui répondit qu’il était grippé.

— Grippé, Kader ! s’exclama Sarah. Je l’ai vu partir s’échauffer sur le terrain. Il n’y est plus. Il ne répond pas au téléphone. Vous avez une idée d’où il peut être ?

Mourad fit l’innocent, haussa les épaules, plongea ses mains dans ses poches et les ressortit en tirant sur le tissu : pas dans mes poches en tout cas !

Les Eight Angels rirent de bon cœur à la plaisanterie de leur chef. Sarah comprit qu’il y avait un problème. Elle sentit son estomac se nouer. Elle quitta la salle de la maison commune et appela son mari :
— Miguel ! Kader a disparu. Il est nulle part. Il répond pas à son téléphone. Il va rater l’audition. Tu sais où il est ?
— Je l’ai pas vu, répondit Miguel. Je vais chercher.

C’est alors que Laure arriva, accompagnée de deux assistants. Tous les jeunes présents se mirent au garde-à-vous et il y eut un grand silence. L’entrée de la reine d’Angleterre, du pape, du prophète Mahomet ou de Michael Jackson n’aurait pas provoqué un émoi plus profond. Une sorte de divinité venue d’un autre univers avait pénétré dans la salle communale d’un quartier d’Aulnay-sous-Bois.

Son assistant vint vers elle et la mit au courant :
— Pas sûr que notre gars soit là, lui dit-il à l’oreille.
— Tu ne l’as pas reconnu ? demanda-t-elle.
— Non, répondit-il, mais tous ces Arabes se ressemblent, tu sais. Il est peut-être là. Mais mon petit doigt me dit que non.
— Alors, si ton petit doigt le dit… ironisa Laure. Maintenant qu’on est là, on fait comme prévu.

Laure fut accueillie par Farid et Momo qui lui souhaitèrent la bienvenue et l’installèrent sur une chaise qui, pour l’occasion, avait reçu un joli coussin de style berbère.

Et l’audition commença.

Mourad ne se présenta pas le premier, il préféra laisser passer les autres danseurs, « pour créer un choc émotionnel », pensa-t-il, en fin stratège. Dans ce genre de situation, mieux valait ne pas passer d’abord. Son idée était de laisser les autres se planter et arriver ensuite en sauveur.

Il n’avait pas tort. Les danseurs se présentèrent un par un, chacun sur la musique de son choix. Bien sûr, Laure était là pour voir danser celui qui se produirait sur « Nessun Dorma », mais en même temps, puisqu’elle était là et que la distribution du spectacle n’était pas encore complète, elle se disait qu’elle aurait peut-être une ou deux bonnes surprises à soumettre à Djamel.
Hélas ! Les prestations des danseurs furent plus lamentables les unes que les autres. Certains n’avaient vraiment rien à faire là. Ils étaient passés entre les mailles du filet des animateurs. D’autres étaient visiblement handicapés par le trac, faisaient un pas et renonçaient.

Vint alors le tour de Mourad.

Miguel, de son côté, sortit promener son chien. Il lui dit :
— Allez, viens TikTok, et trouve-moi Kader !

Il se rendit vers le terrain vague puisque c’était vers là que Sarah l’avait vu se diriger. Quand il arriva, les chiens errants se mirent à aboyer. S’il avait parlé le chien, Miguel les aurait entendus crier : « On l’a enlevé ! On sait où il est ! » Mais il ne parlait pas le chien. En revanche, TikTok, lui, le parlait couramment et il tira sur sa laisse dans la direction que lui indiquaient ses congénères. Miguel ne comprit pas le message de son chien et le tira en sens inverse. Pas question pour lui de se laisser diriger par son chien. C’était lui le maître ! Miguel regarda aux alentours et appela Kader. Aucune réponse. Il décida de rentrer.

Dans la salle commune, Mourad donna une clef USB à un des animateurs et aussitôt, la musique de « Nessun Dorma » emplit la salle. Un frisson parcourut Laure. Instinctivement, elle serra très fort la clef USB de Kader dans sa poche en priant le ciel d’être tombée sur la bonne personne. « Faites que ce soit lui ! Faites que ce soit lui ! » pria-t-elle en comprimant la clef.
Mais elle ne laissa rien paraître de son émotion.

Mourad commença à danser. La musique le portait, c’était évident. Laure adressa un sourire à son assistant. « C’était bon, on le tenait », crut-elle. Et elle remercia la clef USB qu’elle serrait dans sa poche.

Aux Orgues, la cité de Kader, TikTok jouait les rebelles. Il continuait de tirer sur sa laisse. Miguel fut assez surpris. Son chien ne lui avait jamais fait cela. Il se passait quelque chose de bizarre. Au loin, il entendait les chiens errants aboyer de plus belle !

