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Le Vilain petit canard

Fais gaffe ! La Terre est ronde !

La série

La série se déroule essentiellement dans un lycée d’une ville moyenne. Le Principal veut tenter l’expérience d’un journal conçu par des lycéens et leur a affecté un local et du matériel à cette fin.

À l’époque, on parle encore en francs, Internet, les réseaux sociaux et les smartphones n’existent pas. Les ordinateurs personnels font leur apparition. Et on utilise encore des négatifs pour la photographie. Les jeunes tapent leurs articles à la machine à écrire et diffusent leur journal grâce à une photocopieuse.

Les personnages

Les personnages récurrents dans cette série sont :

 Le Principal, surnommé « Dédé » par les lycéens, il est très ouvert à l’initiative des jeunes et tente de contenir leurs débordements.
 Rémi est le « Surveillant général » de l’établissement comme on appelait à l’époque (1992) les employés qui faisaient l’interface entre les élèves et la direction de l’établissement.

Et puis il y a les journalistes :

 Ludo, le rédacteur en chef,
 Alban, l’éternel inquiet sur l’avenir du monde,
 Marie-Jo, la bonne copine, sur tous les coups,
 Yann, le technicien,
 Valentin, un Vietnamien, véritable Mac Gyver de l’équipe.

On suit aussi :

 Christophe, dit Kris, le fils de Mme Lavergne, la présidente des parents d’élèves. Il est musicien et expérimente de curieux styles musicaux.
 Caroline, la fille d’une des professeures, Mme Chaumette. Kris en est fou amoureux, mais le musicien lui fait peur ! Elle est journaliste au début, puis quitte le journal.
 Emmanuel, un élève prétentieux et méprisant que tout le monde déteste.

Scène 1
Quick-flash - int/jour
Marie-Jo - Le Serveur

MARIE-JO fait la queue devant le comptoir d’un fast-food, le Quick-Flash. Quand son tour arrive, le SERVEUR l’ignore et demande à la personne derrière elle ce qu’elle souhaite. MARIE-JO est un peu surprise… Le SERVEUR sert le PREMIER CLIENT, qui s’en va. MARIE-JO se lance…

MARIE-JO (au serveur)
Je voudrais…

Mais le SERVEUR l’ignore encore et s’occupe du SECOND CLIENT MARIE-JO fait la grimace et se manifeste…

MARIE-JO (au serveur)
Hé !…

SERVEUR
Seconde…

Le SERVEUR sert le SECOND CLIENT et s’adresse au TROISIEME CLIENT. MARIE-JO est de plus en plus surprise… Mais le TROISIEME CLIENT indique d’un geste au SERVEUR que MARIE-JO était là avant lui. MARIE-JO est ravie…

MARIE-JO
4 « cheeses » et 2 frites, s’il vous plaît… Pour emporter…

Le SERVEUR la sert sans grande amabilité. MARIE-JO paie. Puis quitte la file d’attente…

MARIE-JO (pour elle-même)
Faut se battre, ici !

Scène 2
EXTERIEUR bâtiment administratif - ext/jour
Ludo - Yann - Valentin - Alban - Marie-Jo

LUDO, YANN, VALENTIN et ALBAN sortent du bâtiment administratif. Ils font grise mine. MARIE-JO court vers eux. Elle est essoufflée…

LUDO (un rien agacé)
C’est maintenant qu’t’arrives ?! T’as raté le rendez-vous avec le Principal…

MARIE-JO (toute excitée)
Excuse… J’avais plein de trucs à faire… Faut que je prépare la fête…

VALENTIN
Ouais, bah, la fête, vaut mieux pas en parler…

Les JOURNALISTES, tête des mauvais jours, veulent passer leur chemin, MARIE-JO insiste…

MARIE-JO
Bah, pourquoi ? C’est super… Une fête du sport… Pour une fois que Dédé a une bonne idée… Faudra en parler dans le journal…

LUDO
Y’a plus de journal.

ALBAN
Enterré, le journal.

MARIE-JO
Mais pourquoi ?

LUDO
Dédé arrête le journal pour financer ta fête…

MARIE-JO (effondrée)
Galère !…

VALENTIN (à Ludo)
Attends, il a dit qu’il arrêtait pendant trois mois… Dans trois mois, hop, c’est reparti !

LUDO
C’est ça !… Il dit trois mois, et puis dans trois mois, ce sera encore trois mois, et puis encore trois mois, et ça finira qu’on sera à la retraite, et à moitié destroy. !…

VALENTIN
Eh… Vous savez quoi… ? Je suis sûr qu’il prépare un coup tordu. C’est pour ça qu’il veut plus de journal…

LUDO (soudain illuminé)
Exact ! T’as vu juste, Tintin… Faut prévenir Rémi…

Scène 3
bureau principal - int/JOUr
Le Principal - Remi

REMI est venu voir LE PRINCIPAL. Celui-ci fouille dans ses affaires… Sur le bureau, il y a un cadre vide démonté. Visiblement, LE PRINCIPAL cherche à y mettre une photo.

LE PRINCIPAL (la tête à moitié enfouie dans un tiroir)
…Mais non ! Qu’est-ce qu’ils vont encore imaginer… ?! (Redressant la tête, sur le ton de la confidence) Je cherche la photo de ma femme… Je l’avais enlevée… Je ne sais plus où je l’ai mise… (Revenant à la discussion, tout en ouvrant un autre tiroir) Je n’ai pas l’intention de les empêcher de s’exprimer… (Il se lève pour aller fouiller dans la bibliothèque) D’après vous, où j’ai pu la mettre ?

REMI
Poubelle ?

LE PRINCIPAL
Oh non… On a eu juste une petite dispute. Non, j’ai dû la ranger quelque part… Mais où ?

REMI
Ils pensent que ce n’est pas qu’une question d’argent… que ça cache quelque chose…

LE PRINCIPAL trouve enfin la photo de sa femme.

LE PRINCIPAL

Ah ! La voilà… !

Il revient vers son bureau et commence à mettre la photo dans le cadre.

LE PRINCIPAL
La subvention du journal n’est pas énorme mais je dois faire des choix. Cette fête du sport est assez coûteuse. J’ai un budget limité… C’est la fête ou le journal. D’ailleurs, s’ils trouvent un moyen de financement… Je ne sais pas comment… Je n’y vois pas d’inconvénient. A condition que le journal garde une certaine tenue…

REMI
Bon. Donc, vous êtes d’accord pour qu’ils continuent…

LE PRINCIPAL
Mais bien sûr !

LE PRINCIPAL a fini de replacer la photo dans le cadre. Il le pose sur son bureau.

LE PRINCIPAL
C’est quand même curieux qu’on interprète toujours mes décisions de travers… !

