La série
La série se déroule essentiellement dans un lycée d’une ville moyenne. Le Principal veut tenter l’expérience d’un journal conçu par des lycéens et leur a affecté un local et du matériel à cette fin.
À l’époque, on parle encore en francs, Internet, les réseaux sociaux et les smartphones n’existent pas. Les ordinateurs personnels font leur apparition. Et on utilise encore des négatifs pour la photographie. Les jeunes tapent leurs articles à la machine à écrire et diffusent leur journal grâce à une photocopieuse.
Les personnages
Les personnages récurrents dans cette série sont :
– Le Principal, surnommé « Dédé » par les lycéens, il est très ouvert à l’initiative des jeunes et tente de contenir leurs débordements.
– Rémi est le « Surveillant général » de l’établissement comme on appelait à l’époque (1992) les employés qui faisaient l’interface entre les élèves et la direction de l’établissement.
Et puis il y a les journalistes :
– Ludo, le rédacteur en chef,
– Alban, l’éternel inquiet sur l’avenir du monde,
– Marie-Jo, la bonne copine, sur tous les coups,
– Yann, le technicien,
– Valentin, un Vietnamien, véritable Mac Gyver de l’équipe.
On suit aussi :
– Christophe, dit Kris, le fils de Mme Lavergne, la présidente des parents d’élèves. Il est musicien et expérimente de curieux styles musicaux.
– Caroline, la fille d’une des professeures, Mme Chaumette. Kris en est fou amoureux, mais le musicien lui fait peur ! Elle est journaliste au début, puis quitte le journal.
– Emmanuel, un élève prétentieux et méprisant que tout le monde déteste.
Scène 1
RUE boulangerie - EXT-JOUR
Quentin - Un copain - Une copine - puis Pierre - Un passant (figurant)
QUENTIN, un élève d’une douzaine d’années, frêle, angélique, vêtu avec beaucoup de soin, sort d’une boulangerie avec un copain et une copine. Il porte un étui à violon sous le bras et une casquette. QUENTIN salue ses amis et part de son côté.
Il fait quelques pas dans la rue déserte. Soudain, il est rattrapé par PIERRE, un garçon de 13 ans qui fait voler sa casquette et pique son paquet de bonbons.
QUENTIN est terrorisé, mais il semble bien connaître PIERRE. Celui-ci va un peu devant et s’adosse contre un mur, très décontracté. En attendant QUENTIN, il mange les bonbons. Il ne lui dit rien. Il n’est pas menaçant.
QUENTIN s’arrête devant lui en poussant un gros soupir. PIERROT tend le paquet de bonbons à QUENTIN pour lui en offrir un. QUENTIN, mal à l’aise, refuse.
PIERRE
Ton fric… !
QUENTIN
J’en ai pas !
PIERRE fouille dans la poche du blouson de QUENTIN et en ressort un portefeuille. Il prend dedans trois billets de 200 francs.
QUENTIN
Laisse ! C’est pour payer mon prof de violon.
PIERRE empoche les billets.
PIERRE
Le blouson, maintenant…
Effroi de QUENTIN qui reste paralysé.
PIERRE
Le blouson ! Ou je te ruine la tête !
QUENTIN (surpris et pétrifié d’horreur)
Mais…
PIERRE lui prend alors son violon…
QUENTIN
Laisse… !
PIERRE
Le blouson contre le violon…
Arrive alors UN HOMME qui passe à leur hauteur. QUENTIN en profite pour s’enfuir. PIERRE veut se lancer à sa poursuite mais la présence du passant l’en dissuade. Il est un peu contrarié mais se dit que ce sera pour la prochaine fois… Il s’éloigne avec le violon sous le bras.
Scène 2
couloir collège - ext-jour
Les journalistes - Quentin - Des élèves - Christophe
C’est la fin d’un cours, les ELEVES sortent d’une classe et se répandent dans le couloir. Parmi eux, nos journalistes : LUDO et YANN en tête, derrière ALBAN et VALENTIN, puis CAROLINE. QUENTIN est là aussi.
CAROLINE laisse s’éloigner ses amis et s’approche de QUENTIN qui n’a pas l’air bien…
CAROLINE
T’as pensé à mes documents sur… comment tu l’appelles déjà… ? Strada… Stradavirus… ?
QUENTIN
Stradivarius ! Ah, non… J’ai oublié… (Préoccupé) En ce moment, j’ai autre chose à penser…
CAROLINE
Qu’est-ce qui t’arrive… ?
QUENTIN (après un temps d’hésitation)
Je me suis fait taxer mon violon… Mon violon et l’argent pour le prof… Et le mien, aussi…
CAROLINE
C’est pas possible… ! Ça n’arrête pas en ce moment… Je vais proposer un article là-dessus. Tu vas témoigner…
QUENTIN (dramatisant)
Ça va pas ! Si je parle, il me tue…
CAROLINE (sentencieuse)
Ecoute, ça me paraît fondamental d’informer l’opinion publique…
QUENTIN
Peut-être, mais mourir pour l’opinion publique, tu vois, c’est pas mon truc…
À ce moment, CHRISTOPHE, très enjoué, aborde CAROLINE.
CHRISTOPHE
Salut Caro.
CAROLINE soupire en levant les yeux au ciel (“Encore lui !”)
CHRISTOPHE (l’agressant gentiment)
Si tu veux que ton petit canard ait l’air dans le coup, faudrait peut-être que tu t’intéresses aux nouveaux courants musicaux… Ça a pas mal bougé depuis Mozart, tu sais…
CAROLINE
Y’a pas de quoi en être fier… ! Bon, tu m’excuses, Kris, j’ai ma conf’ de rédac’. Salut.
CAROLINE s’éloigne. CHRISTOPHE la rattrape… Devant elle, il rejette son blouson en arrière, style tombeur forçant la décontraction…
CHRISTOPHE
Et après ta machin de truc, là…, qu’est-ce que tu fais ?
CAROLINE
Je bosse. J’ai mon cours par correspondance…
CHRISTOPHE
Je peux t’aider… ? Je ferai le facteur !
CAROLINE hausse les épaules et plante CHRISTOPHE.
Scène 4
Local rédaction - int/jour
Ludo - Yann - Alban - Caroline - Valentin
LUDO, YANN, ALBAN et VALENTIN sont dans le local de rédaction. YANN est assis sur un meuble, agitant ses jambes dans le vide. VALENTIN est devant son ordinateur et joue avec la souris. LUDO et ALBAN sont assis à la table. ALBAN est plongé dans la relecture de son article. LUDO consulte ses notes. CAROLINE n’est pas encore arrivée… LUDO pique l’article d’ALBAN…
ALBAN
Hé ! Rends-moi ça !
LUDO tente d’empêcher ALBAN de récupérer son article. Il en lit un extrait…
LUDO
”…les avocats-crevettes qu’affectionne Mlle…”
ALBAN (tentant de récupérer son article)
Laisse !
LUDO (continuant sa lecture)
« … Mlle Vilmin, notre croustillante prof de gymnastique, sont à éviter en entrée… »
YANN
Bon. C’est fini ! On n’a pas que ça à faire…
LUDO (reprenant soudain son sérieux)
Tout à fait. (il rend l’article à Alban) On commence sans Caro. Allez !
