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Histoires fantastiques

Nouveauté

Le Phénix

I

Nu, le nez collé au carreau froid de ma fenêtre, j’observe les petites bonnes qui vont et viennent dans le jardin du Luxembourg en poussant les rejetons des bourgeois du quartier. C’est un cruel matin d’automne de 1976 et aucune d’elles n’a l’idée de lever les yeux vers moi. Elles passent sans un regard pour le pauvre gars que je suis, perché sous les toits dans sa minable chambre de bonne. Tant pis pour elles, elles ne savent pas ce qu’elles perdent !

Dans la rue d’Assas, les étudiantes se pressent vers la faculté de Droit toute proche. Elles non plus ne voient pas que je les observe d’en haut. Ni les petites bonnes ni les étudiantes ne s’intéressent à moi. Et je les comprends, après tout. Ma vie est un échec. Voilà des mois que je suis rentré d’Amérique du Sud et je n’ai pas écrit une ligne de l’article que le journal m’avait pourtant commandé. Je vis sur l’avance qu’il m’a faite, mais qui, malgré mon talent pour étirer le peu qu’on m’a donné, est proche de sa fin. Je vis coincé entre ce réduit et mon découvert bancaire. J’imagine que cela ne va pas durer et qu’il va bien finir par se passer quelque chose, que Dieu aura pitié des rêveurs comme moi.

En attendant un miracle du ciel, je tente de me réhabituer à la vie française. Pas facile. Je viens d’une autre dimension et me voilà en plein Paris. Je n’ai pas choisi ce quartier au hasard : j’y ai longtemps été serveur dans un café fréquenté surtout par les riches étudiants.

Tout à coup, un frisson me parcourt des pieds à la tête. Le carreau de la fenêtre est vraiment trop froid. Je décide d’aller m’étendre sur l’espèce de matelas en mousse qui me sert de lit. Je n’ai pas beaucoup de marche à faire, le trajet est court. Ici, tout est à portée de main. Un pas de côté, et hop ! je suis allongé dans mon lit. Et je me mets à penser aux petites bonnes du quartier. J’en ai repéré une qui me plaît bien. En tout cas vue de loin et de haut. Peut-être que si je la croisais, je serais horrifié. Si cela se trouve, elle a des boutons partout et des dents en moins. Mais de la fenêtre, elle a l’air sympathique. Une jolie silhouette, un bon déhanché, une dynamique certaine. Elle semble ravie de balader l’héritier de son patron.

Je ne suis vraiment pas exigeant.

Mais le destin s’acharne sur moi et un bruit vient me sortir de mes rêveries. Je le connais bien, ce bruit sinistre, c’est celui de ma gardienne qui, avec peine, arrive en haut du piteux escalier de bois qui mène aux chambres. Ce n’est jamais bon signe.

De sa vieille main ridée, elle frappe à ma porte mais pas question de lui ouvrir. Voilà quelques mois, deux ou trois, ou quatre peut-être, pas plus de cinq en tout cas, que je n’ai pas payé mon loyer. Alors je joue les hommes invisibles. Je ne sors pas de mon réduit et je n’ouvre à personne. Pour qu’elle vienne me voir, cette vieille peau, il faut vraiment une cause exceptionnelle. Elle ne monte jamais ou presque. Du coup, le septième est dans un état épouvantable, mais les bourgeois de l’immeuble s’en moquent. Du moment que les étages qu’ils occupent sont propres.

Pour vérifier que je suis dans ma chambre, elle a l’habitude de s’accroupir pour regarder sous ma porte si elle ne me voit pas… Mais sa ruse ne fait pas long feu, car sa manœuvre est trahie par le craquement sinistre de ses articulations.

Et voilà que j’entends le fameux signal d’alarme. Ma paillasse étant au ras du sol, je risque d’être vu mais j’ai la technique : je saute au plafond et je me pends à une des poutres de la charpente. Je coupe ma respiration. Je m’accroche à la poutre comme un pendu et je ne bouge plus.
Je l’entends grogner. Elle me maudit. Puis elle m’envoie sous la porte mon courrier, d’un jet si sec, si violent, si désespéré, que les lettres traversent mon réduit d’un trait.

Au grincement dans l’escalier, je comprends qu’elle est en train d’entreprendre la descente. Ouf ! Je m’en sors bien. Encore une fois. Pour combien de temps ? Je lâche ma poutre de sauvetage et je me baisse pour ramasser les lettres. Des factures, des relances de factures, des injonctions à payer, des menaces. J’aime quand on me menace de « tout » me saisir ! Me saisir quoi ? Je n’ai rien. Plus rien.

Mais au milieu de ce fatras de mauvaises nouvelles et de procès en perspective, j’aperçois une jolie enveloppe beige, avec mon nom et mon adresse écrits dessus dans une belle écriture marron. Je ne vois pas d’autre personne qui ait un tel raffinement que… Mais ça ne peut pas être lui… Ce n’est pas possible.

Je déchire l’enveloppe et j’en retire la lettre. Si, c’est bien lui, c’est Gérard ! Il m’écrit ceci :

« Daniel,
Je t’invite à passer le week-end prochain dans l’île que je possède au large des côtes bretonnes. Tu prendras le train jusqu’à Saint-Brieuc. Là, un car te mènera jusqu’à l’aéroclub de L’aigle où l’on te remettra un plan de vol permettant d’accéder à l’île Grande.
Signé, Gérard. »

Je suis estomaqué ! Comment Gérard a-t-il eu mon adresse ? Depuis mon retour, je n’ai contacté personne. Et surtout pas lui. Et voilà qu’il m’écrit, après toutes ces années, comme si de rien n’était ! Et il me donne des ordres en plus ! Il ne manque pas de culot.

La brièveté de sa lettre m’étonne. C’est une première. Je me souviens des vrais romans qu’il m’écrivait quand la moindre variation de mon humeur lui laissait croire que je l’aimais moins. Mais comment diable a-t-il retrouvé ma trace ?

En tout cas, il ne m’a pas oublié. Et moi non plus je ne l’ai pas oublié. Nous avons vécu tant de choses ensemble ! Mais sa lettre soulève plein d’interrogations. Que fait-il sur une île au large des côtes bretonnes ? La dernière fois qu’on s’est vus, il faisait des études économiques, il voulait s’engager dans une carrière d’expert dans un organisme international. Décortiquer les comptes d’un pays, prédire sa faillite prochaine. Pour lui, quelques chiffres suffisaient à lire l’avenir d’un peuple. Il se voyait allant de capitale en capitale, assistant à des congrès, des conférences, des colloques, plein de rencontres internationales où se décide le destin du monde. Est-il devenu assez riche pour s’acheter une île ? Il m’invite pour me mettre sous le nez sa brillante réussite et m’humilier ? Et qu’est-ce que c’est que cette histoire d’aéro-club ? Il piloterait maintenant, lui aussi ?

Un chèque accompagne la lettre. De quoi vivre plusieurs mois. Alors, je ne réfléchis pas bien longtemps. Profitant de l’heure de la sieste de la concierge, je sors en catimini de chez moi et je vais remettre ce chèque à ma banque. L’employé en est ravi. Et moi aussi. Me voilà en sursis.

La curiosité étant trop forte, je décide de me rendre à son invitation. Qu’ai-je à perdre ? Oui, qu’ai-je à perdre, dans l’état de dénuement absolu où je me trouve ?

Mais si, en fait, je pouvais encore perdre beaucoup de choses…

II

Le lendemain, je me retrouve dans le train en direction de Saint-Brieuc. Mon compartiment n’est pas très rempli. Qui va à Saint-Brieuc en octobre ? À côté de moi, à l’extrémité de la banquette, un jeune cadre, prêt à décrocher le contrat du siècle. Il a mis son plus beau costume, sa jolie montre et une gourmette en argent bien visible. Il ne veut pas donner l’impression d’avoir besoin d’argent. Tout le contraire de moi : vieux blouson, vieux pull, vieux jeans, vieilles chaussures de marche. J’ai l’air d’un clochard. Pour peu, on me lancerait des pièces, que je ne refuserais pas ! En face de moi, deux femmes entre deux âges, deux copines qui ne vont pas arrêter de bavasser pendant tout le voyage. On a l’impression qu’elles pensent que si l’une d’elles se tait, elle va être absorbée par un trou noir. Il faut coûte que coûte maintenir la conversation, quitte à raconter des inutilités, ou à se répéter. Elles ne connaissent pas les vertus du silence. Moi je suis dans mes pensées. Revoir Gérard ! Un sacré coup de théâtre ! Notre dernière entrevue — houleuse — remonte à cinq ans.

À l’époque, je suis excité comme une puce ! Je m’envole pour Lima au Pérou avec les six membres de notre petite expédition — quatre gars et deux filles, que mon ami Joël avait réunis, des « illuminés », comme Gérard les avait appelés avec son tact habituel. Il y avait là des infirmières, des médecins, des architectes et quelques aventuriers, comme moi, qui avaient décidé de tout plaquer pour aller s’occuper des Indiens qui croupissaient dans les bidonvilles de Lima ! La veille de mon départ, une dernière fois, j’avais tenté de convaincre Gérard de nous accompagner, mais il avait refusé. Une violente dispute avait même éclaté entre nous.