On s’aperçoit alors qu’il a mis la photo à l’envers… REMI étouffe un sourire.

LE PRINCIPAL (se rendant compte de son erreur)
Zut !

Scène 4
Local redaction - int/JOur
Ludo - Yann - Valentin - Alban - Marie-Jo

C’est la fièvre chez les JOURNALISTES. La conférence de rédaction a commencé sans MARIE-JO…

LUDO (triomphant)
Bon, bah, maintenant, y’a plus qu’à trouver de l’argent…

YANN
Moi, j’ai mon frère… il fait des compètes de motocross… Il a un sponsor…

ALBAN
Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

VALENTIN (croyant tout savoir)
C’est une bidouille pour gonfler le moteur…

YANN (démoralisé par tant d’ignorance)
Mais non ! C’est une marque d’alcool ou de cigarettes qui te file de l’argent pour coller sa pub sur ta moto, sur ton casque, partout…

ALBAN
On n’a pas de casque…

VALENTIN
… et on n’a pas de moto…

YANN
Arrêtez !… Ça se fait aussi sur les bateaux, sur les Formule 1,…

ALBAN (narquois)
On n’a pas de bateau…

YANN (au bord de la crise de nerfs)
Oh ! Vous êtes lourds ! Je vous dis que mon frère…

LUDO
On a compris !… Faut qu’on trouve un sponsor, c’est clair.

ALBAN
Une marque de yaourts, alors, parce que l’alcool et les cigarettes… Bonjour !

VALENTIN
Ça ! Le Dédé, là, il meurt d’un coup…

LUDO
Bon. On fait tous les commerçants de la ville. Moi, je vais en parler à mes parents.

YANN
Moi, je vais en parler à mon photographe…

LUDO (à Valentin et à Alban)
Vous cherchez ?

ALBAN et VALENTIN
OK.

LUDO (Soudain plongé dans un délire)
Ça va être super… On va être complètement libres… On va écrire ce qu’on veut… On va… Vous voyez un peu le truc… Liberté… Publicité…

VALENTIN
…Tête à Dédé !

LUDO
Allez, tous au bouillon !

Ils vont pour lever la séance. MARIE-JO entre en trombe dans le local, encore essoufflée…

LUDO (un rien agacé)
C’est maintenant qu’t’arrives ?! T’as raté la réunion…

MARIE-JO (toute excitée)
Excuse… J’avais plein de trucs à faire… Faut que je prépare la fête…

VALENTIN
On le saura !

MARIE-JO
J’ai amené des trucs…

Elle pose sur la table des « cheese-burgers »… Tout le monde se rue dessus…

YANN
Super !

… sauf ALBAN qui regarde ces « choses » avec mépris…

ALBAN (commençant à manger le carton d’emballage avec délectation)
Hum !… Dans ces trucs-là, c’est l’emballage qu’est le meilleur.

MARIE-JO (timidement)
Vous m’en voulez toujours ? La fête… J’y suis pour rien…

Personne ne répond. Mais MARIE-JO prend soudain un air très bouleversé…

MARIE-JO
Eh, vous savez quoi ?

Les JOURNALISTES n’écoutent pas et sortent en mangeant leurs « cheese-burgers ».

MARIE-JO
C’est un raciste, le type du Quick-Flash.… Il voulait pas me servir… Il servait tous les autres avant moi… Et moi, je restais plantée… Il me voyait pas… J’existais pas…

ALBAN (distraitement)
Ah bon ?

ALBAN sort le dernier du local et referme la porte derrière lui. MARIE-JO se retrouve toute seule dans le local. Elle est désespérée… Soudain, elle explose…

MARIE-JO
GROS NULS !

Scène 5
DIVERS MAGASINS - INT-EXT/JOUR

La chasse au sponsor commence…

5-A - MAGASIN D’APPAREILS PHOTO - INT/JOUR
Yann - Le Photographe

YANN entre dans le magasin de son PHOTOGRAPHE habituel.

PHOTOGRAPHE
Salut, Yann. Qu’est-ce que je peux pour toi ?

YANN
Ben voilà… Euh… Vous savez, je suis photographe dans un journal au bahut…

PHOTOGRAPHE
Oui, tu m’as dit…

YANN
Alors, voilà… J’ai pensé… Enfin… Si c’était possible…

Tout en écoutant YANN, le PHOTOGRAPHE s’est dirigé vers sa caisse et a ouvert son tiroir…

PHOTOGRAPHE
Combien tu le vends, ton journal ?

YANN (machinalement)
Cinq francs…

Le PHOTOGRAPHE sort un billet de 50 francs et le tend à YANN…

PHOTOGRAPHE
Tiens… Garde la monnaie…

YANN prend le billet, un peu décontenancé…

YANN
Mais…

PHOTOGRAPHE
Je sais ce que c’est… A ton âge, je vendais des timbres pour la kermesse… Allez, file !…

YANN ne sait pas quoi faire. Il regarde son billet de 50 francs…

YANN (avant de sortir)
Mais…

CUT

5-B - MAGASIN DE JEUX VIDEO - INT/JOUR
Valentin - Vendeur

VALENTIN est dans son magasin de jeux video préféré. LE VENDEUR, la quarantaine échevelée, est très absorbé par un jeu…

LE VENDEUR (l’oeil rivé à l’écran)
Damned ! J’me suis fait encore bouffé par le dragon… ! (à Valentin sans quitter l’écran des yeux) Il vaut combien ton journal ?

VALENTIN
Cinq francs, pourquoi ?

Tout en manœuvrant prestement le joystick de l’ordinateur, LE VENDEUR plonge la main dans sa poche et en ressort une pièce de 10 francs…

LE VENDEUR (toujours très absorbé par son jeu)
Oh ! C’est pas vrai ! Il est coriace, ce cobra ! (Il tend la pièce à Valentin, qui la prend) Tiens, tu m’en mettras deux…

VALENTIN prend la pièce, un peu surpris…

VALENTIN
Mais…

Il sent qu’il dérange…

LE VENDEUR
Et plaff ! Dis donc, la grenouille sidérale, elle a pas eu temps de faire couac !…

… et soupire…

5-C - RESTAURANT - EXT/JOUR
Alban - Restaurateur

Le RESTAURATEUR préféré d’ALBAN est en train d’afficher sa carte dans un présentoir à l’extérieur du restaurant. ALBAN s’approche de lui…

ALBAN
Bonjour monsieur…

LE RESTAURATEUR (se retournant)
Ah ! Salut, mon petit Alban… Tes parents vont bien ?