VALENTIN et YANN viennent s’asseoir à la table.
LUDO (dramatisant)
Bon. Prochain numéro : Une sur l’insécurité du gymnase ! Martin et Langlois se sont éclaté la cheville en sautant du tremplin…
ALBAN (ironique)
C’était pour mater les filles de l’immeuble d’en face… !
VALENTIN se lève et saute sur place pour regarder par la fenêtre…
YANN
Les fenêtres sont trop hautes… !
VALENTIN
C’est les filles qui sont trop basses…
LUDO (très chef)
Arrêtez !
ALBAN
Faut que les filles d’en face déménagent !
A ce moment, CAROLINE entre dans le local.
CAROLINE (très excitée)
Quentin s’est encore fait dépouiller !
LUDO (à Caro, essayant de reprendre en main la conférence)
Attends… On parle du gymnase.
CAROLINE s’installe à la table. Elle est obligée de pousser ALBAN et VALENTIN qui ne lui laissent pas de place.
CAROLINE (très sérieuse, tout en écartant Alban et Valentin)
Y’a plus fondamental. Ça n’arrête pas, la dépouille en ce moment… (à Alban et Valentin) Poussez-vous !
VALENTIN (s’écartant d’Alban)
C’est vrai ! Sandrine, on lui a piqué son blouson…
YANN
Moi, j’ai failli me faire taxer mon appareil…
ALBAN pique l’appareil de YANN.
YANN (furieux)
Touche pas à ça !
ALBAN passe l’appareil à VALENTIN.
CAROLINE
C’est devenu la terreur, dans ce collège !
YANN se lève pour tenter de récupérer son appareil.
VALENTIN
Et, comme d’habitude, le Principal s’en fout !
ALBAN
Dédé, il se fout de tout… !
VALENTIN repasse l’appareil à ALBAN quand YANN veut l’attraper. YANN retourne vers ALBAN et lui tire les cheveux pour qu’il lâche l’appareil.
ALBAN
Aïe !
LUDO se penche sur la table pour prendre l’appareil à ALBAN et arrêter le jeu. YANN revient à sa place…
LUDO (agacé, très “chef”)
Bon. OK. On change la Une. Tout sur la dépouille…
YANN (à Ludo)
Mon appareil…
LUDO (comme s’il n’avait pas entendu)
…Enquête, témoignages, interview du Principal sur le sujet. Le grand jeu. Clair ? (à Caro) Caro, tu nous fais l’interview de Quentin…
CAROLINE
Impossible. Il ne veut pas parler. Il a peur que ça lui retombe sur le nez… comme les autres… On aura aucun témoignage…
YANN tente de forcer LUDO à lui rendre son appareil. Petite lutte. ALBAN en profite…
ALBAN (imitant Ludo)
Bon. OK. On change la Une ! Tout sur les avocats-crevettes ! Enquête, témoignages. Interview du Principal sur les avocats. Caro, tu nous fais l’interview des crevettes.
Pour narguer YANN, LUDO s’amuse à prendre des photos dans le vide… Puis soudain…
LUDO
J’ai une idée… ! Ce qu’il faudrait, c’est une bonne photo choc sur la dépouille…
YANN (reprenant son appareil par surprise)
Ouais ! C’est ça, un scoop… !
LUDO (à Yann)
Bon. Tu t’en occupes…
YANN
Ça va pas être facile…
LUDO
Ça, c’est ton problème… Bon. Allez, tous au bouillon !
Les journalistes se lèvent. En sortant…
ALBAN
Et mon article sur les avocats-crevettes, on le passe ou on le passe pas ?
LUDO
On verra…
ALBAN (rageant)
Je me suis pas perforé l’estomac pour rien !
LUDO
On verra, je te dis…
Scène 5
bureau principal - int/jour
Principal - Mme Lavergne
Le PRINCIPAL reçoit dans son bureau la présidente de l’association des parents d’élèves, Mme LAVERGNE.
PRINCIPAL
Ecoutez, Mme Lavergne. Je comprends très bien que les parents que vous représentez soient inquiets mais que voulez-vous que je fasse… ? Ces “dépouilles”, comme vous dites, se passent dans la rue, à l’extérieur de mon établissement…
MME LAVERGNE
Mais ce sont vos élèves ! Ils sont terrorisés. La mère du petit Emile Jacquard lui achète un blouson neuf toutes les semaines. Sans parler des chaussures, des sacs… C’est invraisemblable…
PRINCIPAL
Ecoutez, de mon temps, on mettait une veste, c’était une veste. Point. Maintenant, il faut qu’on voie la marque… Et pourquoi pas coudre le prix et le salaire des parents aussi… Les jeunes adoreraient ça, sûrement !
MME LAVERGNE
D’après vous, il faut laisser ces voyous faire la loi… !
PRINCIPAL
Il faut éviter de tenter le diable… C’est tout…
MME LAVERGNE
Bien sûr ! Si on veut qu’il n’y ait plus de voleurs, on n’a qu’à tous aller vivre sous les ponts… ! C’est ça… ?
Le PRINCIPAL a un geste d’impuissance…
Scène 6
COULOIR COLLèGE - INT-JOUR
Ludo - Valentin
LUDO et VALENTIN marchent dans un couloir du collège.
LUDO
Tu sais pas ce qu’a dit Dédé à la mère de Kris ? Que si on voulait pas se faire dépouiller, on n’avait qu’à aller vivre sous les ponts… !
VALENTIN
Complètement gâteux !
LUDO
Yann a intérêt à nous ramener un bon scoop. Ça va lui réveiller les méninges, au Principal…
VALENTIN
Faut mettre le paquet…
LUDO
On va lui sortir une de ces Unes… Il va en rêver la nuit !… Mais, surtout, pas un mot à Rémi. Surprise totale !
Scène 7
rues ville - ext-jour
Yann - Quentin - Pierre
QUENTIN, avec un nouveau violon sous le bras, marche dans une rue déserte. A quelques pas de lui, YANN, appareil photo en main, le suit en essayant de ne pas se faire repérer. QUENTIN avance, pas très rassuré. Il jette de temps en temps des petits coups d’œil à droite, à gauche, derrière lui.
Soudain, PIERRE surgit d’une porte-cochère et se plante devant lui. YANN va se cacher…
Le reste de la scène est vu du point de vue de YANN.
PIERRE, cette fois, est très menaçant. Il veut absolument le blouson de QUENTIN. Il tente de le lui retirer… QUENTIN résiste de son mieux. Une vraie bagarre s’engage. Le violon de QUENTIN atterrit sur le trottoir. YANN observe la scène, stupéfait. Puis il arme son appareil et vise. YANN hésite à prendre une photo puis, oubliant le scoop, sort de sa cachette…
YANN (à Pierre)
Hé ! Ça va pas ?!
YANN saute sur PIERRE et le projette à terre.
PIERRE se relève vivement et s’enfuit.
YANN (à Quentin)
Pas de mal ?
QUENTIN
Mon violon !
QUENTIN se relève et va vérifier que son violon n’a pas subi de dommage. Il ouvre l’étui, l’examine. Il est rassuré.