Il m’avait reproché de partir uniquement pour satisfaire mon goût des voyages. « Si tu veux soulager la misère humaine, m’avait-il asséné, tu n’as qu’à aller aux portes de Paris, sous le périphérique ! ». Je suis issu d’un milieu populaire, contrairement à Gérard. Alors j’avais très mal pris son reproche. La misère, je la connaissais mieux que lui ! Il n’avait pas besoin de me dire où la trouver ! Je la voyais tous les dimanches quand j’allais déjeuner chez mes parents au Blanc-Mesnil. Mon père était ouvrier dans une fonderie du coin et ma mère repasseuse. J’étais fils unique et pourtant ils avaient eu du mal à m’élever. Les parents de Gérard, eux, n’avait jamais tiré le diable par la queue ! Son père était fonctionnaire au ministère des Finances et comme il gagnait bien sa vie, sa femme ne travaillait pas. Mais Gérard croyait tout savoir et il aurait dit à un mécanicien comment réparer une voiture.

Et pour couronner le tout, Gérard m’avait prédit l’échec de notre entreprise : « Ces peuples sont trop soumis à la religion. Vous ne pourrez rien en tirer ! ». Le ton était monté. J’avais reproché à Gérard de s’abriter derrière des arguments religieux pour masquer son égoïsme. Il ne voulait pas quitter le confort de la coquette maison de ses parents dans sa banlieue de petit bourgeois, c’était tout !

Quand nous sommes arrivés à Lima, j’ai pensé à lui envoyer une lettre. Je ne voulais pas rester sur cette dispute de gamins. Mais nous avons été accaparés par une multitude de tâches et je ne l’ai pas fait. Est-ce que cela aurait changé quelque chose ? Je n’en suis pas sûr. De toute façon, son invitation montrait qu’il ne m’en voulait pas. Sauf si ses intentions n’étaient pas qu’amicales. Je pensais à la jouissance qu’il éprouverait de me montrer qu’il avait eu raison de prédire l’échec de notre expédition. Pendant que j’avais perdu mon temps à l’autre bout du monde, lui s’était construit une belle carrière. C’était peut-être cela le but de son invitation ? Je devais me préparer au pire. Et j’avais bien raison…

J’attends mon car à la gare routière de Saint-Brieuc. L’air est vif, pur ! Rien à voir avec la capitale polluée que je viens de quitter. Je respire de nouveau ! Je ne suis pas mécontent de bouger un peu. Le chèque de Gérard a largement comblé mon découvert bancaire et j’ai pu régler quelques dettes. Je me sens plus léger. Et impatient de retrouver un vieil ami… Même si l’objet de cette invitation reste un peu mystérieux.

Le car allant à l’aéroclub arrive. Il est bien rempli. Il dessert en fait toute la région alentour. Je suis le seul à descendre à l’arrêt de l’aérodrome. J’entre dans le bureau du club « L’Aigle », que Gérard m’a indiqué. Une ambiance que je connais bien, identique dans tous les aéroclubs ! Des cartes aux murs, des photos aussi, d’appareils et de quelques pilotes « historiques », des trophées remportés dans d’anciennes compétitions, et deux gars qui viennent chercher leurs documents de vol et en profitent pour raconter leurs derniers exploits aériens et amoureux. À travers la grande baie vitrée, je vois la piste. Des petits avions de tourisme attendent leur pilote. Un Piper atterrit un peu brutalement et fait une embardée heureusement maîtrisée. Les hommes dans le bureau éclatent de rire : « Sacré Michel ! Il a eu son brevet de pilote dans un Carambar ! ». Les hommes me saluent et sortent. Je m’approche du comptoir. Je me présente. L’homme qui me répond n’a pas une très bonne vue. Il ne doit plus piloter depuis longtemps, mais, vu son âge, j’imagine qu’il a pas mal d’heures de vol au compteur ! Il vérifie ma licence de pilote. Tout est en règle. Il me remet un plan de vol et les clés d’un Cessna. Je ne résiste pas à l’envie de le faire parler de Gérard. Mais cela tourne court. Gérard ne fréquente pas cet aéroclub ; la réservation de l’avion s’est faite par téléphone. « Tout est réglé », se contente-t-il de me dire avant de me souhaiter un bon vol et de m’indiquer où est mon appareil sur la piste. « C’est le rouge à gauche ! ».

Je monte à bord, je roule sur la piste pour m’aligner pour l’envol et je décolle. Merveilleuse sensation que je n’avais pas éprouvée depuis pas mal de temps. J’ai beaucoup volé au Pérou. D’ailleurs, c’est parce que j’avais mon brevet de pilote que Joël m’avait associé à son expédition. Pas que pour cette raison, mais en grande partie. Mais depuis mon retour en France, je n’ai pas volé. Pas les moyens. J’éprouve donc un immense plaisir de prendre de la hauteur, d’entendre le bruit assourdissant du moteur et de manier le manche à balai. Je retrouve toutes les impressions sensorielles et je me sens bien. Je remercierais presque Gérard de m’offrir ce plaisir si je n’étais pas un peu inquiet sur ce qui m’attend sur l’île. Enfin, « inquiet » est peut-être un bien grand mot ! J’en ai vu d’autres. Je suis quelqu’un de costaud, physiquement et moralement. Que peut-il donc m’arriver de si terrible que je ne sois pas capable d’y faire face ! Surtout de la part de Gérard !

Bientôt, je suis en approche de l’île Grande. J’ai suivi scrupuleusement le plan de vol fourni par mon ami. Voler au-dessus de la mer est toujours impressionnant. Sur terre, on se dit qu’en cas de problème, on pourra toujours trouver un champ pour se poser. On est entraîné pour cela, et je l’ai fait plusieurs fois, ces petits avions se manœuvrent facilement. Mais là en pleine mer, les chances de survie sont minimes. Disons même quasi nulles. Autrement dit, je ne dois pas rater l’atterrissage.

Je fais un rapide survol de l’île. C’est une sorte de grand ovale couvert de végétation. Il doit faire une dizaine de kilomètres dans sa plus grande largeur et la moitié dans la plus petite. Il y a au centre une très belle maison, une sorte de petit manoir. Sacré Gérard, il n’a pas fait les choses à moitié ! Il y a aussi un petit appontement avec un bateau amarré. J’aperçois la piste et le hangar, je m’aligne dans l’axe et je me pose sans encombre. J’ai de beaux restes ! Ça commence bien.

Suivant les indications de Gérard, je range l’avion dans le hangar, je prends mon sac, un vieux sac à dos militaire bien usé qui m’a suivi dans toutes mes aventures ! Il est aussi solide que moi. Un vrai compagnon de route, un peu rapiécé de partout, comme moi, mais utile et fiable.

Puis je me dirige vers le manoir. J’allais écrire : « vers mon destin ». Mais c’est un peu ça. Que m’attend-il au bout du chemin ? Je ne vais pas tarder à le savoir…

III

Je me présente à la porte d’entrée du manoir et je sonne. J’attends un peu mais personne ne répond. Je fais plusieurs tentatives, en vain. J’imagine que Gérard est dehors, quelque part sur l’île. Il a entendu mon avion atterrir et va arriver. Alors je pousse la porte, qui n’est pas verrouillée (qui viendrait le cambrioler ?!) et j’entre. Il y a un petit vestibule puis une très grande pièce, magnifiquement décorée dans un style un peu ancien. Je ne m’y connais pas beaucoup en décoration, mais c’est vieillot. Sûrement coûteux, mais pas mon style. À gauche il y a une énorme cheminée en pierre, avec des figures en relief. Le feu n’est pas allumé, malgré la fraîcheur de l’automne. Devant, deux énormes canapés modernes se font face. À mon avis, la touche de Gérard dans une maison qu’il a par ailleurs laissée « dans son jus », comme on dit. Sur la droite, une table monumentale semble prête pour accueillir une bonne douzaine d’invités. Gérard a-t-il autant de visiteurs ? Ou autant d’enfants ! Non, je ne pense pas que Gérard soit marié, ni qu’il ait des enfants. Sa carrière a dû absorber toute son énergie. Et il a réussi, c’est évident. En tout cas, sur les meubles, aucune photo, ni d’enfants ni d’épouse.

En attendant qu’il arrive, je m’installe dans un des canapés et je me cale contre un des oreillers moelleux qui m’accueillent. De là, je regarde la pièce et j’aperçois un petit bar. Je me lève et je vais me servir un whisky. C’est sans doute mal poli, mais son retard aussi, alors, match nul. Je reviens m’asseoir et j’ouvre une boîte de cigares qui me fait de l’œil sur la table basse. Je l’ouvre et je me sers. Le luxe n’a pas d’intérêt s’il n’est pas partagé, non ? Je suis heureux comme un pape, aux frais de Gérard !

Cette vie luxueuse, en fait, il me l’avait promise ! Quand il pensait à son avenir, il se voyait économiste réputé parcourant le monde à bord d’un jet privé dont je serais le pilote, son pilote ! L’idée ne me déplaisait pas. J’avais eu un aperçu de cet avenir radieux un jour où il avait dû descendre dans le Midi pour surveiller les travaux dans une maison que son père faisait construire sur les hauteurs de Hyères. Il m’avait demandé de l’y conduire en avion. Et pendant qu’il avait réglé ses affaires avec les artisans du coin, j’avais passé mes journées à mater sur la plage les petites baigneuses. J’en avais dragué deux ou trois, et j’avais conclu avec deux d’entre elles. Bref, ce genre de vie avec Gérard n’était pas pour me déplaire. Lui faisait ses petites affaires et moi les miennes. Je ne demandais pas plus à la vie. Mon corps avait un gros appétit. Et il l’a encore.