ALBAN
Très bien, merci… Voilà. Je fais un journal au collège avec des amis et…

LE RESTAURATEUR
C’est bien. (S’adressant à sa femme à l’intérieur) Maryvonne ! Donne donc une pièce au petit Cavagnac ! (À Alban) Va voir ma femme…

ALBAN
Mais…

Hésitant, ALBAN entre dans le restaurant…

5-D - BAR-TABAC DES PARENTS DE LUDO - INT/JOUR
Ludo - Pere Ludo (M. Giraud)

LUDO est assis au comptoir, en face de son PERE.

M. GIRAUD
C’est pas une mauvaise idée, un sponsor… Mais je vois pas l’intérêt de faire de la publicité dans un journal pour mineurs…

LUDO
Pour les journaux…

M. GIRAUD
Pour ce que ça me rapporte, les journaux… ! C’est intéressant si le client vient prendre un verre après…

LUDO (déçu mais réaliste)
Oui, c’est sûr… (Se ressaisissant) Mais il est pas mal lu par les parents, notre journal…

M. GIRAUD
Et tu crois que ton principal, il va être d’accord s’il voit de la publicité pour un café dans votre journal…

LUDO
On n’en a rein à faire ; on est indépendants, maintenant…

M. GIRAUD
Indépendants ! Voyez-vous ça ! Tu parles ! Je vois d’ici la tête à Simoni !

La mine de LUDO s’assombrit. Il plonge son regard dans le zinc du comptoir. Il est désabusé… Entre ses dents…

LUDO
Liberté… Publicité… Tête à Dédé…

M. GIRAUD
Comment ?

LUDO
Rien…

Scène 6
magasin « Au vieux marcheur » - int/jour
Marie-Jo - Le Vendeur (Fabrice)

MARIE-JO entre dans un grand magasin spécialisé dans les vêtements et le matériel de randonnée, et un peu dans tous les sports. Très bien fourni, il a un côté un peu vieillot. Rien à voir avec les tenues de sport chatoyantes d’aujourd’hui…

Un petit carillon fait apparaître le vendeur, FABRICE. C’est un jeune homme d’une vingtaine d’années (cheveux frisés, chemise de laine à carreaux), au charme un peu démodé. Il porte des petites lunettes rondes et a un sourire timide.

FABRICE
Oui ?

MARIE-JO
Bonjour. Je viens de la part de Mlle Vilmin…

FABRICE
Ah oui… La professeure de gymnastique du collège…

MARIE-JO
Oui… On monte un spectacle de danse… enfin, c’est une démonstration d’aérobic… vous voyez… ?

FABRICE
Aérobic, oui, oui… Sûrement…

MARIE-JO
Il faudrait une dizaine de tenues… genre super sympas.

FABRICE
J’ai ça… Quelle taille ?

MARIE-JO
12 ans. Mais… attendez… On n’a pas du tout de thunes… d’argent. Enfin, pas beaucoup, avec les décors, tout ça…

FABRICE (un peu gêné)
Ah…

MARIE-JO
Ce serait possible, un prêt, genre… ?

FABRICE (plus amusé que choqué)
Un prêt ?! Mais… C’est… Ça se prête pas, des tenues de danse…

MARIE-JO
Même quand on peut pas payer ? Elle vous a pas dit, Mademoiselle Vilmin… ?

FABRICE
Si, mais…

MARIE-JO (suppliante)
Oh… Soyez sympa…

FABRICE réfléchit un instant…

FABRICE (essayant d’arranger le coup)
J’ai bien un stock… Attends… Oui, oui… C’était une commande spéciale pour la kermesse… Il doit sûrement me rester des tas de choses… 10 tenues pour 12 ans, tu dis… ? (Marie-Jo acquiesce avec un sourire un peu coquin) Il faudrait que j’en parle d’abord à mon patron… Tu peux revenir demain ?

MARIE-JO
Pas de lézard… Demain… Même heure ?

FABRICE
Oui…

MARIE-JO
Bah, à demain, alors… Salut…

FABRICE (séduit et amusé)
Salut…

MARIE-JO sort de la boutique.

Scène 7
cour college - ext/JOUR
Ludo - Yann - Valentin - Alban - Marie-Jo

Les JOURNALISTES ont rendez-vous dans la cour du collège. LUDO est le premier arrivé. Adossé à un mur, il attend. VALENTIN arrive à son tour…

LUDO
Alors ?

VALENTIN
Bah, au départ, il a cru que je venais lui vendre le journal. Il m’a filé 10 francs (Il les sort de son poche) Tiens…

LUDO (prenant la pièce)
Tu lui as pas expliqué qu’on cherchait un sponsor ?

VALENTIN
Bah si…

LUDO
Et alors ?

VALENTIN
Ben, il m’a donné ça…

VALENTIN sort de sa poche un petit jeu électronique…

VALENTIN (dépité)
Y’a même pas de pile dedans.

LUDO (découragé par l’âme humaine)
Mais c’est pas ce qu’on lui demandait… !

VALENTIN
Bah non, mais c’est ça qu’il a donné…

LUDO rage intérieurement. Arrive YANN. Pas fringant.

LUDO
Alors ?

YANN
J’ai eu ça…

Il sort son billet de 50 francs, deux pellicules vierges et trois pin’s. LUDO et VALENTIN regardent le « butin » avec tristesse.

LUDO
C’est tout…

YANN
Et encore, au départ, il croyait que je voulais lui vendre le journal. Il m’a scié. Je lui ai expliqué… et puis, il m’a donné les pelloches et les trois cactus… C’est tout.

LUDO et VALENTIN restent muets de consternation. ALBAN arrive à son tour…

LUDO
Alors ?

ALBAN
Rien.

VALENTIN
Rien quoi ?

LUDO
Il t’a rien donné… ?

YANN
… Même pas 10 balles ?

ALBAN
Ben… C’est compliqué. C’est parti sur un malentendu. Il a cru que je venais lui vendre le journal…

VALENTIN
Comme pour moi…

YANN
Moi pareil…

ALBAN
Bon. Je me sens moins nul… Il m’a donné 10 francs… Alors je lui ai expliqué le truc… la fête… la liberté de la presse… le sponsoring… son caviar d’aubergine que tous les élèves du collège devraient connaître… tout ça… Résultat, il m’a invité à déjeuner et j’ai donné les 10 balles comme pourboire au serveur…

LUDO
On peut vraiment pas vous confier une mission… C’est trop, ça !

YANN
Eh, dis donc, et toi ? T’as rapporté quoi ?

LUDO (soudain pas très à l’aise)
Moi… ? Mais… Mais moi, c’est pas pareil… Mes parents peuvent pas faire de pub dans un journal… ! Ils servent pas les mineurs ! C’était rapé d’avance… Alors que vous, avec un peu de démerde…, merde !…

MARIE-JO arrive près du groupe… Elle prend son courage à deux mains.