QUENTIN
C’est bon. Il a rien… T’as vu ça ?! Il allait me tuer… ! Heureusement que t’étais là… (voyant l’appareil de Yann) T’allais faire des photos dans le coin ?
YANN (soudain gêné)
Moi ? Non… Je me baladais…
QUENTIN regarde longuement YANN. Il n’est pas du tout convaincu. YANN tente d’avoir l’air détaché. Il a un sourire nerveux.
YANN (toujours un peu mal à l’aise)
Bon. Bah. Salut.
QUENTIN (vaguement soupçonneux)
Salut.
QUENTIN le regarde s’éloigner et lui lance :
QUENTIN
Merci !
En guise de réponse, YANN lui adresse un salut de la main, sans se retourner. Il est visiblement contrarié.
Scène 8
terrain sport collège - ext-jour
Ludo - Valentin - Yann
LUDO, un ballon de basket à la main, s’entraîne à marquer des paniers. VALENTIN, appuyé contre le poteau de basket, s’amuse à tester les fonctions d’une calculette.
YANN apparaît de l’autre côté du grillage, marchant dans la rue, perdu dans ses regrets de scoop manqué. LUDO le voit…
LUDO
Hé ! Yann !
LUDO court vers lui.
YANN (entre ses dents, pour lui-même)
S’il me parle du scoop, il est mort !
LUDO arrive à sa hauteur, suivi de VALENTIN.
LUDO
Alors, ce scoop ?
YANN (sec)
Je parle pas aux morts.
LUDO
Tu planes ou quoi ? Je te demande si Quentin s’est fait taxer.
YANN (déjà ulcéré)
Ouais… !
LUDO
Super !
YANN
“Super, super” ! Bah non, il s’est pas fait taxer… Parce que je suis allé le défendre…
VALENTIN
Ça, c’est sympa…
LUDO
Et la photo ?
YANN
Je pouvais pas tout faire en même temps !
LUDO (effondré)
Mais t’es nul ! T’assures pas du tout !
YANN (à Valentin, cherchant un secours)
J’allais pas le laisser se faire étriper sous mes yeux, comme ça… clic-clac ! Ça va pas ?!
LUDO
Tu fais comme les pros… Ça pisse le sang devant toi. Tu regardes pas. Tu mitrailles. C’est tout.
VALENTIN (à Ludo)
C’est quand même pas si simple… Dans “Verbrack contre les aligators”, si tu sauves pas la princesse qu’est en train de se faire bouffer, après t’as droit au cobra géant. Monstrueux. Vaut mieux sauver la princesse…
LUDO (un peu perdu)
Attends… Tu m’embrouilles avec ta princesse… On parle du scoop. On en a super besoin. Pour la cause.
VALENTIN
Ouais… Sans compter que si on pouvait vendre un peu plus de numéros que la dernière fois, ça ferait pas de mal.
YANN
Arrête ! Déjà que j’ai la honte de flasher un type en train de se faire taxer, si en plus c’est pour le tiroir-caisse, alors là, non !
LUDO
Du calme ! Si tu veux, la caisse, c’est aussi pour la cause… Vu ?
YANN (après un instant d’hésitation, traînant les pieds)
Ouais… (en s’éloigant) Sale boulot.
Scène 9
cour collège - ext-jour
Yann - Emmanuel - Alban
YANN entre dans le collège et traverse la cour. Il est encore très préoccupé. Il va s’asseoir dans un coin. Il parle entre ses dents…
YANN (à lui-même)
Un scoop ! Il commence à me taper sur les nerfs, celui-là. S’il continue, je lui file ma démission. (Il mime un geste brutal) Raann. T’iras chercher un autre photographe…
Perdu dans ses pensées, YANN ne voit pas arriver EMMANUEL, le fayot détesté du collège.
EMMANUEL
Tu parles tout seul, maintenant ?
YANN (haineux)
J’t’ai demandé à quelle heure passait le train ?
EMMANUEL
Oh ! Je vois… (hypocrite) Allez, raconte-moi…, je peux peut-être t’aider… (lançant sa flèche) T’as encore oublié de mettre une pellicule dans ton appareil… C’est ça ?
YANN
Tu dégages, ou t’es mort…
EMMANUEL (sournois)
Tu mérites mieux que ce journal… Tous les deux, on pourrait en faire un super…, moins débile…
YANN
Comment tu sais qu’il est débile ? Tu dis que tu l’as jamais lu !
EMMANUEL
Pour ce que vous avez à dire… ! On en apprend plus dans l’annuaire ! Allez, salut !
EMMANUEL passe son chemin. YANN voudrait lui sauter dessus mais se ravise. Il se rassoit et plonge la tête dans ses mains.
YANN
Il me le faut ce scoop ! Il me le faut !
Il reste ainsi un moment, puis relève la tête. Il aperçoit alors son ami CHRISTOPHE qui discute, au loin, avec des copains… Son visage, soudain, s’illumine. Il se lève d’un bond et va vers CHRISTOPHE. Salut amical des deux garçons. YANN entraîne CHRISTOPHE à l’écart…
CHRISTOPHE
Dimanche, faut que tu viennes à la maison. J’ai inventé un nouveau style musical…
YANN (pas concerné)
Ah …
CHRISTOPHE
Ouais. Un truc hyper-sophistiqué, à base de violon et de bidons d’essence. Tu vois… Pour ainsi dire, c’est la musique du troisième millénaire. Décadente et reconstructrice… En même temps.
YANN
Pas de problème… Dis donc, Kris, tu peux me rendre un service… ?
CHRISTOPHE
Ouais…
YANN
Je t’explique. On va faire un numéro sur la dépouille. On voudrait publier une photo pour montrer à Dédé que ça existe vraiment, que c’est pas du pipeau.
CHRISTOPHE
Ça, c’est une super idée.
YANN
Ouais… Sauf que photographier un copain en train de se faire dépouiller, t’imagines…, dur… Alors, je viens d’avoir une idée. On pourrait faire une photo bidon… Tu me suis ?
CHRISTOPHE
Ouais…
YANN
On organise ça un jour, tous les deux. Je te prends en train de dépouiller un type et…
CHRISTOPHE
Ça va pas !?
YANN
Attends ! C’est du bidon, je te dis. Le type, il serait dans la combine aussi. C’est entièrement trafiqué. Travail de pro…
CHRISTOPHE (pas emballé)
Avec ma mère qu’est présidente des parents d’élèves… t’imagines… si elle me voit en train de taxer un mec… bonjour… Déjà qu’en ce moment, avec les bidons d’essence, je suis pas super coté… Un coup pareil, et elle me les sucre…
YANN
T’inquiètes… Personne te reconnaîtra. Sur la photo, on mettra un carré noir sur les yeux… Comme en vrai… OK ?
CHRISTOPHE
Si y’avait pas ma mère, je serais OK, mais là… (Un temps) Ou alors… Ou alors… Attends… Je suis OK si tu m’arranges un rancard avec Caro. Faut absolument qu’elle fasse un papier sur ma zique…
YANN (gêné)
Je sais pas si elle voudra…
CHRISTOPHE (très sûr de lui)
Ça, c’est ton problème… Si tu veux ton scoop, t’avises…
Tête indécise de YANN.