Il reçut un appel de Sarah :
— Alors ? lui demanda-t-elle. Tu as vu Kader ?
— Bah non, toujours pas, lui répondit-il.
Sarah entendit les chiens en fond sonore.
— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi ils aboient ?
— Je sais pas, répondit Miguel. Ils sont bizarres, ce matin. TikTok tire sur sa laisse comme jamais.

Alors Sarah eut un éclair de génie.
— Ils sentent quelque chose, dit-elle. Sûrement ! Je t’en supplie, Miguel, il faut que tu trouves Kader, Mourad est en train de danser devant la productrice. Vite, trouve-le !
— Bah oui ! répondit Miguel. Je fais ce que je peux !

Sarah raccrocha et revint dans la salle communale. Mourad continuait à danser. La mine réjouie de Laure avait peu à peu cédé la place à une moue dubitative, et maintenant le doute cédait la place à la déception. Mourad avait plutôt bien commencé sa chorégraphie, mais ses pas étaient devenus plus lourds, moins maîtrisés. Plusieurs fois il s’était retrouvé à contretemps. Où était passée la grâce qu’elle avait vue au théâtre le jour des auditions ? Était-ce bien le même danseur ? Oui, il lui avait semblé le reconnaître, mais maintenant, elle n’était plus sûre de rien.

Pendant ce temps, Miguel se laissa guider par TikTok et retourna vers le terrain vague. Les chiens errants aboyèrent. « Enfin ! crièrent-ils. » Miguel fut entraîné par la petite brigade canine vers… la caravane de Mourad ! Miguel eut un doute : et si les Eight Angels avaient enlevé Kader ?

Il tapa sur la paroi de la caravane en appelant Kader. À l’intérieur, le garçon reconnut la voix de son ami. Il poussa des cris, mais avec le bâillon sur la bouche, il n’était pas sûr d’être entendu.

Au-dehors, Miguel sentit qu’il y avait quelqu’un à l’intérieur. Il eut l’idée de téléphoner à Kader et il entendit la sonnerie à l’intérieur. Kader était là !
— Oh ! Putain ! dit-il aux chiens.
Il lâcha la laisse de TikTok et cria :
— T’inquiète, Kader, je suis là !

Le temps pressait vraiment. Il fallait que Miguel libère Kader au plus vite.
Dans la salle communale, Mourad avait terminé sa prestation. Laure était déçue. Elle n’avait pas trouvé son « aigle ». Elle regarda ses assistants, qui virent dans ses yeux deux lance-flammes crachant tout le feu de la Terre dans leur direction.

Elle se leva. Les animateurs lui demandèrent de rester, il y avait d’autres danseurs à regarder.

— Non, dit-elle. J’ai vu ce que je voulais voir. Je dois retourner à Paris. J’ai des rendez-vous.

Elle salua tout le monde et se dirigea vers la sortie. Mourad la rattrapa :
— Madame, madame, dit-il suppliant. J’ai pas été bon, c’est sûr. Je suis honnête, je le reconnais. Mais c’était le tract. Il faut me donner une seconde chance.

Laure considéra ce pauvre garçon qui avait fait de son mieux pour la séduire. Elle ne voulut pas briser ses rêves. Alors elle lui dit :
— Donnez vos coordonnées à mon assistant. On vous appellera.
— Ah ! Super, dit Mourad ! Merci ! Merci ! Sois bénie, Madame, ajouta-t-il en s’inclinant devant elle.

Laure le salua et sortit de la salle communale.

Alors, elle vit arriver au loin en courant deux hommes, dont un tiré par son chien. C’était Kader et derrière lui Miguel et TikTok !

Laure s’arrêta net et observa le garçon. Un trouble la parcourut. Oui, c’était bien lui qu’elle avait croisé dans l’escalier du théâtre l’autre jour. Laure serra très fort la clef de Samia dans sa poche. « Je l’ai trouvé ! » se dit-elle.

Kader, tout essoufflé, s’arrêta devant Laure. Derrière elle, Mourad poussa un cri rageur. Sarah eut un grand sourire ! Il était là ! Samia, elle, resta un peu en retrait, mais Kader la vit, au milieu de tous les jeunes qui étaient sortis de la salle commune et assistaient à la scène.

Kader et Laure s’avancèrent l’un vers l’autre, lentement. Cela prit une éternité. Le temps était suspendu. Il n’y avait plus un bruit. Même les chiens s’étaient tus.

Kader et Laure se retrouvèrent face à face. Ils ne se dirent rien, mais ils avaient la même pensée : ils s’étaient retrouvés, ils s’étaient trouvés. Laure sortit alors la clef USB de sa poche et la tendit à Kader. Le danseur s’approcha, la saisit, l’embrassa puis la leva vers le ciel. Il allait danser avec les étoiles.