MARIE-JO (à la fois timide et décidée)
On pourrait pas faire la paix ?

LUDO
Ça dépend…

MARIE-JO
C’est pas de ma faute si Dédé a décidé de faire cette fête… !

VALENTIN (provocant)
Quelle fête ?

MARIE-JO (tirant la langue)
Hein… Malin… Bon, alors ? Je fais encore partie du journal, oui ou crêpe ?

LUDO
C’est toi qui vois… T’as trouvé un sponsor ?

MARIE-JO (prise de court)
Mais…

LUDO
Ah ! Tu vois que tu fais pas partie du journal… Nous, on cherche un sponsor, et toi, tu prépares ta fête… Voilà ! T’as choisi ton camp… C’est clair…

MARIE-JO
Mais vous m’avez rien demandé !

VALENTIN
T’es jamais là !

MARIE-JO
D’accord !

Furieuse, MARIE-JO tourne les talons et s’en va…

Scène 8
cour college (autre endroit) - ext/jour
Marie-Jo - Kris - [Fabrice]

MARIE-JO, l’âme en peine, traverse la cour du collège. Puis elle s’assied sur un banc et ferme les yeux…

Scène 9 - INSERT - DECOR CHAMPETRE

MARIE-JO s’imagine en randonnée avec FABRICE. Celui-ci lui tend la main pour l’aider à franchir un obstacle : ruisseau, rocher, mur… MARIE-JO tend sa main pour attraper celle de FABRICE. Au moment où les deux mains se serrent, MARIE-JO est sortie brutalement de sa rêverie…]

KRIS
Salut !

MARIE-JO ouvre les yeux. KRIS est debout devant elle…

MARIE-JO
Ah ! Salut…

KRIS
La forme ?

MARIE-JO
Mouais…

KRIS
Dis donc, à propos de ta fête…

MARIE-JO (agacée)
Mais c’est pas MA fête… !

KRIS
Excuse… C’est Yann qui m’a dit que t’organisais une fête du sport…

MARIE-JO (mettant fermement les choses au point)
J’aide seulement ma prof de danse à monter un ballet… Ils commencent à me courir, tous, à dire que c’est MA fête… J’y suis pour rien, moi ! Ils me font la tronche parce que Dédé a suspendu le journal…

KRIS
C’est ce qu’il m’a dit, Yann, ouais… Même qu’ils sont obligés de faire la manche pour la liberté d’expression…

MARIE-JO
C’est ça ! C’est des héros… !

KRIS
Dis donc, pour son ballet, là… je pensais… j’ai gerbé une zique assez « allu ». C’est des hamsters qu’on fait chanter en leur balançant des décharges électriques… Super…

MARIE-JO
T’es gentil, mais on a déjà ce qu’il faut…

KRIS (déçu)
Ah…

MARIE-JO
Tu connais pas un sponsor, toi ?

KRIS se met à réfléchir…

KRIS
Attends… L’autre jour, j’étais au Castor, rue du Général Leclerc… tu vois ?

MARIE-JO
Oui…

KRIS
Il gonflait tout le monde avec le Super-Bison de la place qui lui piquait tous ses clients… tout ça… Z’avez qu’à aller le voir…

MARIE-JO
Super ! Je vais leur dire… Ma cote va remonter ! Merci…

Ragaillardie, elle se lève…

Scène 10
RUE DEVANT superette - ext/jour
Ludo - Valentin

LUDO et VALENTIN se retrouvent devant la supérette.

LUDO (à Valentin)
Bon. Valentin, vas-y toi…

VALENTIN
Pourquoi moi ?

LUDO
Parce que, les Japonais, c’est les spécialistes du business… Ça va l’impressionner…

VALENTIN
Mais je suis pas Japonais. Je suis Vietnamien.

LUDO
T’es raciste ?!

VALENTIN
Non… Mais je suis pas Japonais…

LUDO
Arrête ! Ça se voit pas… Allez… !

VALENTIN apprécie mollement, mais, bon, accepte…

VALENTIN
Bon… J’y vais.

VALENTIN va pour entrer dans la boutique, mais LUDO s’aperçoit qu’il a gardé son baladeur sur les oreilles…

LUDO
Hé ! Enlève ça… !

VALENTIN
Ah, non ! Il me faut de la musique…

LUDO
Mais on fait pas du business avec de la musique dans les oreilles…

VALENTIN
Les Japonais, si…

LUDO
Allez, donne…

La mort dans l’âme, VALENTIN donne son baladeur à LUDO et entre dans la boutique…

Scène 11
SUPERETTE - INT/JOUR
Valentin - Ludo - M. Houdain - Une Cliente (Figurante)

VALENTIN entre dans la boutique. M. HOUDAIN, la cinquantaine aimable, est en train de ranger un rayon…

M. HOUDAIN
Oui ?

VALENTIN
Je m’occupe du journal du collège et…

A ce moment, une CLIENTE entre dans la boutique. M. HOUDAIN va la servir. A travers la vitre, LUDO demande à VALENTIN si ça marche. VALENTIN hausse les épaules…

Un moment passe. VALENTIN en profite pour examiner une boîte de conserve. Il est surpris par le retour de M. HOUDAIN.

M. HOUDAIN
C’est 18 francs.

VALENTIN
Ah, non, non… Je m’occupe d’un journal…

M. HOUDAIN
C’est le même prix pour ceux qui s’occupe d’un journal…

VALENTIN
Je…

M. HOUDAIN
Bon. Tu achètes quelque chose ou… quoi ?

VALENTIN
Non. J’ai besoin de rien…

VALENTIN, un peu énervé, sort de la boutique.

Scène 12
RUE DEVANT supérette - ext/jour
Ludo - Valentin

VALENTIN rejoint LUDO…

VALENTIN
Ça a pas marché, le coup du Japonais…

LUDO
Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

VALENTIN
Rien ! On a pas eu le temps de discuter…

LUDO
Bon. Va rejoindre les autres au Quick-Flash (Il désigne le MacDo qui se trouve en face) J’y vais, moi.

LUDO entre dans la boutique.

Scène 13
magasin « Au vieux marcheur » - int/JOUr
Marie-Jo - Fabrice - Une Cliente (Figurante)

MARIE-JO entre dans la boutique. Le vendeur, FABRICE, est occupé avec une CLIENTE. Il fait un petit signe à MARIE-JO, qui est soudain transportée au 7ème ciel !

La CLIENTE quitte le magasin. FABRICE s’approche de MARIE-JO.

FABRICE
Ça va ?

MARIE-JO
Super !

FABRICE
J’ai parlé à mon patron… Il veut bien donner les invendus de la kermesse…

MARIE-JO
Super !