Scène 10
SALLE DE CLASSE - int-jour
Yann - Caroline
C’est la fin d’un cour, les élèves sortent. CAROLINE reste assise. YANN s’approche d’elle. Elle feuillette une revue pour jeunes, uniquement à base de photos de vedettes (genre “Posters-magazine”).
YANN (voyant la revue)
Tu lis ça maintenant… ?!
CAROLINE se sent un peu prise en faute, elle essaie de rattraper le coup…
CAROLINE
Il paraît qu’il y a un poster du trou de la couche d’ozone dedans… (Elle referme rapidement la revue) Non, apparemment, y’a pas…
YANN (l’air de rien)
Dis donc, j’ai écouté la musique de Kris, dimanche, c’est super fort… T’es en plein troisième millénaire…
CAROLINE (distraite)
Ah oui…
YANN (rusé)
Tu devrais faire un article là-dessus. Si tu veux, je t’arrange un rancard avec lui…
CAROLINE
Ah non… Pitié. Je supporte pas ce type.
YANN
T’es pas très pro… Faut parler de tout ce qui se passe au collège…
CAROLINE
Si ça vaut la peine… Oui… Mais ça… En plus, ce qu’il veut, c’est sortir avec moi, alors non !
YANN se tait, bien embarrassé.
Scène 11
LOCAL RéDACTION - INT-JOUR
Les journalistes - Emmanuel
LUDO, YANN, ALBAN, CAROLINE et VALENTIN sont réunis dans le local de la rédaction. YANN a exposé son idée de bidonnage…
YANN (très “grande personne”, voulant convaincre son monde)
Si tu veux, pour moi, c’est pas un truquage, c’est une RE-CONS-TI-TU-TION. Nuance.
ALBAN (émergeant d’une bande dessinée)
Ça change tout !…
LUDO (à Yann)
Sauf qu’on veut pas montrer comment ça se passe, on veut montrer que ça existe vraiment. (À Caroline) T’en penses quoi, Caro ?
CAROLINE
Je ne veux pas tremper dans une magouille.
Tous les journalistes protestent vivement ! YANN désespère…
ALBAN (toujours à moitié dans sa bande dessinée)
Moi je suis d’accord avec Caro. On fait la Une sur le gymnase, et le reste du journal sur mon banc d’essai des avocats-crevettes…
LUDO
Je reconnais… Cette histoire de photo bidon, c’est pas clair. Mais bon, de temps en temps… On peut être pas clair… Surtout si c’est du bidon pour montrer que…, justement, c’est pas du bidon… Non ? Vous croyez pas ?
CAROLINE
C’est très clair !
VALENTIN
Surtout qu’en plus, ça serait qu’à moitié bidon si Kris faisait vraiment une dépouille, s’il taxait un élève qui serait pas au courant, tu vois…
Protestation générale !
LUDO (à Valentin)
Ça, pas question… !
A ce moment, l’infâme EMMANUEL entre dans le local. Tous les regards se tournent vers lui. On sent qu’une même illumination traverse tous les esprits.
EMMANUEL
Je peux utiliser votre photocopieuse deux petites secondes… Toutes les autres sont en panne…
LUDO
Vas-y ! Vas-y !
EMMANUEL
Merci.
Tous les regards suivent EMMANUEL qui se dirigent vers l’appareil et tire trois copies d’un document. Le silence est impressionnant.
EMMANUEL (innocemment)
J’en ai pour deux secondes. Trois secondes maxi…
Personne ne répond. Le silence se prolonge.
Les photocopies sont terminées. EMMANUEL les ramasse et se dirige vers la porte. Tous les regards le suivent “pesamment”. Avant de sortir…
EMMANUEL
Salut. (Juste avant de sortir) Ah… ! A propos, j’espère que vous allez faire un gros tirage avec votre prochain numéro… L’épicier du coin a besoin de papier pour emballer ses navets… !
Il sort. Nouveau silence estomaqué.
LUDO
Caro ?
CAROLINE
Si tout le monde est d’accord…
YANN ose à peine la regarder.
LUDO
Bon… Alban, tu files Emmanuel, emploi du temps et tout…
VALENTIN
Moi, je fais un Top 50 des marques qu’on taxe le plus.
LUDO
Indispensable. Allez…
TOUS
Au bouillon !
Tout le monde se lève.
YANN
Attendez ! En échange, Kris voudrait que Caro fasse un article sur sa musique…
ALBAN
L’horreur !
CAROLINE (réalisant)
Ah, d’accord !… Pas question !
VALENTIN (titilleur)
Défends-toi, Caro !
YANN donne un coup de coude dans les côtes de VALENTIN.
YANN
Boucle-la, toi !
LUDO (à Caro, minimisant)
Qu’est-ce que c’est un article…
CAROLINE (catégorique)
Non, c’est non !
LUDO (forçant le lyrisme)
Caro ! Fais un effort… Pense à tous nos copains qui vivent dans l’angoisse de leurs parents qui se ruinent en fringues… Pense à notre combat pour un monde où… où qu’on serait pas obligés de vivre sous les ponts. Sans trou dans la couche d’ozone, quoi… Sans dépouille…
CAROLINE (vaincue)
… Sans Christophe Lavergne, surtout !
Scène 12
COUR COLLèGE - EXT-JOUR
Caroline - Lucie - Christophe - Ric - Paul
Dans la cour du collège, CAROLINE attend un cours en discutant avec son amie LUCIE. A quelques mètres d’elle, CHRISTOPHE discute avec ses deux copains, RIC et PAUL. De temps en temps, il adresse des petits clins d’œil à CAROLINE, qui y répond sans y répondre. LUCIE prend tout ça pour elle…
LUCIE
Non mais, regarde-le un peu ! S’il s’imagine que je vais lui répondre. La tâche, ce mec… !
CAROLINE, un rien amusée, ne répond pas.
LUCIE
Et sa musique… T’as déjà entendu sa musique ? Il a trouvé un nouveau truc : la musique “décadente-reconstructrice”… ! I-NE-COU-TABLE…
CHRISTOPHE continue d’adresser des petits sourires à CAROLINE et LUCIE continue de se méprendre…
LUCIE
Je plains la fille qui sort avec… Bonjour ! En plus, il se lave pas tous les jours…
CHRISTOPHE salue ses amis, et, très enjoué, se dirige vers les deux filles.
LUCIE
Oh, c’est pas vrai ! Bon. On bouge de là. S’il m’adresse la parole, je gerbe… Allez, viens…
Mais CAROLINE ne bouge pas. CHRISTOPHE s’approche d’elle.
CHRISTOPHE (tout sourire, à Caroline)
Salut.
CAROLINE (tout miel)
Salut.
LUCIE s’est tournée pour ignorer ostensiblement CHRISTOPHE…
CHRISTOPHE (à Caroline)
Ça te dirait d’écouter ma nouvelle zique ?
CAROLINE
Pourquoi pas ?
Tête de LUCIE qui n’en revient pas !
CHRISTOPHE
C’est de la zique “décadente-reconstructrice”, entièrement à base de violon et de bidons d’essence.