Gérard n’arrive toujours pas. Il doit être à l’autre bout de l’île ! Alors je me ressers un verre de whisky et je replonge dans mes pensées. L’alcool débride mon imagination et me fait perdre un peu le contact avec la réalité. Gérard, à l’évidence, a réalisé ses rêves. Il est riche. Alors je me dis que s’il m’a invité ici, c’est sans doute pour me proposer de devenir son pilote privé. Il a appris je ne sais comment mon retour en France, il a viré son pilote habituel et préfère parcourir le monde avec son vieil ami Daniel. Et à moi la belle vie ! Luxe et volupté ! Grands hôtels et petites femmes. Mon imagination, et l’alcool, m’entraînent dans un joyeux tourbillon de plaisirs.

Il faut dire que je suis rentré en France plus pauvre qu’au départ ! Certes, avant, je n’étais pas bien riche, sinon d’illusions, et quand je suis rentré du Pérou, je n’avais plus ni argent ni illusions. Rêver d’une vie meilleure me fait du bien.

Alors je me rends compte en jetant un œil à ma montre que cela fait bien une heure que je me suis installé dans ce canapé, à boire verre sur verre et à laisser mon esprit s’envoler avec la fumée du cigare… Ce n’est pas normal. Il se passe quelque chose.

Je sors donc du manoir pour tenter de trouver Gérard.

Et ce que je découvre alors dépasse l’imagination. Un temps infini semble s’être écoulé depuis mon arrivée ! La végétation a poussé à une vitesse folle et a tout envahi. Je distingue à peine le chemin par lequel je suis arrivé ! Les sages pelouses qui entourent le manoir sont maintenant des jungles dont les herbes sauvages atteignent plus d’un mètre de haut ! Ce n’est pas la première fois que j’abuse un peu du whisky et que je fume un cigare. Jamais je n’ai vécu cela. Me suis-je endormi ? Peut-être, mais pas pendant des siècles ! Le temps semble être passé si vite ! Et Gérard n’est pas là.

Tant bien que mal, en traçant ma route à travers la végétation qui obstrue maintenant le chemin, je me dirige vers la piste d’atterrissage. D’instinct, il me semble que je dois fuir le lieu. Je ne sens pas du tout ce qui est en train de se produire. C’est très mauvais. Je dois déguerpir au plus vite. J’ignore quel tour m’a joué Gérard, pourquoi il m’a invité dans ce lieu pas catholique du tout, mais la seule réponse raisonnable est de le quitter sur-le-champ.

Mais ce que je vois en arrivant à la piste d’atterrissage me glace le sang : elle est envahie de mauvaises herbes. Impraticable ! Je ne suis pas au bout de mes mauvaises surprises. Je me précipite vers le hangar et là — horreur ! — mon Cessna est rouillé comme s’il avait été soumis à l’air marin pendant des décennies ! Impossible de compter sur lui pour m’échapper de cet enfer ! Mais dans quoi ai-je mis les pieds ? Dans quel piège Gérard m’a-t-il attiré ? S’il espère me rendre fou, c’est réussi !

On est bête parfois. Je vois bien que le temps est passé à l’accéléré. Et si j’avais, moi aussi, vieilli à l’accéléré ? Si cette île était une sorte de bizarrerie spatio-temporelle et que le temps ne se comportait pas ici comme ailleurs. Peut-être que je suis devenu un vieillard ! Peut-être que, moi aussi, je ne suis plus que l’ombre de moi-même ! Je regarde mes bras, mes jambes. Rien d’anormal. Mais mon visage ? Ai-je des rides, des cheveux blancs ? Quelle horreur ! Pour mes conquêtes féminines, à défaut d’avoir de l’argent, j’ai plutôt compté sur mon physique avantageux, sur ma belle stature, ma gueule virile, mon sourire qui tue. Mais si tout cela a disparu, alors je suis le plus malheureux des hommes. Pour le vérifier, je dois trouver un miroir. Je décide donc de retourner au manoir. Gérard est peut-être arrivé entre-temps et m’attend.

Mais quand j’entre dans la maison que je viens de quitter, je suis saisi d’effroi. Le grand séjour est métamorphosé ! La poussière et les toiles d’araignée l’ont envahi ! Des rongeurs ont mangé le tissu des canapés et les rideaux. Surtout, je suis saisi par une forte odeur de moisi qui semble venir d’une pièce au bout du couloir. Je m’y rends. En chemin, je passe devant un grand miroir. J’essuie un peu la poussière qui le recouvre et je me regarde. Je n’ai pas changé. Je n’ai pas vieilli. Je suis toujours le même. Pas de rides, des cheveux bouclés abondants, et d’un brun profond. Pas un poil blanc. Me voilà rassuré et en même temps, cette constatation me déconcerte. Tout a vieilli autour de moi, comme si des siècles avaient passé en un éclair, mais pas moi. Je n’ai pas rêvé ! Quand je suis arrivé, tout était bien neuf, propre, comme si la femme de ménage était passée la veille en prévision de ma venue.

Je continue d’avancer vers la pièce d’où vient cette épouvantable odeur. Je pousse la porte avec appréhension, et j’aperçois un corps allongé sur le lit. Un corps effrayant qui est en train de se décomposer. J’essaie de garder mon calme. Non, je ne suis pas devenu fou : il y a bien un mort sur ce lit, et ce mort, c’est Gérard ! Malgré son piteux état, je le reconnais sans peine, c’est lui, c’est bien lui. Vêtu avec élégance : veste en tweed, petit foulard autour du cou, gilet et pantalon de velours, bottines sur mesure. Il m’a fait venir ici et il est mort. Depuis un ou deux jours, tout au plus. Sans doute qu’une maladie allait l’emporter, qu’il a voulu me revoir une dernière fois, d’où le message qu’il m’a envoyé, mais elle ne lui a pas laissé le temps. Elle l’a emporté avant mon arrivée.

L’hypothèse est plausible, mais elle n’explique rien, en fait. Pourquoi je n’ai pas senti cette odeur tout à l’heure ? Pourquoi la poussière et les toiles d’araignée ont métamorphosé son manoir ? Rien n’est logique dans cette affaire.

IV

Je ne dois pas perdre mon sang-froid. Des situations extrêmes, j’en ai pas mal vécu dans ma vie. J’ai même fait mon service militaire chez les pompiers. Alors, des morts, j’en ai vu, et même si c’est Gérard, je sais ce que je dois faire.

Je surmonte donc ma répulsion et je décide d’envelopper le cadavre dans le drap du lit. Puisque l’avion est inutilisable, je me dis que je peux partir en bateau. J’en ai vu un amarré à l’appontement. Je cours donc dans cette direction, le corps de Gérard sur mes épaules. C’est une horreur absolue, mais je fais front. Je n’ai qu’une idée en tête : quitter au plus vite ce lieu maudit. Une fois en mer, je pourrai reprendre mes esprits. La côte n’est pas très loin. Tant pis si cela me prend des heures. Le temps est calme. C’est ma seule chance de retrouver la terre ferme et ma raison.

J’arrive à l’appontement, je tire sur la corde de la barque pour l’approcher et là je la vois se désagréger en mille morceaux qui se mettent à flotter. Elle aussi a vieilli. Mais où suis-je tombé ? Suis-je prisonnier de cette île ? Pourquoi cherche-t-on à me couper toutes les voies qui permettraient de partir ?

Mais je garde les pieds sur terre et je teste l’appontement. Les planches qui le composent me paraissent solides. Je me dis que le lendemain, je me construirai un radeau. Les Indiens du Pérou m’ont appris à en faire un. Voilà comment je quitterai cette île maudite. En radeau et à la rame.

En attendant, je dois enterrer Gérard. Pas question de le laisser continuer à pourrir à l’air libre. Avec son corps sur mon dos, je parcours l’île. Lors de mon survol, j’ai repéré un endroit sablonneux, ce sera l’endroit idéal.

Arrivé sur un petit monticule de sable, je creuse un trou à la main. Cela me prend une bonne heure, mais la peur, l’effroi, l’horreur me donnent une force et une endurance incroyables. Quand je juge que le trou est assez profond, j’y dépose délicatement le corps de Gérard, dans son linceul, et je le recouvre de sable. J’improvise une croix avec deux branches attachées par une liane et je la plante au bout de la tombe. Qui aurait imaginé que je ferais tout ce chemin pour enterrer mon ami ? Je me convaincs qu’il savait que sa mort était proche et qu’il m’a fait venir pour cela. Il avait décidé que ce serait moi qui l’enterrerais sur ce lieu loin de tout. Il devait tenir beaucoup à moi.
Je suis au pied de la tombe et je me recueille. Quel funeste destin ? De quoi est-il mort ? La maladie ? Un suicide ? Les questions se bousculent dans ma tête. Puis des images de notre rencontre me reviennent.