FABRICE
Faudrait essayer…

FABRICE entraîne MARIE-JO vers le coin d’essayage.

MARIE-JO
C’est quelle couleur ? J’espère que c’est pas violet. J’aime pas le violet. Bleu, vert, ça passe. Rose, c’est limite. Ma préférée, c’est fuchsia. Elles sont comment, vos tenues ?

FABRICE
Noires.

MARIE-JO manque de s’étrangler, puis reprend le contrôle.

MARIE-JO
Bah, comme ça, c’est réglé… (Un temps) Mais… noires noires ou bien (avec un geste de la main) noires un peu noires…

FABRICE
Tu vas voir…

FABRICE disparaît dans l’arrière-boutique. MARIE-JO se regarde dans la glace de la cabine d’essayage et fait une grimace de dégoût… FABRICE revient avec une tenue. Il la tend à MARIE-JO.

MARIE-JO
Ah oui, c’est super noir… On mettra un petit foulard fuchsia… Autour du cou… et des bras… et des chevilles…

FABRICE
Tu l’essaies ?

MARIE-JO
Oh… C’était surtout la couleur que je voulais voir, pour l’ensemble, avec le décor, le sol de la salle. Mais, là, noir, c’est bon, ça va avec tout… Si y’a des morts dans le public, on peut même aller à l’enterrement sans se changer…

FABRICE
Essaie quand même…

MARIE-JO
Oui…

MARIE-JO prend la tenue et entre dans la cabine d’essayage.

Scène 14
Restaurant « quick-flash » - int/jour
Ludo - Yann - Valentin - Alban - Un serveur - Un black - Un MAGHRÉBIN

LUDO retrouve au « Quick-Flash » (restaurant genre « MacDo ») ses amis, YANN, VALENTIN, ALBAN, qui l’attendaient.

LUDO (pas peu fier de lui)
C’est gagné !

LES AUTRES
Ouais ! Super ! Bravo !

ALBAN
Il va nous sponsorer ?

VALENTIN (rectifiant)
… riser.

ALBAN
… sponriser…

YANN
… spon-SO-riser !

LUDO
Ouais… Enfin… Il voudrait être sûr qu’on vend beaucoup d’exemplaires… Il veut que le Principal lui fasse une attestation…

VALENTIN (très sûr de lui)
Pas de problème…

Il sort de son cartable une liasse de papier à en-tête du Principal. Les autres le regardent bouche bée !

LUDO
D’où tu sors ça !?

VALENTIN
Secret !

YANN
Tu les as tirés où ?

VALENTIN (après une hésitation)
La secrétaire est venue faire des photocopies au local, l’autre jour. Elle a laissé le papier dans la machine… Je vends chaque feuille entre 100 et 200 francs. A négocier.

LUDO
Ça va pas la tête !

VALENTIN (pour narguer Ludo)
C’est mon côté Japonais…

D’un coup, YANN arrache la liasse de feuilles des mains de VALENTIN.

YANN
C’est gratuit, maintenant !

VALENTIN
Hé ! Rends-moi ça !

VALENTIN et YANN se chamaillent. Mais soudain, des éclats de voix venant du comptoir du « Quick-Flash » attirent l’attention de tous les clients…

Au comptoir, un jeune NOIR et un jeune MAGHRÉBIN attendent leur tour pour être servis. Mais le SERVEUR semble les ignorer et sert les autres clients. Un fois, deux fois, ça va… trois fois, c’en est trop ! Le jeune MAGHRÉBIN explose…

JEUNE MAGHRÉBIN
Eh ! Faudrait voir à nous servir… !

SERVEUR
Je suis chez moi, ici. Je sers qui je veux ! Si t’es pas content, tu rentres chez toi… OK ? Allez… (S’adressant à un autre client dans la file) Suivant…

Le jeune MAGHRÉBIN et le jeune NOIR se regardent. Ils restent très calmes.

JEUNE NOIR (au serveur)
Eh, mon pote, tu sais que la Terre est ronde ?…

JEUNE MAGHRÉBIN (au serveur)
… et que tout ce qu’on fait aux autres, on se le reprend dans la tronche un jour ou l’autre…

Le SERVEUR écoute sans écouter…

SERVEUR
Tu vas voir, ta tronche, toi… (au client) Suivant… !

Le jeune NOIR et le jeune MAGHRÉBIN se retirent.

JEUNE NOIR (en tournant les talons)
Médite ça mon pote ! La Terre est ronde…

On revient à la table des JOURNALISTES, complètement stupéfaits.

LUDO
T’as vu ça ?!

VALENTIN
Il a fait le même coup à Marie-Jo…

YANN
Oh, le mec… Grave !

Le jeune NOIR et le jeune MAGHRÉBIN sortent tranquillement du restaurant. Ils passent à la hauteur des JOURNALISTES…

LUDO (à ses amis)
On peut pas laisser passer ça !

YANN
Faut faire la Une là-dessus !

VALENTIN
Y’a la moitié du collège qui vient ici…

LUDO
Ah… Tu vas voir la pub qu’on va lui faire ! (Désignant le jeune Noir et le jeune Maghrébin qui s’éloignent dans la rue) Je vais leur demander de témoigner !

LUDO se lève et sort. Derrière la vitre du restaurant, on le voit aborder les deux JEUNES et leur parler. Ceux-ci acquiescent… Pendant ce temps…

ALBAN
Bon. Faudrait la faire cette attestation…

YANN
Oh, ouais, mais alors, tu vois, on dégage d’ici vite fait…

VALENTIN
Je dirais même plus : très vite fait !

ALBAN
Tu l’as dit, Tintin !

Les trois enfants se lèvent. VALENTIN, très dignement, prend le plateau de service et le renverse. Les emballages, le coca et les restes de « cheese-burgers » tombent par terre… Les enfants sortent en courant. Le SERVEUR les a vus…

SERVEUR
Hé ! Tu veux que je t’aide, le Japs !

VALENTIN (à lui-même)
Mais je suis pas Japonais !…

Scène 15
local rédaction - int/JOUR
Alban - Valentin - Ludo - Yann

VALENTIN est installé à l’ordinateur. ALBAN, très « prof faisant sa dictée » marche de long en large dans le dos de VALENTIN…

ALBAN (sur un air très professoral, forçant la parodie)
« Mon cher épicier… Six potes de mon collège, dont j’en suis le Principal, ont créé un canard… que le nombre de numéros duquel atteint le chiffre astrologique de 3 milliards sept cents… »

VALENTIN (tapant sur le clavier de l’ordinateur)
T’arrête ?! Je sais plus ce que j’écris !

ALBAN
Je reprends : « Cher commandant en chef de la superette… »

VALENTIN
Tu m’embrouilles, je te dis ! On met combien d’exemplaires ?