CAROLINE
Intéressant…
LUCIE est de plus en plus stupéfaite…
CAROLINE (séductrice)
Je ne savais pas que tu jouais du violon…
CHRISTOPHE
Non… Le violon, c’est juste pour taper sur les bidons…
CAROLINE (narquoise)
C’est dommage d’abimer des bidons…
CHRISTOPHE
Oui, c’est sûr… Mais question symbole, c’est d’une ampleur totale… Alors, OK, tu viens dimanche à la maison… ?
CAROLINE
Oui…
CHRISTOPHE
On va prendre une glace… ?
CAROLINE
Bonne idée. (À Lucie) Salut.
Sous le regard effaré de LUCIE, CHRISTOPHE s’éloigne bras-dessus, bras-dessous, avec CAROLINE.
Scène 13
cave christophe - int-jour
Christophe - Ric - Paul - Caroline
CHRISTOPHE a établi son “royaume musical” dans la cave de la maison de ses parents, sorte de caverne d’Ali-baba “destroy” où tout objet est nécessairement cassé, tout tissu, tapis ou coussin, nécessairement déchiré, et ceci avec beaucoup de recherche.
Avec ses deux amis, CHRISTOPHE écoute l’enregistrement de sa musique “Décadente-reconstructrice”. Le bruit des bidons d’essence frappés avec un violon semble les plonger dans une extase quasi mystique.
Tous sursautent quand CAROLINE apparaît timidement sur le seuil de la porte. Elle jette un coup d’œil au décor, un peu surprise. Elle se force à sourire à CHRISTOPHE qui se lève pour l’accueillir.
CHRISTOPHE
Salut.
CAROLINE
Salut.
Il lui présente ses amis…
CHRISTOPHE
Ric, qui s’occupe des bidons…
RIC
Salut.
CAROLINE
Salut.
CHRISTOPHE
Paul, qui s’occupe du violon de mon grand-père…
PAUL
Salut.
CAROLINE
Salut.
CHRISTOPHE
Et moi, compositeur et chef d’orchestre. (Aux autres) Caro,… la plus grande journaliste de la ville.
CAROLINE fait la modeste.
CAROLINE
Je suis super impatiente d’entendre ta musique…
CHRISTOPHE
Ben… C’est ce que t’entends, là…
CAROLINE (se trouvant bête)
Ah… Pardon, comme il font des travaux dans la rue… je pensais… Très intéressant…
CHRISTOPHE invite CAROLINE à s’asseoir.
CHRISTOPHE
Ça te plaît ?
CAROLINE
Beaucoup… J’avais peur que le violon, ça soit un peu gênant, mais non, on l’entend pas du tout…
CHRISTOPHE
Si. Ecoute bien… On le sent dans la résonance…
Grand silence religieux. Chacun tend l’oreille vers la musique. Effectivement, on perçoit le bruit des cordes du violon.
CAROLINE
C’est juste assez. Faudrait pas plus.
CHRISTOPHE ne répond pas. La musique l’a emporté. Ses amis planent aussi. CAROLINE regarde autour d’elle, regarde RIC et PAUL, regarde CHRISTOPHE et se demande ce qu’elle fait là. Elle pousse un long soupir puis, comme les autres, renverse la tête en arrière pour laisser la musique mieux pénétrer en elle.
Il y a un petit temps, puis, sans broncher, CHRISTOPHE lance…
CHRISTOPHE
Il faut absolument que le monde entier connaisse mon œuvre… Hein ?
L’air de rien, il passe son bras autour des épaules de CAROLINE. Celle-ci le repousse gentiment
CAROLINE
Ça me paraît fondamental.
CHRISTOPHE (toujours les yeux fermés et la tête renversée)
Oui, c’est ça, c’est le mot : fondamental.
Scène 14
Rue ville - ext-jour
Yann - Christophe - Emmanuel
YANN est arrivé le premier sur le lieu du “bidonnage”. Savamment, il dispose deux poubelles pour pouvoir se cacher derrière et photographier entre les deux. Il charge son appareil, fait quelques réglages… et regarde sa montre.
Arrive CHRISTOPHE. Il a la tête cachée sous une cagoule de laine et avance très naturellement dans la rue. Les passants se retournent sur son passage. YANN l’aperçoit. Stupeur !
CHRISTOPHE
Ça va comme ça ?
YANN
Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?! Je fais pas un reportage sur les terroristes ! Enlève ça !
CHRISTOPHE retire sa cagoule.
CHRISTOPHE
J’en sais rien, moi. J’ai jamais fait ça… ! Et comment je vais le reconnaître, ton pote ? Je le connais même pas…
YANN
Mais si… Je te ferai signe quand il arrivera.
CHRISTOPHE
Et qu’est-ce que je lui dis ?
YANN (visiblement agacé, et pressé)
Oh ! T’es nul ! T’arrives, tu te plantes devant. Tu dis rien. Tu le regardes droit dans les yeux, genre défi…
CHRISTOPHE
Et puis ?
YANN (pas très au courant non plus)
Et puis… je sais pas, moi… Tu lui dis… T’improvises… Ton blouson ou t’es mort.… Je sais pas… ! Bon. Va te planquer dans la porte cochère. Dès qu’il arrive, je te fais signe…
CHRISTOPHE, pas très convaincu, traverse la rue et va se cacher. Echange de signes et de clins d’œil avec YANN accroupi derrière ses poubelles.
Soudain, EMMANUEL apparaît au bout de la rue. YANN fait le signe convenu à CHRISTOPHE, qui se concentre…
EMMANUEL approche, YANN prévient CHRISTOPHE. Celui-ci jaillit de la porte cochère et se plante devant EMMANUEL.
CHRISTOPHE
Ton blouson ou t’es mort !
EMMANUEL (pas démonté)
J’ai pas de blouson…
CHRISTOPHE est décontenancé. EMMANUEL passe devant lui. YANN mitraille…
CHRISTOPHE
Pourquoi t’as pas de blouson ?!
EMMANUEL (s’éloignant)
Je mets jamais de blouson.
CHRISTOPHE perd un peu pied. YANN ne comprend pas très bien ce qui se passe…
YANN sort de ses poubelles. CHRISTOPHE se précipite vers lui…
CHRISTOPHE
Il a pas de blouson… Grave !
YANN
Fallait lui demander sa veste !
CHRISTOPHE
Faudrait savoir !…
YANN
Vite ! Va lui piquer son sac…
CHRISTOPHE s’élance alors à la poursuite d’EMMANUEL et tente de lui arracher son cartable… Mais EMMANUEL le tient fermement. Les deux garçons sont face à face, tirant chacun sur le cartable… YANN mitraille…
EMMANUEL finit pas donner un coup de pied dans le bas ventre de CHRISTOPHE, qui lâche prise et s’écroule sur le trottoir. Il se relève aussitôt et, défiguré par la rage, fonce sur EMMANUEL…
CHRISTOPHE
Tu vas me payer ça… !
CUT
Scène 15
COUR COLLèGE - EXT-jour
Ludo - Des élèves - Emmanuel
Vive animation dans la cour du lycée. LUDO vend le journal à un groupe d’élèves.