J’ai fait la connaissance de Gérard quand nous avions vingt ans l’un et l’autre. Il a débarqué à la maison de jeunes du coin le soir où j’étais de permanence. Ses parents venaient de s’installer en ville, dans un quartier chic. Quand il est entré, j’ai tout de suite compris qu’il n’était pas du coin. Il ne ressemblait pas aux autres jeunes. Il n’était pas habillé comme eux, comme nous ; il ne parlait pas comme eux non plus, ni comme moi. Il était différent. C’est sans doute cela qui a attiré mon attention. Que venait-il faire dans ce lieu si éloigné de son univers ? Je savais que la mairie avait démoli de vieilles friches industrielles au nord de la ville et avait transformé toute cette partie en un quartier qu’elle appelait « le petit Neuilly ». Le lieu était inabordable pour nous. Ces constructions, sous nos nez de pauvres, de petits morveux, nous avaient rendus jaloux. Alors qu’un enfant de ce quartier flambant neuf, symbole de notre échec social, vienne se perdre chez nous, c’était bizarre.

Mais j’allais vite avoir le fin mot de l’histoire. Il m’a demandé quelles étaient les formalités pour s’inscrire dans l’atelier cinéma et s’il pouvait rencontrer son responsable. Instinctivement, je me suis raidi : le responsable de l’atelier cinéma, c’était moi ! C’est ainsi que Gérard est entré dans ma vie. Son intégration dans notre atelier s’est plutôt bien passée. Il était en fait si différent de nous que la plupart des membres, qui ne portaient pas les fils de bourgeois dans leur cœur, n’ont pas su par quel bout le prendre. Et puis, on partageait tous la même passion. Le trésorier de notre atelier s’est même dit que Gérard avait sans doute de l’argent. Sa famille, ou les amis de sa famille, en avaient sûrement, alors sa présence ne pouvait qu’être bénéfique. Ce fut le cas. D’autant qu’un de nos membres qui était passionné de boxe nous a suggéré de faire un petit film sur son sport. Et Gérard s’est proposé d’en concevoir le scénario, parce que son truc à lui, c’était l’écriture. Il a mené une enquête sur le terrain, dans la salle de boxe, et a pondu un script qui a plu à tout le monde. À moi le premier. Je me suis dit qu’on avait fait une excellente recrue et que notre atelier allait décoller.

Faute de moyens, on n’a pas pu tourner le film. Gérard a bien sollicité ses parents, et aussi son parrain, mais ça n’a pas suffi. Dans les années soixante-dix, la pellicule et le matériel coûtaient une fortune.

L’argent nous faisant cruellement défaut, l’atelier a fini par fermer ses portes. Le groupe s’est dispersé, mais je suis resté ami avec Gérard. À l’époque, je faisais déjà de l’aviation, mais je savais que je ne serais jamais pilote de ligne. Je n’avais pas les moyens de poursuivre très loin mes études, et les heures de vol coûtaient un bras. En fait, je voulais devenir réalisateur. J’en rêvais jour et nuit. Je passais mes journées au ciné-club du coin. Mais dans ma tête, c’était un peu la pagaille. J’avais des idées, mais je ne savais pas bien les organiser. Gérard, lui, était doué pour construire une histoire, mettre en scène des personnages, gérer la dramaturgie. Moi, non, j’avançais à l’instinct. De ce fait, on formait un bon duo. Il mettait de l’ordre dans mon fouillis mental. Parfois, c’était Gérard qui avait une idée de film, et je le réalisais avec le même enthousiasme que s’il s’était agi d’une idée à moi. D’autres fois, c’était l’inverse.

C’est au cours de la présentation d’une de nos productions dans une maison de jeunes de la région que j’ai fait la connaissance de Joël, un jeune aventurier qui parcourait le monde et qui, au hasard d’un de ses périples, s’était ému de la condition des occupants des bidonvilles de Lima. Il voulait les alphabétiser, leur apprendre les règles d’hygiène, les soigner, etc… J’ai tout de suite sympathisé avec lui. Il me paraissait aussi fou que moi, peut-être même plus. Il m’a proposé de faire partie de son expédition : je filmerais l’aventure.

J’aurais bien voulu que Gérard vienne avec moi. Joël lui-même avait vu d’un bon œil la présence d’un étudiant en économie. Hélas, il y eut cette affreuse dispute entre nous, la veille du départ : non seulement Gérard a pronostiqué l’échec total de leur entreprise, mais il avait profité de ce qu’on ne se reverrait pas de sitôt pour vomir tous les griefs qu’il avait accumulés contre moi. Sans ménagement, il m’a dit qu’en fait j’étais un mauvais réalisateur et que je n’avais jamais su rendre ses scénarios. Cet affreux soir, j’ai compris que Gérard n’avait jamais vu en moi autre chose que le metteur en scène de ses histoires, et non pas un ami, à qui on pardonne tout… Et je l’avais déçu. Ce fut un moment terrible, que je n’oublierai jamais.

Je reste agenouillé au pied de la tombe jusqu’à la nuit tombée. Sans trop comprendre ce qui m’arrive, je retourne au manoir. Je suis surpris : la lumière marche encore. J’allume la grande pièce du bas. Étrange spectacle des lampes qui éclairent les toiles d’araignée. Par chance, j’ai emporté des gâteaux dans mon sac militaire. Un vieux réflexe qui m’a sauvé la vie plusieurs fois et qui me la sauve encore. Dans la cuisine, j’ai la bonne surprise de voir que de l’eau coule du robinet de l’évier. Elle est claire et ne sent rien. Je lave un verre et je me sers du whisky en mangeant mes biscuits de survie. Je n’arrive pas à comprendre ce qui se passe. Impossible que j’aie rêvé : j’ai bien atterri sur cette île. L’avion était en parfait état de marche et la piste était dégagée. La grande pièce du bas était d’une propreté absolue. Que s’est-il passé ? Où était Gérard quand je buvais son whisky en fumant ses cigares ? Était-il déjà mort ? Gisait-il déjà dans la chambre ? Tout cela n’a pas de sens. Mais je ne cherche pas à comprendre. Mon esprit est dépassé. Il ne parvient pas à gérer autant d’informations contradictoires. Alors, je bois verre sur verre. L’ivresse et le sommeil finissent par me gagner.

Et soudain, une idée me vient : peut-être que Gérard a laissé un mot pour moi dans la chambre. Alors, malgré ma répulsion, je décide d’y retourner. Je n’ai rien vu quand j’ai découvert son corps et que je l’ai emporté dans le drap, mais j’étais dans un tel état de panique que j’ai peut-être laissé passer quelque chose.

L’alcool m’est monté à la tête et je titube un peu dans le couloir. Une fois dans la chambre, je me mets à fouiller dans les tiroirs des tables de chevet, de la commode, je regarde tant bien que mal sous le lit, je soulève le matelas. Rien. Je ne découvre aucun message. Gérard est parti sans me donner le moindre indice sur ce qui se passait. J’écarte alors l’hypothèse d’un suicide. Il aurait sûrement laissé une lettre pour m’expliquer son geste, sachant que je venais et que ce serait moi qui découvrirais son corps. Comme j’écarte aussi l’hypothèse d’un meurtre, n’ayant trouvé aucune trace de blessure sur son corps, j’en déduis qu’il a été emporté par la maladie. C’est le plus plausible.

Je m’assieds sur le bord du lit. Malgré la putréfaction du corps de Gérard, le drap en-dessous et le matelas sont impeccables. Je plonge ma tête entre mes mains et je me demande si chercher une explication logique, vu la folie qui règne sur cette île, rime à quelque chose.

Alors je m’allonge et je me place dans l’exacte position où j’ai trouvé Gérard. Vais-je subir le même sort ? J’ai à peine le temps de me poser la question que le sommeil me gagne.

V

Le lendemain, à mon réveil, je me demande pendant quelques secondes où je suis. Et puis tout me revient d’un coup : ma venue sur l’île en avion, la découverte du manoir, l’absence de Gérard et puis la métamorphose des lieux : l’avion rouillé, la piste impraticable, le manoir envahi par la poussière et les toiles d’araignée, et enfin la découverte macabre du corps de Gérard dans cette chambre où j’ai dormi. Et je me souviens aussi que j’ai décidé de fuir l’île en me fabriquant un radeau avec les planches de l’appontement et les outils que j’ai vus la veille dans une petite remise à côté.

Alors je me lève d’un bond pour exécuter mon évasion le plus rapidement possible. L’espace d’un instant je me dis que, peut-être, l’île est redevenue normale, qu’elle a retrouvé l’état dans lequel je l’ai découverte en atterrissant. Mais je déchante vite. Quand je sors du manoir, toujours en proie à la poussière et aux toiles d’araignée, je constate avec douleur que l’île est comme je l’ai quittée la veille, envahie de mauvaises herbes. Je pouvais accuser l’alcool d’avoir abusé mes sens, mais là, je suis bien dégrisé, et l’horrible vérité est devant mes yeux. L’île ne ressemble pas à celle que j’ai connue à mon arrivée. Et je ne m’explique pas cette métamorphose. Mais peu importe le pourquoi et le comment, l’instinct de survie me commande de quitter ce lieu maudit dans les plus brefs délais.