ALBAN
10 milliards trois cent soixante…

On découvre dans un coin du local, assis à une table, YANN en train de faire des imitations de la signature du principal. Il compare son imitation à un original de la signature…

YANN
Ce coup-ci, c’est bon. (À Ludo) Tiens, regarde.

LUDO est pensif dans un coin. YANN lui tend les deux feuilles. LUDO s’approche et jette un coup d’œil dessus…

LUDO (préoccupé)
On a le droit de faire des trucs pareils… ?

YANN
Il en saura jamais rien, Dédé…

Pendant ce temps, VALENTIN fait cracher à l’ordinateur la lettre du Principal. Il la prend et vient la mettre sous le nez de YANN.

VALENTIN (d’un air très cérémonieux)
Monsieur Dédé, un autographe s’il vous plaît…

YANN se concentre et, d’un mouvement très décidé, signe la lettre. VALENTIN la reprend et la donne à LUDO, qui la lit.

LUDO
« Monsieur Houdain, je vous écris une attestation que le journal du collège se vend à mille deux cent cinquante trois exemplaires. Veuillez agréer, monsieur Houdain, mon expression distinguée. »… (l’air satisfait) Impec’ !

Les JOURNALISTES sont très contents d’eux…

Scène 16
COUR collège - ext/jour
Ludo - Valentin - Emmanuel

Dans la cour du collège, LUDO vend le journal…

LUDO
(Hurlant la Une du journal) « Scandale au Quick-Flash. Bonjour l’accueil aux Arabes, Noirs,… ! » (ad libitum)

Plus loin, EMMANUEL lit le journal avec VALENTIN.

EMMANUEL (lisant la dernière page du journal)
Vous faites de la publicité, maintenant… ?

VALENTIN (tout fier de lui)
Eh oui, mon pote !

EMMANUEL
… Et en plus pour l’épicerie du père Houdain…

VALENTIN
T’es contre les épiciers… ?

EMMANUEL (poursuivant sa lecture)
« Scandale au Quick-Flash. Boycotter ce restau raciste. Jeudi, le serveur a jeté deux clients. Un Arabe et un Noir témoignent… » (À Valentin) Eh ?… Tu sais à qui il appartient, le Quick-Flash ?

VALENTIN
Non…

EMMANUEL
… Au père Houdain…

VALENTIN
Attends… Répète…

EMMANUEL
Bah oui… Tu savais pas… L’épicerie et le restaurant, c’est à Houdain…

VALENTIN
T’es sûr ?

EMMANUEL
Bah… Tout le monde le sait !

VALENTIN
Oh, la bavure !

VALENTIN court vers LUDO. EMMANUEL le regarde s’éloigner avec un sourire narquois…

Au loin, on voit VALENTIN glisser un mot à l’oreille de LUDO.

LUDO (tout en écoutant Valentin)
« Scandale au Quick-fl… »

LUDO blêmit en apprenant la nouvelle. Un vent de panique le traverse.

LUDO
C’est pas vrai. C’est à Houdain, le Quick-Flash ?! Oh, non !

VALENTIN
Qu’est-ce qu’on fait ? On va pas faire de la pub à ce raciste !

LUDO
Oh, la galère ! Faut racheter tous les numéros. Vite !

On voit alors LUDO et VALENTIN courir comme des fous dans la cour du collège et racheter le journal aux élèves…

VALENTIN arrive devant EMMANUEL qui tend la main pour recevoir 5 francs. Il lui donne une pièce. Mais EMMANUEL tend de nouveau la main. L’autre refuse de donner plus. EMMANUEL insiste. VALENTIN lui donne une nouvelle pièce. EMMANUEL tend encore la main. VALENTIN explose, lui arrache le journal et s’enfuit avec. EMMANUEL le course…

Scène 17
local rédaction - int/JOUR
Ludo - Alban - Yann - Valentin - Marie-Jo

LUDO, suivi de YANN et d’ALBAN, entre dans le local de la rédaction. Il porte une pile de journaux qu’il jette sur la table.

LUDO
Dis donc, on allait faire l’erreur du siècle !

VALENTIN entre à son tour, les bras chargés de journaux.

LUDO (à Valentin)
T’as tout récupéré ?

VALENTIN
Oui… Je crois…

ALBAN
Heureusement qu’on tire pas à 1 253 exemplaires !…

LUDO (à Alban)
Tu te tais, oui ! (Un temps) Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?

VALENTIN
On le rembourse…

LUDO
Avec quoi ? Et puis faut quand même qu’on sorte l’article sur le Quick-Flash !

MARIE-JO, essoufflée, entre dans le local.

LUDO (un rien agacé)
C’est maintenant qu’t’arrives ?!

MARIE-JO (toute excitée)
Excuse… J’avais plein de trucs à faire… Faut que je prépare la fête…

LUDO
Dis donc, merci pour le tuyau. Comme sponsor, le père Houdain, t’aurais pu trouver mieux ! C’est lui le propriétaire du Quick-Flash !

MARIE-JO (recevant le coup de grâce)
Oh, non !… Oh, non !…

YANN
T’imagines un peu la honte…

LUDO
Bon. Y’a qu’une solution. On va aller voir Dédé, lui dire clairement les choses : que l’épicier a un restaurant, que le restaurant vire les Arabes et les Noirs, que les Arabes et les Noirs ont fait un témoignage, que la Terre et ronde, tout ça…, que le témoignage, on veut le mettre dans le journal, et qu’on a besoin d’argent, vu qu’on l’a rendu à l’épicier. Il comprendra.

YANN
Et que sa fête, on s’en tape !

MARIE-JO
Minute ! Minute ! On va pas annuler la fête ! Tout est prêt… Faut chercher un autre sponsor…

LUDO
Pas question ! J’ai changé d’avis. La liberté, c’est la subvention.

ALBAN
Liberté… Subvention…

VALENTIN
Fric à Dédé !