LUDO
“La dépouille : la preuve… 5 francs…” “Après un combat sans merci, Emmanuel Galvino se retrouve cul nu dans la rue. Que fait le Principal ?!”
On “voit” alors la Une du journal, une photo montrant Emmanuel en chemise et chaussettes sur le trottoir tandis que Christophe s’enfuit avec ses vêtements. Le visage de Christophe est caché par un rectangle noir.
Un élève lit le début de l’article…
UN ELEVE
“Emmanuel Galvino salement agressé hier par un forcené du collège… Le Principal va-t-il enfin sortir de son trou… ?”
LUDO continue de vendre…
LUDO
“La dépouille : la preuve… 5 francs…” “Après un combat sans merci, Emmanuel Galvino se retrouve cul nu dans la rue. Que fait le Principal ?!”, etc…
Un peu à l’écart, EMMANUEL tombe sur le journal. Stupeur. Des élèves passent à côté de lui et lui rient au nez !… Il hausse les épaules et tente de quitter dignement le collège sous les huées et les lazzis.
Le bouche à oreille fonctionne à merveille et chacun veut acheter le journal.
Scène 16
BUREAU PRINCIPAL - INT-JOUR
Le Principal - Rémi
Le PRINCIPAL est très en colère. Il a le journal dans les mains. REMI est assis en face de lui…
LE PRINCIPAL
J’ai demandé cent fois d’avoir ce journal avant qu’il paraisse !
REMI
Je suis désolé. Ils tenaient un scoop, ils n’ont pas voulu m’en parler…
LE PRINCIPAL
Bref, vous ne contrôlez plus rien.
REMI
…
LE PRINCIPAL
Vous n’imaginez quand même pas que je vais laisser ces écrivaillons me traiter de… Comment ils disent déjà… ? (Il cherche un passage de l’article) Voilà… “Le Principal se moque de la jeunesse comme de sa première tétine… (Il hausse les épaules). Ça frise la concupiscence…” (Il repose le journal) La concupiscence ! (Engueulant Rémi) Vous trouvez que j’ai une tête à me laisser aller aux plaisirs des sens !!!…
REMI
Mais j’ai rien dit, moi !
LE PRINCIPAL
Monsieur Poitevin, tout le collège est en ébullition. J’ai les parents d’Emmanuel au téléphone toutes les cinq minutes… Ce journal a sonné son arrêt de mort…
Scène 17
LOCAL RéDACTION - INT-JOUR
Les journalistes - Emmanuel
C’est la fièvre au local. Le journal s’arrache comme des petits pains… La photocopieuse fonctionne à plein rendement, sous la surveillance de VALENTIN. A la table, YANN et CARO trient les feuilles et les agrafent, LUDO fait des tas, ALBAN compte les sous.
ALBAN
350 F ! Record absolu pulvérisé.
VALENTIN
Le faux rapporte plus que le vrai…
CAROLINE
J’ai plus de pages 3.
VALENTIN (apportant les feuilles)
Chaud devant !
L’agrafage reprend.
EMMANUEL entre en trombe.
EMMANUEL
Ça ne va pas se passer comme ça… ! Je vais faire saisir ce journal…
LUDO
Essaie donc !
EMMANUEL
Tu sais comment ça s’appelle, ce que ce vous avez fait… ?
LUDO
Un scoop d’enfer !
EMMANUEL
Non. De la non-assistance à personne en danger… !
LUDO
Il t’est rien arrivé !
EMMANUEL
Qu’est-ce qui te faut ! Tout le monde me traite de “cul nu”, maintenant ! Mon père a prévenu le Principal. Il va porter plainte. J’ai repéré le type qui m’a fait ça. C’est Christophe Lavergne… Je vais parler, moi !
LUDO
Prouve-le que c’est lui… !
EMMANUEL
T’inquiètes pas, je le prouverai !
EMMANUEL quitte vivement le local.
TOUS
Salut, cul nu !
Scène 18
COULOIR COLLèGE - INT-JOUR
Caroline - Lucie - Quentin - Christophe - Ric et Paul
Dans un couloir du collège, CHRISTOPHE est avec RIC et PAUL. RIC tient le journal…
RIC
Dis donc, on dirait que c’est toi sur la photo… !
CHRISTOPHE
Ça va pas ! Il est plus petit que moi… !
PAUL (regardant la photo à son tour)
Si. C’est vrai. On dirait toi !
CHRISTOPHE
Arrêtez ! Il est complètement pas reconnaissable, ce type…
PAUL
Et ton article, alors ?
CHRISTOPHE
Attends…
CHRISTOPHE feuillette le journal… En vain…
CHRISTOPHE
Y’a rien. (À Ric) T’es sûr qu’il manque pas des pages…
RIC
Elle t’a bien eu ta petite bourge !
PAUL (hilare)
“La plus grande journaliste de la ville” !
CHRISTOPHE
Fendez-vous ! Fendez-vous ! (Il feuillette de nouveau le journal) C’est pas vrai ! Pas un mot sur mes bidons… ! Ah, la faux-derche !
CAROLINE apparaît alors avec LUCIE. Elle passe devant CHRISTOPHE en l’ignorant superbement. LUCIE, un rien arrogante, guette la réaction de CHRISTOPHE du coin de l’œil.
CHRISTOPHE
Et MON article sur MES bidons ?!
CAROLINE (de loin, sans se retourner)
Pas eu le temps… Problème de bouclage…
CHRISTOPHE rattrape CAROLINE.
CHRISTOPHE
Tu m’avais promis !
CAROLINE
Dans le prochain numéro…
Un peu décontenancé, il la laisse s’éloigner, puis réalise soudain…
CHRISTOPHE
Attends… Maintenant que le scoop est fait, t’en as plus rien à cirer de ma zique… C’est ça ?
CAROLINE
Ni de ta zique, ni de toi… !
LUCIE
Na !
Les deux filles reprennent leur route… Planté au milieu du couloir, CHRISTOPHE lance très fort…
CHRISTOPHE
ET SI J’ALLAIS DIRE QU’ELLE EST BIDON, LA PHOTO !
Pétrifiée d’horreur, CAROLINE s’arrête et se retourne.
CHRISTOPHE
J’PEUX TRES BIEN LE DIRE QU’ELLE EST BIDON, LA PHOTO !
CAROLINE (revenant vers lui)
Chut !
CHRISTOPHE
POURQUOI JE LE DIRAIS PAS QU’ELLE EST BI…
CAROLINE interrompt CHRISTOPHE en lui mettant la main sur la bouche. CHRISTOPHE se tait. CAROLINE retire sa main et force un sourire.
CHRISTOPHE
Qu’est-ce que tu fais après le bahut ?…
CAROLINE hésite. LUCIE tourne les talons pour ne pas entendre la réponse… Elle n’entend rien, d’ailleurs. Elle se retourne et voit CHRISTOPHE et CAROLINE s’éloigner ensemble. Stupeur !
Scène 19
LOCAL RéDACTION - INT-Jour
Yann - Valentin - Ludo - Rémi
YANN est seul. Il fouille dans un tiroir et ne trouve pas ce qu’il cherche. Il fouille dans deux autres endroits sans plus de résultat.