Je vais faire un tour à la piste d’atterrissage. Elle est dans le même état. Idem pour mon Cessna. Une antiquité. Alors je me rends vers l’appontement, lequel — Dieu merci ! — est toujours là. Bien solide. Je vais chercher des outils dans la remise : marteau, scie, clous, vis… Et je me mets au travail. Je retire une à une les planches de l’appontement, celles les plus au fond. Pas question de tout enlever, évidemment. Et au fil des heures, mon radeau prend forme. C’est un sacré pari. Je compte sur ma bonne étoile. Sur le papier, c’est faisable. Mais du papier à la réalité, il y a un gouffre ! C’est le réalisateur qui parle : entre le scénario et ce qu’on voit à l’écran, il y a parfois un monde. C’est ce que me reprochait Gérard, de n’avoir pas su réaliser ses scénarios. Mais c’est toujours comme ça. En rêve, tout est possible, mais quand on passe au concret, eh bien, il faut faire avec les acteurs, les décors, et des moyens financiers souvent pas à la hauteur. Bref, il faut se confronter au réel. Ce que Gérard n’a jamais accepté. Cette remise en cause de mes compétences m’a paru injuste et je ne lui ai jamais pardonné ses reproches.
Mais ça, c’était avant. Maintenant qu’il est mort, tout cela est oublié. Surtout j’ai d’autres préoccupations et cette fois, avec ce radeau, j’espère que le résultat concret sera à la hauteur de ce que j’ai imaginé dans ma tête.

Midi arrive bientôt et le soleil est à son zénith. Le paysage de l’île avec l’immensité de la mer en toile de fond est magnifique. Difficile d’imaginer de quelle monstruosité les lieux sont le théâtre. Il se met à faire chaud, très chaud. Anormalement chaud pour un matin d’octobre, en pleine Manche. Si chaud que je retire ma chemise trempée de sueur.

Mon radeau est terminé. Mon salut est proche. Je décide de retourner au manoir chercher de quoi assurer ma traversée, des couvertures, de l’eau… et une bonne bouteille de whisky pour me donner du courage…

Mais quand j’entre dans le manoir, surprise ! Tout est redevenu comme la veille. Plus aucune poussière. Pas la moindre toile d’araignée. Et une odeur incroyable saisit mes narines. Rien à voir avec celle du corps en putréfaction de Gérard, la veille, non, là, c’est une odeur très agréable, et très surprenante : le fumet d’un ragoût de mouton ! Quelqu’un est en train de préparer un ragoût de mouton dans la cuisine ! Une joie immense me transporte. Tout cela n’était qu’un cauchemar : Gérard est en train de préparer notre déjeuner. Il est en vie ! En fait, il n’est jamais mort. Le sortilège a pris fin.

Je me précipite donc dans la cuisine, persuadé que je vais y retrouver mon ami, mais non, ce n’est pas Gérard qui s’active aux fourneaux, mais une superbe jeune femme brune. Elle ne paraît pas surprise de me voir. Elle me fait un grand sourire et vient vers moi en me tendant sa longue main :
— Bonjour. Vous êtes certainement Daniel.
— Oui…
— Je suis Isabelle, l’assistante de Gérard. Il a eu un contretemps et il m’a demandé de venir vous accueillir. Il va arriver dans l’après-midi. Il est désolé. Il vous prie de l’excuser.

Dans ma tête, mes neurones se court-circuitent. Comment raccrocher ce que cette très jolie femme me raconte avec ce que j’ai vécu la veille ? Comment le lui dire sans passer pour un fou ? Elle a l’air de penser que je viens d’arriver. Je remets mes neurones en ordre de marche et je lui balance ma vérité :
— Gérard est mort. J’ai trouvé hier son corps décomposé dans la chambre du fond. Je l’ai enterré sur l’île. Je suis arrivé hier en avion. Mais à peine le dos tourné, l’île a été transformée. Mon avion a rouillé, les mauvaises herbes ont envahi la piste et les chemins de l’île, la poussière et les toiles d’araignée ont envahi le manoir…

Isabelle m’écoute sans broncher. Puis elle réagit :
— Vous m’étonnez : je viens d’entendre votre hors-bord arriver. Et Gérard est vivant. Je viens de l’avoir au téléphone. Quant à l’île, elle a toujours été dans cet état. Gérard compte bien venir à bout des mauvaises herbes un jour, mais il est très pris et il n’a pas encore lancé les grands travaux.

Quelle histoire est-elle en train de me raconter ? Je me demande vraiment dans quelle aventure démente Gérard m’a entrainé ! Mais j’insiste :
— Je vous assure que je suis venu ici hier en avion et que j’ai enterré le corps de Gérard dans le seul endroit sablonneux de l’île. Si vous ne me croyez pas, je peux vous le montrer. Venez !
— Je veux bien vous suivre, mais je crains pour mon ragoût…
— Laissez tomber votre ragoût… C’est important, Isabelle. Je suis en train de devenir fou.
—  Bon, comme vous voulez.

Elle éteint la gazinière, s’essuie les mains et retire son tablier. Je découvre alors sa magnifique taille, ses jambes élancées. Sa longue robe noire met ses formes en valeur. Ce n’est pas très difficile de l’imaginer nue : on remplace le noir par la couleur chair. Je me dis que Gérard a bon goût. Je valide son choix à deux cents pour cent.

Nous allons vers le hangar. Je me dis qu’en voyant l’avion, elle me croira… En chemin, je suis très inquiet. Et si l’île me jouait un nouveau tour ? Et si l’avion avait disparu ? Mais non, quand nous arrivons au hangar, je respire : il est toujours là, tout rouillé, mais bien là. Je jette un œil à l’intérieur du cockpit : il y a bien un plan de vol sur le siège, mais il est lui aussi dans un piteux état. Isabelle n’a pas l’air surprise :
— Je doute que vous soyez arrivé avec cet appareil. Je l’ai toujours connu dans cet état. En fait, il appartient à l’ancien propriétaire de l’île. Un jour de brouillard, il a raté son atterrissage et a fini dans la mer. On a repêché l’avion et on l’a entreposé dans ce hangar. Quant au pilote, il n’a pas survécu à l’accident et on l’a enterré ici, dans le seul endroit sablonneux de l’île…

Je n’en crois pas mes oreilles ! Elle est en train de me raconter une histoire qui ne correspond pas du tout à ce que j’ai vécu la veille. Je l’entraîne donc jusqu’à la tombe que j’ai creusée pour y enterrer Gérard.
— C’est bien celle-là, me dit Isabelle avec une belle assurance. C’est la tombe de l’ancien propriétaire.
— Impossible ! C’est la tombe de Gérard. Je l’ai creusée hier et j’y ai mis son corps. C’est facile à vérifier…

Comme un malade, je me mets à déblayer le sable dont j’ai recouvert le corps de mon ami. Cela ne me prend pas beaucoup de temps. Isabelle essaie de me dissuader de continuer de creuser. Peine perdue : je continue comme un forcené. Mais très vite, mes mains rencontrent un os, puis deux, puis trois… Ce que je découvre alors, ce n’est pas le corps en putréfaction de Gérard, mais le squelette d’un homme qui doit être là depuis des dizaines d’années…
— Qu’est-ce que je vous avais dit ? me lance Isabelle avec un grand sourire.
Je ne résiste pas à ce sourire.

À ce moment précis, il se passe quelque chose d’étonnant. Je n’écoute plus la jeune femme. Elle me dit que Gérard m’a présenté à elle comme quelqu’un de très rationnel, de très près des réalités, pas du tout affabulateur… mais je ne l’entends que d’une oreille. Tout ce qui occupe mon esprit, c’est la contemplation de la belle femme que j’ai en face de moi. Ses mouvements sont gracieux, son sourire est à craquer. Je sens le désir monter en moi. Oui, je le reconnais, la situation ne devrait pas être propice à ce genre de poussée d’hormones, mais cela doit faire aussi partie des sortilèges de l’île.

J’essaie de reprendre mes esprits. Peut-être qu’elle pense que j’ai abusé du whisky, mais elle ne me prend pas pour un menteur, c’est déjà ça. Et pour la convaincre de ma bonne foi, je décide de l’emmener à l’appontement. Elle verra bien que je ne suis pas arrivé en bateau à moteur et que j’ai construit un radeau pour quitter cet enfer.

VI

Hélas, quand nous arrivons à l’appontement, je ne peux que constater l’horreur : non seulement les planches que j’ai découpées le matin ont repris leur place. Mes outils que j’ai utilisés sont rangés sagement dans la remise, et en plus un très beau hors-bord qui est censé être le mien se balance au bout de son amarre, à côté de celui d’Isabelle. Je n’en crois pas mes yeux ! Je cours vers le moteur. Il est encore tout chaud. Isabelle a raison : je n’ai pas atterri la veille en avion, je suis arrivé tout à l’heure par la mer. J’ai peut-être tout rêvé et tout est en train de rentrer dans l’ordre. La jeune femme est venue m’accueillir, Gérard ne va pas tarder, et le séjour va se dérouler comme prévu.

J’aimerais croire à tout cela, mais je n’ai pas perdu la raison. Je sais bien que j’ai pris un avion à l’aéroclub de Saint-Brieuc. J’aurais dû emporter la lettre de Gérard, mais comme un imbécile je l’ai laissée chez moi. Aussi, pouvais-je imaginer qu’il m’arriverait une chose pareille ?