Deux mois plus tard…

Comment vivre sans volailles ? Comment vivre sans retrouver tous les jours le bruit des machines et la fureur des petits chefs ? Comment vivre sans porter une charlotte, un masque, une blouse, un tablier et des bottes en caoutchouc ? Comment vivre sans prendre le bus matin et soir ? Comment vivre en ne vivant pas comme les autres ?

Il faudrait pourtant bien que Kader s’y habitue, car Laure l’avait convaincu de laisser tomber la Chicken Factory pour se consacrer à sa carrière de danseur. Elle l’aiderait, avait-elle promis. Djamel aussi, lui avait promis de l’engager sur ses spectacles.

Il fallut convaincre la mère de Kader. Gagner sa vie comme danseur ? Quel étrange projet ! avait jugé madame Banta. Qu’allaient penser les voisins ? Laure lui fit un gros chèque pour calmer ses angoisses.
— Tant qu’il gagne sa vie honnêtement, dit-elle à Laure.

Il était évident que Kader était fait pour la danse et pour le spectacle. Il se moula très vite dans le rôle de l’aigle de la comédie musicale. Il apporta aux répétitions un souffle nouveau. Son enthousiasme fut communicatif et sa technique impeccable tira toute la troupe vers le haut. Djamel fut soulagé. Après l’échec de son précédent spectacle, il s’était demandé s’il pourrait rebondir, et maintenant, avec Kader dans le rôle principal, il en était certain. Laure aussi avait un instant douté. Elle ne pouvait pas rater son entrée dans le monde exigeant du spectacle. Elle aussi était soulagée.

Elle n’était pas peu fière d’avoir, un beau jour, ramassé une clef tombée par terre. Son flair, une fois de plus, ne l’avait pas trompée.

On aurait cru que Kader était né sur scène. Il y évoluait avec aisance, il en maîtrisait les codes, il en avait repéré très vite les pièges. D’instinct, il savait comment se placer pour prendre la lumière, comment évoluer au milieu d’autres danseurs. Enfin, suprême qualité, il avait appris à contrôler son trac.

Le jour de la première du spectacle « Le Phénix », il semblait même serein, alors que Djamel n’avait plus d’ongles et Laure engueulait la Terre entière. Rien ne semblait pouvoir l’atteindre. La production s’inquiétait. Se rendait-il bien compte des enjeux ? Savait-il les sommes qui avaient été investies dans le projet ? Les conséquences d’un bide ? Il était conscient de tout cela. Il connaissait la vie et mesurait la valeur de l’argent au demi-centime près. Il se sentait porté par quelque chose, un souffle divin qui le persuadait que tout se passerait bien.

Et, effectivement, tout se passa bien. La presse spécialisée et le Tout-Paris invités à cette première furent unanimes, le spectacle était une réussite. Djamel fit oublier l’échec de son « Caligula », Laure faisait une entrée remarquée dans ce nouvel univers et une étoile de la danse était née, déjà star, rejoignant les autres étoiles au firmament de la gloire.

Mais Kader ne garda qu’un vague souvenir de ce qui s’était passé pendant cette première représentation.

C’est seulement le lendemain qu’il prit conscience de l’événement en retrouvant ses amis dans le terrain vague. Tous étaient réunis : Sarah, Miguel, Karim, le copain de l’usine, et d’autres amis de la cité des Orgues, y compris les animateurs de la Maison commune, Farid et Momo, et même Anissa la coquine ! Il y avait aussi Noiraud, le petit chat noir, et le gros chat gris, TikTok et les chiens errants. Kader savait que sa sœur Samia était là aussi.

Ils étaient assis par terre, en cercle. Et ce sont eux qui racontèrent à Kader ce qui s’était passé la veille sur la scène du Palais des Congrès ! Kader les avait tous invités, naturellement, et ils n’avaient pas perdu une miette du spectacle. Sarah avait convaincu Miguel de l’accompagner et c’était la première fois que le couple se retrouvait dans une salle aussi grande.
— Putain ! dit Miguel. J’avais vu ça à la téloche, mais en vrai, putain, rien à voir. T’en prends plein la tronche !
— En plus, ajouta Sarah, on était super bien placés, juste devant. Impressionnant.
— Et le final ! s’extasia Karim. Grandiose. J’aurais voulu que ça dure plus longtemps. Finalement, découper des volailles à longueur de journée, ça t’a donné une sacrée pêche !
— T’as assuré, mec, dit Farid, très ému de voir reconnu le talent d’un gars du quartier qu’il a vu grandir.
— Tu perds combien de kilos à chaque représentation ? demanda Momo, en fin connaisseur des performances sportives.
— Je sais pas, répondit Kader. En tout cas, après les répétitions, je bouffe comme un ogre !
— C’est la cité qui veut ça, fit remarquer Momo, en référence au nom des tours où habitait Kader.
— Dis donc, demanda Anissa, t’aurais pas le 06 du danseur blondinet qui fait le petit berger ? Tu vois c’est qui ?
— Anissa ! crièrent-ils tous ensemble.
— Bah quoi ! se défendit Anissa. Il est craquant !
Quelle coquine, cette Anissa !
— T’es une star, maintenant, décréta Sarah.