Arrivent VALENTIN et LUDO.
YANN (paniqué)
On a volé les photos du scoop !
LUDO
T’es sûr ?
YANN
J’ai fouillé partout.
LUDO (réalisant tout d’un coup)
Emmanuel !… C’est sûrement Emmanuel, il cherchait une preuve…
VALENTIN
On aurait mieux fait de les détruire…
YANN
Détruire mes photos ! T’es pas gêné !
LUDO
Et la tête de Kris sur toutes les photos ça te gêne pas… ?
REMI entre dans le local en brandissant le journal dans ses mains…
REMI
Vous y êtes allés un peu fort ! Accuser le Principal de concupiscence… Vous savez même pas ce que ça veut dire !
VALENTIN
Non, mais, au son, on a trouvé que ça lui allait très bien.
LUDO
Rémi, lâche-nous avec ta concupiscence. Y’a plus grave, maintenant. Les photos du scoop ont disparu…
VALENTIN
C’est sûrement Emmanuel qui les a volées.
REMI
Pas étonnant… Vu la tenue qu’il a sur les photos, il veut pas les laisser traîner chez des zozos comme vous…
YANN
Mais non. Tu comprends pas. Il les a volées pour montrer son agresseur à la police… Il voulait une preuve…
VALENTIN
Et nous, on n’a pas envie de passer pour des indics.
REMI
Eh ben, tant pis ! Fallait prendre des précautions… Il sait ce qu’il risque, le type qui a agressé Emmanuel…
LUDO
Sauf que… (Il hésite, puis se jette à l’eau) Sauf que, c’était une vraie dépouille, mais à moitié… L’autre moitié, c’était une fausse. Tu vois ?
REMI
Non…
YANN
En clair, c’était bidon. (Rectifiant) À moitié bidon, en fait. Kris, il a fait ça pour nous.
REMI (réalisant)
Kris ?! C’est Kris qui…
Les journalistes baissent la tête.
REMI (explosant)
Mais qu’est-ce que c’est que ces procédés ! Vous pouvez pas faire des choses pareilles ! On vous prendra plus jamais au sérieux ! Vous avez réfléchi à ça ?
LUDO
Comme Dédé voulait nous croire, on s’est dit…
REMI
… C’est ça ! Un bon truquage vaut mieux qu’une vraie photo…
YANN
Ben… On n’arrivait pas à avoir la vraie photo…
REMI
Et comme t’es pas capable de faire ton métier, tu bidonnes ? C’est ça, ta morale ?
YANN
Mais…
YANN, humilié par les propos de REMI ne sait plus quoi dire. Il sort en courant du local, son appareil en bandoulière.
Un petit temps.
LUDO (un peu perturbé)
Faudrait prévenir Dédé, sinon il va avoir des ennuis…
REMI
Dédé ?
LUDO
Kris, je veux dire.
REMI
Bon, d’accord… (Il va pour sortir) Un scoop d’enfer ! Tu parles !…
Scène 20
RUE VILLE -EXT-JOUR
yann
YANN, furieux, marche dans une rue de la ville.
YANN (pour lui-même)
Ma morale… Ma morale ! Il me fait rire ! S’il croit que c’est facile…
YANN réfléchit un court instant.
YANN (toujours pour lui-même)
Emmanuel… Faut que je trouve Emmanuel. Faut que je récupère les négatifs… Quelle heure il est ? (Il regarde sa montre) Il doit être à sa chorale…
YANN s’éloigne d’un pas décidé.
Scène 21
BUREAU PRINCIPAL - INT-JOUR
Le Principal - Mme Lavergne - Rémi
Le PRINCIPAL est seul dans son bureau. Il retire d’une pochette les photos de l’agression d’Emmanuel. Il les examine avec attention. Stupeur !
LE PRINCIPAL
Mais… Mais… C’est le fils Lavergne… (Son visage s’illumine) Le fils Lavergne… !
A ce moment, MME LAVERGNE entre sans frapper dans le bureau en brandissant le journal. Le PRINCIPAL cache précipitamment les photos et l’accueille avec un grand sourire de jouissance.
MME LAVERGNE
Vous avez lu, je suppose… Vous ne pouvez plus nier la réalité des faits… !
LE PRINCIPAL
Hélas…
MME LAVERGNE
Bon. Vous avez une preuve, maintenant !
LE PRINCIPAL
Oh, oui… !
MME LAVERGNE
Ecoutez, M. le Principal, si vous ne faites rien, je vais malheureusement devoir en référer au rectorat et contacter moi-même la police.
LE PRINCIPAL
Calmez-vous…
MME LAVERGNE
Me calmer ?! Mais je suis très calme… !
LE PRINCIPAL
Un peu énervante parfois…
MME LAVERGNE (choquée)
M. Le Principal… ! Vous oubliez à qui vous parlez…
LE PRINCIPAL
Non. Je sais que je parle à la mère d’un certain Christophe Lavergne… Un cas très intéressant…
Le PRINCIPAL sort les photos et les tend à MME LAVERGNE.
LE PRINCIPAL (savourant ce moment avec délice)
Elles sont un peu floues, mais on le reconnaît bien…
Stupeur de MME LAVERGNE !
A ce moment, REMI passe sa tête dans le bureau et fait signe au PRINCIPAL.
LE PRINCIPAL (se levant, à Mme Lavergne)
Permettez…
Le PRINCIPAL va vers la porte. REMI lui parle à voix basse…
REMI (à voix basse)
Les photos du reportage ont disparu…
LE PRINCIPAL (à voix basse)
Je sais. C’est moi qui les ai.
REMI (à voix basse)
C’est vous ? Ah ! J’aime mieux ça… Enfin… Y’a un petit hic…
LE PRINCIPAL (à voix basse)
Un gros, vous voulez dire. D’ailleurs, je reçois Mme Lavergne pour cette raison.
REMI (à voix basse)
Ils ont bidonné le reportage…
LE PRINCIPAL (à voix basse)
Bidonné… ?
REMI (à voix basse)
Oui. C’est une fausse dépouille, enfin, une vraie-fausse dépouille organisée avec Christophe…
LE PRINCIPAL (à voix basse)
Non ! (Effondré) Ils se figurent qu’ils peuvent me manipuler comme ça ! Convoquez-les moi ! Je vais leur apprendre à truquer leurs reportages !
REMI s’en va. LE PRINCIPAL, chancelant, retourne vers MME LAVERGNE. Il s’installe à son bureau. Il la regarde avec un sourire crispé…
MME LAVERGNE (explosant)
Tout ça c’est de votre faute ! Depuis que vous dirigez ce collège, vous avez fait de mon fils un délinquant. Je m’en doutais, mais maintenant j’en ai la preuve !
Elle brandit la photo ! LE PRINCIPAL, d’abord stupéfait, retrouve son calme et sourit…
MME LAVERGNE (se levant)
J’avise immédiatement le rectorat de l’effet désastreux de vos méthodes…
LE PRINCIPAL (très calme)
Hélas… Je vais vous décevoir. (Désignant les photos) Tout ceci est bidon…
MME LAVERGNE (ulcérée)
Ah ! Ne me parlez pas de bidon ! J’ai assez avec ceux de mon fils !…
Scène 22
RUEs VILLE - EXT-JOUR
yann - emmanuel - quelques eleves - pierre (le voyou de la première séquence)
YANN guette EMMANUEL à la sortie de son cours de chant.