Je suis désarçonné, incapable de réagir. Qui dit vrai ? Ma mémoire ou cette jeune femme ? Je ne le sais pas. Mais mon instinct de survie me dit que, dans ce genre de situation, il est inutile de se rebeller, de contester, de vouloir à tout prix prouver l’improbable. Il faut au contraire faire profil bas et se laisser guider par les événements.
— Je vous propose d’aller déjeuner, me dit Isabelle après un long silence. Cela nous remettra les idées en place.

Elle a raison. J’ai faim et je sais qu’un estomac plein empêche de réfléchir.
Nous retournons donc au manoir.

Isabelle relance la cuisson du ragoût et nous nous installons à la grande table de la salle à manger. Le couvert a déjà été dressé. Une bouteille de vin rouge a déjà été ouverte. Je remplis le verre de la jeune femme et le mien. Et nous commençons à manger. Quelle cuisinière ! Son ragoût est un délice. Et quelle élégance quand elle porte le verre à ses lèvres, quand elle découpe la viande et les légumes. Elle tient ses couverts du bout des doigts. C’est superbe. Quel raffinement !

Je la complimente sur sa cuisine. Je crois que je suis passé en mode séduction. C’est un registre que je maîtrise mieux que résoudre les énigmes temporelles. Alors, je lui pose des questions sur elle. Quand a-t-elle rencontré Gérard ? Quel est son rôle auprès de lui ? À cette dernière question, je crois connaître la réponse. Elle n’est sans doute pas qu’une assistante. Il a dû, lui aussi, succomber à ses charmes. Par certains côtés, ils se ressemblent. Ils ont l’air tous les deux de venir d’un autre monde. Je me lance :
— Quand j’ai quitté Gérard, il était étudiant en économie à la fac d’Assas. Et je le retrouve cinq ans après propriétaire d’une île au large des côtes bretonnes. J’ai raté pas mal d’épisodes, non ?
— Oui, en fait, il n’a pas suivi la voie qu’il envisageait quand il vous a connu. Après ses études, il s’est lancé dans le commerce, mais cela n’a pas très bien marché. Et puis, il avait cette passion pour l’écriture, vous en savez quelque chose puisqu’il a écrit des scénarios pour vous.
— Des scénarios remarquables, en effet. Il était doué pour ça. Il m’en a voulu de ne pas être à la hauteur de ses créations, mais j’ai fait ce que j’ai pu, j’ai fait surtout avec les moyens de l’époque, qui étaient limités.
— Oui, il m’a expliqué tout cela.

Elle marque une pause puis reprend :
— Toujours est-il qu’il a décidé de devenir scénariste professionnel. Il a écrit un script qui a été acheté par une production et a été tourné. L’histoire concédait tout à la mode. Elle n’avait rien à voir avec son style habituel. Mais il avait une idée derrière la tête : devenir riche et pouvoir écrire ce qu’il voulait. Et ça a marché. Le film a eu un gros succès, il lui a rapporté beaucoup d’argent, même s’il n’était pas très content de l’adaptation. Vous le connaissez… I
— Oui. On s’est brouillé pour ça.
— Toujours est-il qu’ensuite, il en a tiré un roman, qui s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires et a été traduit en dix-huit langues ! Ses droits d’auteur continuent de lui assurer de bons revenus. C’est ainsi qu’il a pu acheter cette île. À la suite du succès de ce film, on l’a beaucoup sollicité, comme vous l’imaginez, mais il a refusé toutes les propositions et s’est retranché ici pour écrire un livre, un projet qui lui tenait vraiment à cœur. À l’origine, c’était censé être une histoire des religions. C’est à cette époque qu’il m’a engagée comme secrétaire, pour faire des recherches, pour taper ses textes.

En écoutant Isabelle, je me rends compte que je me suis trompé sur Gérard, de A à Z. Je l’imaginais menant une vie très active, volant de capitale en capitale à bord d’un avion que je piloterais, et c’est finalement son livre qui parcourait le monde tandis que lui se retranchait sur cette île.

Le repas prend fin et nous décidons de nous aérer. Nous allons sur un petit promontoire où nous avons une vue magnifique sur l’île et sur la mer, qui s’étend à l’infini. Il fait très beau, trop chaud pour la saison. J’ai remis une chemise, mais je ne l’ai pas boutonnée, histoire d’être un peu sexy. Je me dis que mon charme naturel va lui faire oublier les inepties que j’ai lâchées depuis notre rencontre. Le temps est calme et nous voyons très loin. Nous apercevons même des bateaux qui passent à l’horizon.

Isabelle continue son récit.

— En fait, en lisant beaucoup de textes du Moyen Âge, Gérard s’est mis à s’intéresser au Diable. C’est un moment de bascule important pour lui. Il est passé du côté obscur de la religion. Mais vous connaissez Gérard, il ne peut rien faire comme tout le monde. C’est tout son charme d’ailleurs. Alors il s’est mis à imaginer un Diable sympathique, un diable farceur, pas méchant pour deux sous, qui s’amuserait à jouer des tours aux humains. Gérard s’est mis à travailler énormément. Au point qu’il m’a demandé de venir m’installer sur l’île. Carrément ! Ce que j’ai accepté et il est arrivé ce qui devait arriver, nous sommes devenus amants. Mais notre liaison a été de courte durée.
Isabelle s’assied sur l’herbe. J’en fais autant. Elle devient soudain très mélancolique. Je sens que tout cela remue en elle des souvenirs douloureux. Elle reprend :
— Gérard était tout entier dans son œuvre. Il écrivait du matin au soir, et parfois même la nuit. Il y avait de moins en moins de place pour moi dans sa vie, en fait. Vous connaissez bien les femmes, Daniel…
— Assez, oui…
— Vous savez qu’on aime bien qu’on s’occupe de nous.
— Oui, je sais et je sais bien m’occuper des femmes en général.
— Je n’en doute pas…

Je sens que notre relation est en train de franchir un cap. Je suis avec une femme de rêve qui est déçue par son amant. Je sens qu’elle va me tomber dans les bras sans le moindre effort. Et tant pis pour Gérard. De toute façon, pour moi, il est mort et enterré.
— Bref, continue Isabelle, nous avons rompu. Je suis retournée vivre sur le continent, mais nous avons continué à travailler ensemble. Il avait trop besoin de moi. Je venais chercher les bandes de ses textes, je les tapais et je lui rapportais les épreuves à corriger. Je faisais aussi ses courses. En fait, nous étions encore un peu un couple, non, pas un couple, une collaboration. L’affection était encore là. Mais dans un couple, on a besoin que les deux amants tournent leurs regards l’un vers l’autre, n’est-ce pas ?
— Oui, tout à fait.
J’ai pensé qu’ils tournaient plus que leurs regards l’un vers l’autre, mais j’ai voulu rester classe.
— Et lui, continue Isabelle, n’avait d’yeux que pour ses écrits. Je le regardais et lui avait la tête ailleurs. Ça ne pouvait pas durer.

L’idée que Gérard se soit intéressé au Diable ne m’étonne pas. Du temps de notre collaboration, déjà, il avait imaginé des histoires assez cruelles où les personnages étaient la proie facile de forces obscures qui leur faisaient perdre la tête, exactement comme moi en ce moment ! Je n’étais pas surpris non plus qu’il ait changé de projet professionnel. L’écriture était tellement importante pour lui. Il avait imaginé pouvoir mener les deux de front. Mais il a dû se rendre compte que ce n’était pas possible et qu’il fallait faire un choix. Il l’a fait et ça lui a plutôt réussi…

Et soudain, je m’aperçois que le temps passe, le soir et la fraîcheur commencent à tomber et Gérard n’est toujours pas là…
— Ne vous inquiétez pas, me dit Isabelle, votre ami va arriver. Il a juste un peu de retard.

VII

Nous quittons le promontoire et nous allons marcher sur la plage. Le soleil descend lentement vers l’horizon. Les rayons rougeoyants illuminent le visage d’Isabelle. Les vagues viennent se jeter à nos pieds, une odeur d’iode flotte dans l’air. Les mouvements de la mer bercent nos oreilles. Des mouettes bavardes passent au-dessus de nos têtes. Je marche pieds nus sur le sable, me blessant parfois sur des coquillages. Isabelle aussi a retiré ses chaussures et les tient à la main. Quels pieds délicats ! J’ai très envie de les caresser, de les embrasser. Quel homme peut rêver mieux ? Je suis en compagnie d’une très jolie femme, intelligente en plus. J’ai presque envie que Gérard arrive le plus tard possible — s’il devait arriver ! — pour que je profite le plus longtemps possible de ce moment de bonheur. Une irrésistible envie de la prendre dans mes bras et de l’embrasser, puis de l’allonger sur le sable et de lui faire l’amour monte en moi, puissante et insistante, que j’ai de plus en plus de mal à contenir.