Kader écoutait. Il ne se souvenait de rien. Tellement d’émotion libérée d’un coup.

Noiraud vint se blottir sur ses genoux. Kader le caressa. Le gros chat gris miaula de jalousie.

— Ça fait quoi d’avoir une salle entière qui se lève et qui t’applaudit ? demanda Miguel. Hé ! Tu vas pas prendre la grosse tête. On reste tes potes, hein ?

Kader regarda Miguel longuement. Bien sûr qu’ils allaient rester amis. Pour la vie.

— Quand je vais raconter ça à Spicy Chicken, dit Karim, il va nous souler toute la journée !
— Tu l’embrasseras pour moi, dit Kader.
— C’est qui ça, Spicy Chicken ? demanda Anissa.
— Notre coq, répondit Karim. C’est notre mascotte à l’usine.
— Un vrai coq ? s’interrogea Anissa.
— Ouais, pas un mec, répondit Sarah.

À ce moment, à la surprise générale, on vit arriver Mourad et d’autres danseurs des Eight Angels.

— Je peux ? demanda-t-il à Kader.

Le garçon fit oui de la tête. Mourad et ses amis prirent place dans le cercle qui s’était formé autour de Kader. Il y eut un petit moment de gêne.

— Paraît que t’as fait un triomphe, dit Mourad.
— J’ai pas compris ce qui m’arrivait, répondit Kader. Oui, j’ai entendu les applaudissements, j’ai vu les gens debout. Je me suis dit : « C’est pour moi, tout ça ? » J’étais dans un état second.
— Oublie pas que c’est grâce aux Eight Angels si t’en es là.
— Oh ! Je n’oublie rien, t’inquiète.

Un ange passa, et Karim enchaîna :
— Y’avait plein de stars, dit-il, j’ai reconnu des chanteurs, des comédiens, des présentateurs de télé. Ça fait un drôle d’effet de les voir d’aussi près. En fait, ils sont moches, quand on les voit en vrai.
— J’ai bien aimé le moment où Laure et Djamel sont montés sur scène, raconta Sarah. Tout le public les a applaudis comme des malades. J’ai vu Djamel qui te prenait la main pour le salut, et Laure qui t’a pris l’autre. La façon qu’elle te regardait ! Et toi ! Tous les trois, vous étiez sur un petit nuage. Vous vous êtes inclinés pour saluer et quand vous vous êtes redressés, vous aviez l’air tellement heureux. On aurait dit que vous aviez soulevé une montagne. Incroyables, les regards que vous avez échangés.
— Sûrement, se contenta de dire Kader en serrant très fort la clef USB de Samia contre son cœur.

Il adressa un sourire à sa sœur assise sur la caisse.

Oui, il ne se souvenait de rien. Heureusement qu’il y avait des témoins, sinon il aurait cru qu’il avait rêvé. Et qu’il allait se réveiller bientôt et se dire que tout cela n’avait pas vraiment eu lieu. Il allait écraser le réveil, avaler son petit déjeuner, s’habiller vite fait, embrasser sa mère si elle était encore là, dévaler les escaliers, prendre le bus et arriver à la Chicken Factory, aller dans le vestiaire, se changer, entendre les plaisanteries graveleuses de ses collègues, enfin aller se placer à son poste, découper les volailles et rêver de danser avec les étoiles, sur la musique de sa sœur Samia : « Que personne ne dorme ! »

Mais il n’avait pas rêvé.

Kader dansa longtemps et n’eut jamais d’enfants.

FIN

mp3
00:00
/ 3:20

« Nessun Dorma » extrait de « Turandot » de Puccini par Luciano Pavarotti

Les musiques figurant sur cette page ont été spécialement créées pour cette nouvelle.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Il existe une version sonore de ce texte :






Qu'avez-vous pensé de ce texte ?

Faites-moi part de votre réaction en m'envoyant un email :

Envoyer votre avis

© Christian Julia. 1992-2026.
Toute reproduction sans l'autorisation de l'auteur est interdite.

Envie d'en savoir plus sur ces textes ?

Les circonstances de l'écriture des textes sont décrites dans la rubrique Écriture du site général www.christianjulia.fr.

Retour en haut