Il attend un petit moment et les ELEVES sortent, parmi lesquels EMMANUEL. EMMANUEL salue ses amis et s’éloigne. YANN le suit à distance attendant qu’il soit isolé pour l’aborder.
ELLIPSE
EMMANUEL s’engage dans une rue déserte. YANN est derrière lui. Il s’apprête à l’aborder quand soudain il voit un jeune voyou, PIERRE, surgir d’une porte cochère et fondre sur EMMANUEL.
PIERRE
Ton fric !
EMMANUEL croit encore à un coup des vilains petits canards et ne se démonte pas.
EMMANUEL
Ah ! Non ! Ça suffit avec vos dépouilles bidons… !
PIERRE (très menaçant)
Ton fric, je te dis !…
PIERRE sort un petit couteau dont il menace EMMANUEL. YANN, caché derrière eux, n’arrête pas de mitrailler la scène.
EMMANUEL
Un couteau maintenant ! Et pourquoi pas un lance-torpilles ?
PIERRE est un peu décontenancé, mais il se ressaisit. Il se plaque contre EMMANUEL et pointe le couteau contre le ventre de l’élève tout en fouillant de l’autre main dans la poche intérieure de sa veste pour prendre le portefeuille.
EMMANUEL jette un coup d’œil aux alentours pour surprendre un photographe… En vain, YANN est bien caché…
EMMANUEL (se laissant faire)
Ecoutez, je veux bien que vous me preniez mon portefeuille, mais vous me le rendez quand vous avez fini les photos…
PIERRE prend le portefeuille puis pointe son couteau sur la gorge d’EMMANUEL.
PIERRE
Tu me connais pas, t’as compris ?
Puis il donne un coup de genou dans le ventre d’EMMANUEL et s’enfuit.
EMMANUEL se tord de douleur sur le trottoir. YANN se précipite vers lui.
YANN
Le négatif !
C’est à peine si EMMANUEL peut parler. Il gémit… YANN se met alors à fouiller dans ses poches…
EMMANUEL (un peu perdu)
J’ai plus de sous ! J’ai plus de sous !
YANN ne trouvant pas le négatif, laisse EMMANUEL.
YANN
Ça fait rien. (Montrant son appareil) J’ai ce que je cherchais, maintenant.
Il s’éloigne en laissant EMMANUEL souffrir sur le trottoir.
EMMANUEL
Bande d’ordures ! Bande d’ordures !
Scène 23
RUE MAGASIN PHOTO - EXT-JOUR
yann
Séquence très courte où l’on voit YANN entrer dans un magasin de développement rapide de photos.
Scène 24
LOCAL RéDACTION - INT-JOUR
Les journalistes (sauf Yann) - Christophe - Rémi
Tous les journalistes sont réunis dans le local. CHRISTOPHE est avec eux. Ambiance silencieuse. Tout le monde est inquiet…
Soudain, ALBAN rompt le silence…
ALBAN
Si vous voulez mon avis, on aurait mieux fait de faire la Une sur les…
Tous les regards se tournent vers lui et le fusillent.
LUDO
Lâche-nous avec tes avocats-crevettes !
CHRISTOPHE
Quels avocats-crevettes ?
REMI entre dans le local.
REMI
Le Principal veut vous voir. Là, je crois que votre compte est bon. Il n’a pas du tout aimé la photo bidon… Où est Yann ?
LUDO
?
REMI
Bon. Allez, suivez-moi.
Echange de regards entre les journalistes : à l’abattoir !
Scène 25
BUREAU PRINCIPAL - INT-JOUR
Les journalistes - Rémi - Le Principal
Les journalistes sont alignés devant le PRINCIPAL. Ils ont des têtes d’enterrement… REMI est à leurs côtés… Le PRINCIPAL a dans les mains les photos tirées à partir du négatif de YANN.
PRINCIPAL
Je suis très déçu. Depuis que ce journal existe, je vais de surprise en surprise. Mais là, j’avoue que ça dépasse l’imagination. Un reportage bidonné… Jamais vu ça…
LUDO (avec un bel aplomb)
C’est courant dans la presse…
PRINCIPAL
Taisez-vous ! J’ai jamais vu ça dans mon collège.
REMI
Ils ont voulu bien faire…
PRINCIPAL
Avec du faux ! Je ne peux pas tolérer ce genre de pratique… J’arrête l’expérience du journal. Vous pouvez sortir.
À ce moment, YANN fait irruption dans le bureau du PRINCIPAL. Il est tout excité et brandit des photos.
YANN
Ça y est ! Ça y est ! J’en ai des vraies !
Les journalistes se regardent, très surpris. Le PRINCIPAL prend les photos
Les journalistes ne bronchent pas. LUDO rassemble tout son courage.
LUDO
Et sinon… vous décidez quoi ?
PRINCIPAL (déjà ailleurs)
Hein ?…
LUDO
Pour la dépouille… ?
PRINCIPAL
Eh bien… Je vais voir… Je…
Le PRINCIPAL regarde les journalistes et REMI. Tous sont comme suspendus à ses lèvres. Les visages sont graves, presque sévères.
PRINCIPAL
Je vais m’en occuper…
LES JOURNALISTES (sautant de joie)
Ouais !…
PRINCIPAL
Allez, sortez…
Les journalistes sortent.
REMI s’approche du PRINCIPAL. Celui-ci lui montre les photos.
PRINCIPAL
C’est dommage que ces photos soient truquées… Pour une fois que je pouvais clouer le bec à Mme Lavergne… ! Enfin… ! On n’est pas là pour se faire plaisir… !
REMI
Non… Ça se saurait…
Scène 26
COUR COLLèGE - EXT-JOUR
Les journalistes - Christophe - Emmanuel
Les JOURNALISTES sortent joyeusement du bâtiment administratif.
VALENTIN (à Ludo)
Quand tu lui as dit : (imitant Ludo) “Et alors ? Vous avez la preuve maintenant… Vous décidez quoi ?”… j’ai bien cru qu’il allait te fusiller, le père Dédé !
LUDO
Faut de l’audace dans ce métier… Bravo, Yann, super ton scoop…
YANN (fier de lui)
Oh ! Rien ne vaut la vraie vérité !
LUDO
Je crois que c’est mieux, oui…
Les JOURNALISTES, un peu plus loin, croisent CHRISTOPHE.
YANN (à Christophe)
Ça a marché. Dédé va s’occuper du problème.
CHRISTOPHE
Super !
LUDO
Tu risques plus rien maintenant, Dédé est au courant de tout.
CHRISTOPHE
Oh, bah, super, super… Et mon article ?
CAROLINE
Finalement, on a convaincu Dédé avec d’autres photos, des vraies, alors… Merci quand même pour ta collaboration…
CAROLINE passe devant lui, toute contente… Mine déconfite de CHRISTOPHE. Joie des journalistes…