Elle, je ne sais pas si elle a la même envie en tête. Elle est absorbée par le récit de sa relation avec Gérard. Cela me paraît normal, ils viennent à peine de rompre, et elle semble éprouver encore des sentiments pour lui. Est-ce que je saurai lui faire oublier Gérard ? Je sais que certaines femmes aiment assez, après une rupture, faire l’amour avec le meilleur ami de leur ancien amant. Une sorte de jouissance vengeresse ou de vengeance jouissive, comme on veut.
— Mais il n’y avait pas que cela, continue Isabelle. Je veux dire qu’il n’y avait pas que son travail qui nous a éloignés l’un de l’autre. Plus il écrivait son livre « Le Diable s’amuse »… il l’avait appelé comme cela, son livre… « Le Diable s’amuse »… plus son caractère changeait. Il devenait très préoccupé. Il se mettait soudain en colère, alors qu’il avait toujours eu un caractère très calme, n’est-ce pas ?

Elle se tourne soudain vers moi, alors que jusqu’alors nous avons marché tous les deux têtes baissées, pour éviter les coquillages et les petites branches d’arbres. Et elle s’arrête pour prononcer son « N’est-ce pas ? ». La question imprime un mouvement délicieux à ses fins sourcils. Il les recourbe comme un point d’interrogation. Une intense émotion monte en moi. Mon cœur bat comme jamais. Je m’efforce de ne rien laisser paraître. J’ai mon plan. Admettons que Gérard vienne, il ne va pas arriver de nuit, en bateau ! Donc, deux hypothèses : il est bien mort et ne viendra jamais, ou il est vivant, et il ne viendra pas si tard. Autant dire que j’ai le champ libre pour exprimer à Isabelle l’intensité du désir qu’elle a fait naître en moi depuis qu’elle me parle de Gérard. Et puis, faire l’amour avec son ancienne maîtresse ajoute un certain piment à la situation. Bref, plus le temps passe, plus mon bonheur grandit.

Je me demande si je l’écoute encore. Je crois que la vie de Gérard me passionne de moins en moins. En fait, je suis déjà en train de concevoir le scénario des moments qui vont suivre. On va faire ça où ? Quand ? Avant le dîner ? Après ? Va-t-elle résister à mes avances ? Veut-elle que je force un peu les événements ? Dois-je la prendre petit à petit ? Des préliminaires ? Dans le vif du sujet tout de suite ? Isabelle n’a rien des filles avec qui je couche d’habitude. Il faut que je reconsidère ma façon de procéder, sinon je cours à l’échec. Et rater une relation à deux alors qu’on n’est que tous les deux sur cette île, ce serait vraiment stupide.

Je ne l’écoute plus. Pourtant ce qu’elle dit est effrayant et au bout d’un moment je suis bien obligé d’oublier mon scénario de la scène d’amour pour lui prêter une plus grande attention.
— D’où venait ce changement d’humeur, me direz-vous ? me demande-t-elle.
— Oui…
— Je n’ai pas bien compris ce qu’il me disait au début. C’était tellement étrange. Il prétendait que, la nuit, l’île était le théâtre de phénomènes mystérieux. Il m’a supplié de revenir vivre auprès de lui car la solitude le terrorisait. Mais, comme une idiote, je n’en ai rien fait, pensant qu’il inventait des histoires pour me reconquérir. J’ai pensé que l’île le rendait fou et j’ai rompu définitivement avec lui. Quelques mois plus tard, j’ai reçu une lettre de lui. Il m’annonçait qu’il avait renoncé à son livre « Le Diable s’amuse ». Il déclarait avoir rencontré sur l’île le Diable lui-même et n’avoir plus du tout envie de le peindre sous le jour d’un farceur bon vivant. Il avait pris conscience que le Diable était une chose terrible dont il était devenu le jouet. Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ?
— Je ne sais pas. Ce genre de truc, ça me dépasse complètement.
— Moi pareil.
Ça nous faisait un point commun !
— Je n’ai pas cru un mot de cette lettre et j’ai considéré que Gérard avait perdu la raison, que ces fantômes intérieurs avaient pris possession de lui. Il s’est écoulé plusieurs mois, oui, deux ou trois mois, et puis ce matin il m’a appelée pour me demander de venir vous accueillir à sa place. J’avoue que je n’ai pas résisté à la curiosité. Gérard m’avait tellement parlé de vous, pour rien au monde je n’aurais voulu manquer cette occasion de faire votre connaissance. Alors je suis venue. Je ne suis pas une grande cuisinière, mais ma grand-mère m’a appris à faire le ragoût de mouton. Alors…
« Pour rien au monde je n’aurais voulu manquer cette occasion de faire votre connaissance » : la phrase magique ! Non, ma chérie, tu n’allais pas la manquer, l’occasion. Et moi non plus, je n’allais pas la manquer…
— Et il vous a dit pourquoi il voulait me voir ?
— Ça, je l’ignore. Il a beaucoup d’affection pour vous. Je pense qu’il voulait se faire pardonner. Peut-être, je ne sais pas. Il ne m’a rien dit.

La nuit est maintenant tombée et nous rentrons. On s’installe sur le canapé. On se sert un whisky, mais très vite, je lui retire son verre, je pose le mien et j’approche ses lèvres des miennes. Elle n’oppose aucune résistance. Elle se laisse embrasser, longuement, profondément. Je veux commencer à la déshabiller, mais elle m’arrête. Elle se lève, me tend la main en souriant. Je comprends qu’elle veut m’entraîner dans la chambre de Gérard.

Et nous faisons l’amour dans le lit même où mon ami gisait la veille. Mais je sens qu’il est là. Sa présence semble flotter au-dessus du lit, mais peu importe. J’ai l’impression de lui jouer un bon tour. Après tout, c’est de sa faute s’il m’a jeté dans les bras de son ancienne maîtresse ! En fait, je n’ai pas eu de relation depuis mon retour en France. Sinon des petits coups à la sauvette. C’est la première fois que je me retrouve dans un lit avec une femme. Et quelle femme ! Quand je pense qu’il y a à peine deux ou trois jours, les petites bonnes du quartier me faisaient rêver ! Et là, j’ai tout contre moi la plus belle partenaire que j’aie jamais eue. Je pense que je suis à la hauteur, je la sens vibrer sous mes caresses, mes baisers. Mes va-et-vient dans son sexe lui arrachent des cris comme j’en ai rarement entendus. Et ceux-là paraissent vrais !

Si c’est le Diable qui régit nos instincts les plus charnels, alors je peux dire que c’est lui qui a présidé à mon union avec Isabelle cette nuit-là ! Qui d’autre aurait pu me faire éprouver un plaisir plus intense ? Il avait peut-être torturé Gérard, mais moi, il m’avait comblé.

Nous nous endormons bientôt, épuisés d’avoir trop joui. Puis, soudain, au milieu de la nuit, je suis réveillé par une lumière qui pénètre dans la pièce. Une lumière intense et irréelle. Isabelle n’est plus dans le lit ! Où est-elle passée ?

Je cours dehors vers la source de cette forte lumière. Elle me guide vers le promontoire et, là, j’assiste médusé à un spectacle d’une sublime beauté. La lueur a recouvert tout l’océan et s’étire bien au-delà de l’horizon. C’est comme une autoroute de lumière, un pont qui semble relier la terre aux enfers. Je regarde un long moment ce phénomène étonnant. Je n’ai jamais vu une chose pareille de ma vie. Je me demande si cela appartient à notre monde.

Puis, peu à peu, l’impression se dissipe et l’obscurité revient sur l’île. Au loin, sur la plage, j’aperçois Isabelle. Je l’appelle. Elle me regarde et me fait signe de descendre. Je quitte mon perchoir et je la rejoins. Elle s’avance alors vers moi et se plaque contre sa poitrine. Elle est nue, elle aussi, et a froid.
— Gérard m’avait parlé de cette fabuleuse lumière, me dit-elle après un baiser. Elle perturbait toutes ses nuits. Je ne l’avais pas cru. Qui peut croire qu’il existe un tel pont lumineux qui relie l’île au Diable ? Mais il avait raison. Elle existe bien, cette lumière. Je m’en veux maintenant d’avoir abandonné Gérard à ce cauchemar. J’aurais pu l’aider à surmonter cette épreuve. Je m’en veux terriblement.

Et elle me serre contre elle, très fort. Tout l’amour qu’elle a pour moi pénètre jusqu’au plus profond de mon être.

Nous regagnons la chambre et nous faisons de nouveau l’amour, plus passionnément encore que la première fois. Je n’en reviens pas. Le plaisir nous soulève à des hauteurs inconnues jusqu’alors. Et ce n’est plus l’ombre de Gérard qui plane maintenant au-dessus de nos corps, mais celle du Diable lui-même.

VIII

Le lendemain, je me réveille en sursaut. Ai-je encore été victime des sortilèges de l’île ? Ai-je vraiment atteint un tel plaisir ? Isabelle est-elle réelle ? Ou l’ai-je rêvée, elle aussi ? À quel moment me suis-je endormi ?

Mais une délicieuse odeur de café chaud et de tartine grillée titille mes narines. Quelqu’un est en train de préparer le petit déjeuner. Mais qui ? Isabelle ? Ou Gérard est-il arrivé entre temps et a renvoyé sa belle secrétaire chez elle pour m’avoir pour lui tout seul ? Je me dis qu’Isabelle, je pourrai toujours la revoir. Je n’aurai qu’à demander son adresse à Gérard. Comme il n’y a plus rien entre eux, il me la donnera. Mais si c’est lui, alors cela me fera un immense plaisir. J’aimerais entendre de sa propre bouche tout ce qu’il a vécu depuis notre rupture. Il n’a sans doute pas tout dit à Isabelle ! C’est même sûr.