MARIE-JO
Attendez, attendez ! J’ai une idée. Je vais aller demander au magasin de sport s’il veut pas nous aider… Y’a un vendeur super sympa… Je suis sûre qu’il voudra bien…

LUDO hésite, réfléchit…

LUDO
Bon. OK. Dernier essai. Mais tu demandes à ton vendeur qu’il signe une attestation qu’il est pas raciste…

MARIE-JO
Oh, bah, ça, j’en suis sûre. Un, il m’a pas virée comme l’autre taré du Quick-Flash. Deux, il adore tout ce qui est noir…

LUDO
Alors, au bouillon, Jojo. Tu joues ton avenir au journal !…

Scène 18
magasin « le vieux marcheur » - int/JOUR
Marie-Jo - Fabrice

Le début de la séquence est muet. On voit MARIE-JO, avec force gestes, expliquer la situation. FABRICE écoute… Puis :

FABRICE
C’est pas une mauvaise idée de faire de la publicité pour le magasin… Je sais pas pourquoi, y’a pas beaucoup de jeunes qui viennent ici…

MARIE-JO (hypocrite)
C’est parce qu’ils connaissent pas… ! S’ils connaissaient, tu penses, ils viendraient tous ici… Tu sais, on en a super marre d’être obligés de porter tous ces trucs américains. Ces couleurs voyantes, beurk !… Ces baskets qui nous font des pieds énormes, qu’on a l’air d’éléphants, et ces joggings en plastique : à chaque fois que tu fais un pas, ça fait un bruit d’enfer… Zip, Zip. Tellement qu’on est obligés de se mettre un casque sur la tête pour pas entendre… Non… Ça vaut pas le coton noir…

FABRICE réfléchit un instant.

FABRICE
Je vais en parler au patron… En plus, ça me rendrait service, tu vois, parce que, il m’a engagé parce qu’il pensait qu’un jeune, ça attirerait plus les jeunes. Alors, je crois qu’il ne va pas me garder… Ça lui fait trop de frais…

MARIE-JO
Oh, dur !

FABRICE
Attends, je reviens…

FABRICE disparaît dans l’arrière-boutique… MARIE-JO en profite pour parcourir les rayons. Elle prend différents vêtements et les essaient… Non, vraiment, rien ne lui plaît… Enfin…

FABRICE revient, avec un large sourire.

FABRICE
Il est d’accord…

MARIE-JO
Ouf ! Sauvés…

FABRICE
Ce qu’il faudrait, c’est que vous portiez des vêtements du magasin… Je m’arrange pour mon patron aille un jour du côté du collège… S’il vous voit avec, ça sera bon pour moi, tu comprends…

MARIE-JO (ravie de rendre service)
Pas de problème…

FABRICE
Justement, on a un tee-shirt publicitaire…

FABRICE plonge derrière le comptoir et reparaît en montrant un tee-shirt horrible marqué « Au vieux marcheur »… MARIE-JO a du mal à réprimer son dégoût.

MARIE-JO

Sympa…

FABRICE
On en avait commandé 500 pour la kermesse, mais ils n’en ont pas voulu…

MARIE-JO (haussant les épaules de dépit)
Z’ont pas de goût… !

Scène 19
vestiaire gymnase - int/jour
Ludo - Yann - Marie-Jo - Alban - Valentin - Eleves (Figurants)

Les JOURNALISTES, dans un coin du vestiaire du gymnase, se déshabillent.

LUDO (à voix basse, style conspirateur)
Bon. La stratégie est claire. On va sortir un numéro bourré de pub pour le magasin… Que des articles sur le sport… Et on met le nom du magasin à toutes les phrases… La totale…

ALBAN (démoralisé)
En arriver là !…

LUDO
Dédé, ça va pas lui plaire du tout, et il va nous refiler du fric… Subtil…

MARIE-JO
Tiens, mettez-ça…

MARIE-JO sort d’un sac les tenues du « Vieux marcheur ». Les JOURNALISTES les découvrent avec effroi…

ALBAN
On va pas mettre des trucs pareils !

VALENTIN
C’est nul !

YANN
Je sais pas qui a eu cette idée de sponsor, mais…

LUDO
C’est toi…

YANN
Ouais… Mais, bon. Tu te rends compte : nous obliger à porter des marques…

On voit alors les autres ELEVES, tous arborant des tenues avec marque : « Reebock », « Adidas », « Fila », « Nike », « K-Way », etc…

LUDO (le rappelant la l’ordre)
La totale, je vous dis… !

Scène 20
LOCAL rédaction - int/jour
Ludo - Yann - Valentin - Marie-Jo - Alban

Conférence de rédaction dans le local. Tous les JOURNALISTES portent les tee-shirt marqués « Au vieux marcheur ».

LUDO
Bon. On fait le point. Yann…

YANN
Bah moi, j’ai fait un truc sur la photo sous-marine… Ça se termine : (Il lit la fin de son article) « Mais équiper ton appareil, c’est pas tout. Oublie pas la tenue et le matériel de plongée. On trouve tout ça « Au vieux marcheur »… »

LUDO
Impeccable !

YANN
Tu parles… Je les ai vues, ses tenues. À gerber…

LUDO ne relève pas…

LUDO (continuant son tour de table)
Valentin… ?

VALENTIN
Bah, moi, j’ai rien fait…

Protestation générale !

VALENTIN
Mais, j’ai trouvé… Je vais faire un banc d’essai de chronomètres…

LUDO
OK. Marie-Jo ?

MARIE-JO
Bah moi, je suis allée à un match de basket, l’autre soir… Fou… J’ai fait un compte-rendu… Je vous lis ?

LES AUTRES
Non…

MARIE-JO
Je vous lis quand même… « La rencontre fut très disputée. Nos championnes portaient des shorts bleus fluo avec des maillots rouges. Leurs adversaires portaient des shorts verts à liseré rose avec des maillots mauves. C’était très joli à voir. Les shorts bleus ont battu les shorts verts… Si vous préférez porter des shorts noirs, vous pouvez encore en trouver « Au vieux marcheur »…

LUDO
Et le score ?

MARIE-JO
Ça, j’en sais rien…

LUDO
Mets quelque chose, quand même… Alban ?…

ALBAN (très « grande décision » à annoncer fermement)
Alors moi, vous voyez, le sport, je veux pas en entendre parler… Alors, je suis dispensé d’article cette fois…

LUDO
T’as décidé ça tout seul… !

ALBAN
En mon âme et conscience…

LUDO
Ouais, ben, tu nous fais un truc… sur… Tiens ! Les boissons énergétiques…

ALBAN
Oh… ! Je vais encore me destroyer la santé à tester des horreurs.

YANN
Mais non, tu vas péter la forme !

ALBAN
Je vais péter mes plombs, ouais…

LUDO
Bon. Bah, on a un bon numéro. On met l’article sur le raciste du Quick-Flash à la Une. Et voilà. Si avec ça Dédé nous rebalance pas la subvention…

ALBAN
On va pas sortir un numéro pareil ! Je peux plus le sentir, ce magasin… ! Quand je passe devant, j’ai des frissons partout !

LUDO
On n’en a rien à faire de tes frissons… !

VALENTIN
Je me demande si notre réputation va pas en prendre un vieux coup…

YANN (ayant soudain une idée de génie)
Mais attendez ! On est pas obligés de le sortir, ce numéro…

LUDO
T’as rien compris, ou quoi… ?