Je me précipite donc dans la cuisine.

Mais c’est Isabelle qui prépare le petit déjeuner. Décidément, Gérard nous a fait faux bond.
— Il m’a appelé. Il viendra dans l’après-midi.
— Bonjour !
— Oui, bonjour ! Excuse-moi, je suis troublée.
— Et moi donc !

Elle est nue, je retire le peu de vêtements que j’avais enfilés à la hâte et je vais me presser contre elle. J’ai souvent fait l’amour à une fille sur un évier, mais là, j’avoue que cela atteint des sommets. Est-ce Isabelle ou la qualité exceptionnelle de l’évier, marbre de Carrare et robinet en or, qui me fait cet effet-là ? Je plaisante : c’est Isabelle, bien sûr.
— J’ai longuement réfléchi, me dit-elle, alors que je la couvre de caresses et de baisers. J’en suis arrivée à la conclusion que tu as raison. Je te crois. Tu es arrivé hier en avion. Et puis l’île t’a joué un tour. Le Diable est un farceur ! C’est ce que je me suis dit.

J’ai retiré mon sexe du sien, car le plaisir avait soudain disparu.
— Que veux-tu dire ?
— Ce que je dis ? Après ce que j’ai vu cette nuit, je crois ce que m’a raconté Gérard. Et je crois ce que tu m’as raconté. Il s’est passé quelque chose, je ne sais quoi, qui fait que tu as atterri sur l’île et puis tout est redevenu normal.

C’est sans doute le moment le plus heureux de ma vie : une jolie femme non seulement me donne un plaisir fou mais en plus elle me croit ! Les deux ne se sont pas toujours produits en même temps, car, je dois l’avouer, la séduction suppose parfois quelques arrangements avec la vérité. Mais là, c’est le bonheur absolu : je peux jouir et être cru en même temps. Finalement, je l’aime bien cette île !
— Je te crois tellement, me dit-elle, que je pense que nous devrions quitter cette île au plus vite !

Je suis bien d’accord avec elle, même si je ne suis pas très sûr de retrouver sur le continent le plaisir que j’ai éprouvé sur l’île du Diable !

Nous nous habillons et nous retournons vers l’appontement. Malheureusement, les forces qui s’opposent à notre départ jouent encore avec nos nerfs, et les hors-bords ne démarrent pas. Je décide donc de construire un radeau, comme la veille. Je vais chercher les outils dans la remise et je retire une à une les planches de l’appontement.

Isabelle retourne au manoir préparer quelques affaires. Les heures passent. Mon radeau avance. Façon de parler. Disons que la « chose » que je construis ressemble de plus en plus à un radeau péruvien. Je me dis que mon expédition à Lima n’aura pas été aussi inutile que cela. J’aurai au moins appris à construire un radeau. Je ne pensais pas que cela me servirait un jour !

Isabelle finit par réapparaître. Deux sacs sous le bras. Elle est rayonnante. La traversée de la Manche ne va sans doute pas être une mince affaire, mais après quel bonheur ! Je ne crois pas que je l’inviterai dans mon réduit à Paris. La honte. Elle a sûrement un chouette appartement, je ne sais où d’ailleurs, je ne lui ai pas demandé. Peut-être à Saint-Brieuc, peut-être ailleurs. Peu importe si l’on est ensemble. J’imagine déjà ma vie : des heures de plaisir entrecoupées d’un peu de travail, pour elle. Mais il va falloir que j’assure, car elle aime le sexe, c’est une évidence !

Elle s’approche de moi et m’enlace. Elle me couvre de baisers et ouvre mon jean. Nous refaisons l’amour encore et encore. Elle ne semble pas pressée de partir. Je la comprends. Après tout, rien ne nous dit que nous aurons le même plaisir sur le continent !

Épuisé par la confection du radeau et par l’amour avec Isabelle, je m’effondre sur ce qui reste d’appontement et je m’endors.

Combien d’heures ? Je l’ignore en fait. Je finis par me réveiller. Un instant, je me demande ce que je fais allongé nu sur un appontement en plein automne ! Le soleil a disparu derrière d’épais nuages menaçants. Un vent glacial hurle dans les arbres. Isabelle n’est plus à mes côtés. Les hors-bords ont disparu. Les planches de l’appontement ont de nouveau repris leur place et la barque s’est reformée. Je suis pris d’un doute immense : et si le cauchemar avait pris fin ? Et si tout était redevenu normal, comme avant, comme à mon arrivée ?

Je me rhabille et rapidement, je fais le tour de l’île. Miracle ! Les herbes folles ont disparu, l’avion dans le hangar est flambant neuf et la tombe dans le seul endroit sablonneux de l’île a disparu ! Comment est-ce possible ? Est-ce qu’une parenthèse s’est refermée ? Je décide de retourner au manoir. Peut-être que Gérard m’y attend, comme prévu, après un petit contretemps, finalement bien agréable ?

Mais le manoir est désert et silencieux. Je vais dans la chambre et là, je découvre Gérard, mon ami Gérard, allongé sur le lit, le visage apaisé. Il est encore tout chaud ! On le croirait presque endormi. Ce n’est pas possible ! Pris de folie, je le secoue pour le réveiller. Mais je dois vite me rendre à l’évidence : Gérard ne dort pas, il est mort. Et cette fois, il n’y a plus de doute possible : ce n’est pas un corps décharné, attaqué par la vermine qui, au fond, pourrait être celui de n’importe qui, non, c’est bien Gérard qui gît sur le lit. Par la porte entrebâillée de l’armoire, j’aperçois des vêtements de femme pendus. Je l’ouvre. Horreur ! Ce sont ceux qu’Isabelle portait ! Je n’y comprends rien.

Sur la table de nuit, il y a un gros livre et une lettre. J’ouvre la lettre avec une certaine appréhension. Je ne sais pas ce que je vais y trouver, mais ça ne sent pas très bon. Gérard me demande de lui pardonner. Il me raconte que sur l’île, il a fait une terrible rencontre, celle du Diable. La bête le tient en esclavage.

« En fait, écrit-il, tu ne vas pas me croire, mais je suis devenu son scénariste ! Oui, tout simplement, son scénariste. Il me demande d’inventer des aventures cruelles qu’il fera ensuite subir à des gens ordinaires, comme toi et moi. C’est terrible dans un sens, mais d’un autre côté, j’ai enfin trouvé le réalisateur de mes rêves. C’est pour cela que je t’ai invité sur l’île, pour te montrer la qualité de ses réalisations ! »

Je n’en reviens pas ! Déçu par mes films, déçu par le film qu’on avait tiré de son scénario, il a continué à chercher le réalisateur qui concrétiserait fidèlement ses imaginations et il a fini par le trouver, dans la personne du Diable lui-même. J’imagine qu’ils se sont bien entendus. Je l’ai dit : Gérard aimait concevoir des histoires où de pauvres gens étaient plongés dans des drames horribles. Comme le Diable semblait en panne d’inspiration — ce qui est assez surprenant — il a considéré que Gérard pouvait lui fournir des souffrances à faire subir à nous, pauvres humains. Et, effectivement, ce que j’avais vécu sur l’île montrait que leur association fonctionnait à merveille. J’ai bien failli devenir fou !

Je poursuis la lecture de sa lettre :

« Mais voilà, c’est une chose terrible d’être le scénariste du Diable. Même si je ne commets aucun crime, je me sens quand même un peu coupable des horreurs qu’il imagine. Je lui ai proposé de concevoir des histoires plus légères, moins terribles. Mais il n’a pas voulu et comme mes histoires lui plaisaient beaucoup, il a exigé de moi toujours plus de méchanceté, toujours plus de sang, toujours plus de larmes ! Chaque nuit, il recouvre l’océan d’un tapis de lumière et sur ce pont jeté entre les ténèbres et les humains, il vient chercher mes scénarios ».

Mais Gérard a fini par céder. Il a proposé au Diable de lui livrer son âme en échange d’un dernier scénario. Le pacte est simple : il écrira une ultime histoire que le diable mettra en scène, et c’en sera fini des scénarios. En échange, son âme sera à lui. Le Diable a accepté.
Quel était ce scénario ? Gérard n’en dit rien dans sa lettre. Mais je suppose qu’il s’agit du manuscrit qui se trouve sur la table de chevet, avec la lettre.

J’ai enterré mon ami Gérard dans le seul endroit sablonneux de l’île puis j’ai repris l’avion et je suis rentré sur le continent en emportant le scénario. Je l’ai lu dans mon réduit, allongé sur ma paillasse. C’est le texte que vous venez de lire. Mot pour mot. Moi, je ne suis pas très fort en écriture.

Grâce au Diable, Gérard, tel le Phénix, a pu renaître de ses cendres et m’apparaître sous les traits d’une jeune femme, Isabelle, pour réaliser le scénario d’une histoire d’amour dont il rêvait depuis toujours sans doute. En échange de son âme.

FIN

Cette nouvelle en version papier aux Editions du Gymnase

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