YANN (très convaincu par son idée)
Mais si ! Y’a qu’à seulement le filer à Dédé, pour qu’il le lise avant qu’il sorte…

LUDO
Mais oui ! Géant !

ALBAN
Et ces tee-shirts tartes, on est vraiment obligés… ?

LES AUTRES
Ouais… !

Scène 21
couloir bureau principal - int/jour
Ludo - Le Principal

LUDO croise le PRINCIPAL dans le couloir… Celui-ci tient un dossier dans les mains, et LUDO le journal dans les siennes…

LUDO
Bonjour, monsieur (lui tendant le journal) Je vous donne le journal avant qu’il paraisse…

Le PRINCIPAL, un peu pressé, le glisse dans son dossier sans le regarder…

LE PRINCIPAL
Très bien, très bien…

LUDO
Vous le lisez pas ?

LE PRINCIPAL
Non, non… Je vous fais confiance… Vous avez trouvé un sponsor, alors…

LUDO
Oui, oui…

LE PRINCIPAL
C’est très bien… C’est très bien…

LUDO
Faudrait votre accord…

LE PRINCIPAL
Vous l’avez… Allez-y, allez-y…

Très pressé, Le PRINCIPAL s’éloigne, laissant LUDO un peu déçu.

Scène 22
EXTERIEUR bâtiment administratif - ext/jour
Le Principal

Le PRINCIPAL sort du bâtiment administratif. Il s’arrête un instant, puis, comme pris d’un doute soudain, il ouvre son dossier pour regarder le journal… Il le feuillette rapidement et on sent la stupeur puis la colère monter peu à peu en lui…

LE PRINCIPAL
C’est pas vrai… ! C’est pas vrai… !!!

Il regarde à droite et à gauche, comme s’il cherchait quelqu’un, puis, d’un pas très décidé, s’éloigne…

Scène 23
parking collège - ext/jour
Remi - Le Principal - Marie-Jo

Le PRINCIPAL se dirige vers REMI qui est plongé dans le moteur de sa 2CV sur le parking du collège…

LE PRINCIPAL
M. Poitevin !

REMI émerge de son moteur…

REMI
Oui, monsieur !

LE PRINCIPAL (brandissant le journal)
Vous avez lu ce… ce… prospectus !?

REMI
Pas encore, non…

LE PRINCIPAL
C’est une honte… Regardez…

REMI (prenant le journal)
« Scandale au Quick-Flash : le serveur a refusé de servir un Arabe et un Noir »… C’est honteux, vous avez raison… !

LE PRINCIPAL
Je ne vous parle pas de ça… Lisez les autres articles… Ce journal n’est qu’un dépliant publicitaire… (Montrant les articles) « Le vieux marcheur… Le vieux marcheur… Le vieux marcheur… » Je ne peux pas accepter ça… Nous sommes dans un établissement public… Vous trouvez que c’est digne d’un journal de collège… ?!

REMI
Bah… non… Mais comme le collège ne finance plus le journal…

LE PRINCIPAL
Mais ils auraient pu trouver un sponsor discret… Une petite publicité dans un coin… !

Le PRINCIPAL aperçoit alors MARIE-JO qui entre dans le collège. Elle porte de façon très visible le tee-shirt « Au vieux marcheur ». Il est choqué.

LE PRINCIPAL
Mais qu’est-ce que c’est que cette mascarade… ?

Le PRINCIPAL reprend le journal et laisse REMI pour aller vers MARIE-JO.

LE PRINCIPAL
Mademoiselle !

MARIE-JO vient vers lui. Le PRINCIPAL brandit le journal.

LE PRINCIPAL
Vous pouvez m’expliquer… ? Qu’est-ce que c’est que ce journal… (montrant son tee-shirt) et cette tenue… ?

MARIE-JO
On veut plus que les élèves aillent au Quick-Flash. C’est un raciste de première !…

LE PRINCIPAL
Je vous parle de ce magasin, « Le vieux marcheur »…

REMI rejoint le PRINCIPAL et MARIE-JO.

MARIE-JO
Ah ! C’est notre sponsor…

LE PRINCIPAL
J’avais compris. Dites à vos amis que j’interdis la parution de ce numéro !

Le PRINCIPAL se retourne vers REMI.

LE PRINCIPAL (à Rémi)
Vous m’entendez ! Je ne veux pas de ça dans mon établissement. (A Marie-Jo) Et vous êtes priée de changer de tenue… Je ne veux plus voir cette marque… !

REMI
Va falloir demander à tous les élèves de changer tenue, alors, parce que, question marques…

LE PRINCIPAL (se rendant compte des conséquences de sa demande)
Ah, ces marques ! Ces marques !… En tous cas, le journal ne paraîtra pas…

MARIE-JO
On va pas laisser faire le serveur du Quick-Flash !

REMI (regardant le Principal avec insistance)
C’est sûr qu’il y a un choix à faire…

Le PRINCIPAL réfléchit, semble hésiter…

LE PRINCIPAL
Je vous ai dit que je ne pouvais pas financer le journal et la fête…

MARIE-JO
Bah, y’a qu’à demander au « Vieux marcheur » de sponsoriser la fête !

REMI (tout réjoui, évident)
Pas bête…

Le PRINCIPAL réfléchit de nouveau…

LE PRINCIPAL (rageant)
Ah, ces marques ! Ces marques !… (Un temps) Bon. OK. Je rétablis la subvention du journal.

MARIE-JO (sautant de joie)
Ouais !

Scène 24
cour collège - ext/Jour
Ludo - Marie-Jo - Alban - Valentin - Yann

MARIE-JO vient d’annoncer la bonne nouvelle aux JOURNALISTES. Ils sautent de joie. Tous se précipitent au cou de MARIE-JO pour l’embrasser…

LUDO
T’as été super !

YANN
On savait qu’on pouvait compter sur toi…

MARIE-JO (pas convaincue)
C’est ça, oui… Je voulais tellement qu’il sorte, cet article sur le Quick-Flash… !

ALBAN
En tout cas, maintenant, on est plus obligés de porter ces trucs pourris…

Tout content, ALBAN commence à retirer le tee-shirt « Au vieux marcheur » qu’il portait sur sa chemise… Les autres l’imitent…

MARIE-JO
Attendez… Non… Le vendeur voulait que son patron nous voient avec… Parce qu’il a peur d’être viré… Ça l’arrangerait… Il va essayer de le faire venir au collège…

LUDO
Quand ?

MARIE-JO
Bah, ça, je sais pas… Faut qu’on les garde, en attendant… J’ai promis.

ALBAN (très déçu)
Ah, non…

Grosse consternation des JOURNALISTES. MARIE-JO est un peu mal à l’aise…

FIN





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