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Rixes inter-quartiers

Des bandes à part ?

« Autrefois, les bandes voulaient montrer laquelle était la plus forte. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de but. Ils se déchaînent sans raison sur une seule personne. Pour moi ce ne sont pas des rixes, ce sont des agressions. »

Le phénomène des bandes n’est pas nouveau. Qui n’a pas en mémoire la rivalité entre les Capulet et les Montagu qui fut fatale à Roméo et Juliette, et sa transposition moderne dans West Side Story avec les Sharks et les Jets ? Faire partie d’une bande est même une caractéristique de l’adolescence. Mais toutes les personnes interviewées s’accordent sur un point, les bandes qui se livrent aujourd’hui aux rixes inter-quartiers n’ont rien de commun avec les affrontements de bandes d’autrefois.

Zakaria Harroussi, co-auteur du livre « Quartier de combat », connaît bien le 19e arrondissement de Paris, le plus pauvre et le plus violent de la Capitale. Il est formel :

« Pour moi il n’y a plus de bande en France. C’est un quartier, c’est des individus mais le phénomène de bande, il n’existe pas. Ce n’est pas comme à l’époque des Requins vicieux ou des CKC ou je ne sais quoi. Maintenant c’est des guerres de petits jeunes. »

Plusieurs points les distinguent des bandes d’autrefois selon lui :

« Déjà il y a les réseaux. Ça a envenimé les choses encore plus. Et les auteurs de rixes sont de plus en plus jeunes maintenant. Aujour-d’hui, c’est du treize ou quatorze ans. Avant, quand on parlait des guerres de bandes, les gens avaient entre seize et vingt-deux ans. Et maintenant il y a un nouveau phénomène : même les filles s’en mêlent. Quand les jeunes s’embrouillent, c’est beaucoup par rapport aux filles. “Il sort avec la sœur d’Untel…”, etc. »

Une structure informelle

La bande traditionnelle a un nom, un chef, un quartier général, des signes de reconnaissance, un code, une devise, des rites d’entrée, parfois même une mission. C’est d’ailleurs en cela qu’elle constitue un outil de socialisation permettant à l’adolescent d’échapper à la hiérarchie familiale pour s’intégrer à un autre groupe censé préfigurer le futur environnement social.

Rien de tout cela avec nos “bandes” modernes. Elles peuvent avoir des meneurs, mais pas de véritable chef qui ferait régner un certain ordre, comme c’est le cas dans les bandes qui font le trafic de drogue. Sa constitution fluctue en fonction des circonstances. Elle peut comporter une centaine de membres. L’adhésion est souvent forcée, sous peine de représailles, et rien n’est exigé à l’entrée, sinon une certaine solidarité. Elle n’a parfois pas de nom, sinon celui du quartier où habitent ses membres.

Cette structure fluide fait qu’il est très difficile de la saisir, comme le souligne Frédéric Descrozaille, député de la 1re circonscription du Val-de-Marne :

« Ce que j’en ai compris, en écoutant les acteurs associatifs et des témoignages, y compris de gens qui vivent dans ces quartiers, c’est que les bandes en question ne tiennent pas les quartiers. Ce n’est pas une organisation territoriale. Ça ne protège pas des intégrités de territoires par exemple ceux liés aux trafics. Je décorrèle la réalité de territoires de la République perdus et d’enjeux de reconquête territoriale par les forces de l’ordre de territoires dont l’économie est quasiment souterraine tenue par des circuits illégaux. Ça, c’est un phénomène. Le phénomène des bandes est décorrélé de cela. C’est pour cela que c’est extrêmement difficile à prévenir. »

Des membres de plus en plus jeunes

L’autre trait dominant de ces nouvelles “bandes” est l’âge de leurs membres. Tous les témoins constatent qu’ils sont de plus en plus jeunes, entre onze et quinze ans. La plupart sont donc collégiens, mais certains groupes se forment dès la fin du primaire, en CM2, donc à neuf ou dix ans.

Très tôt ces enfants disposent de leurs propres outils de communication. Ils ont tous un téléphone. Ils sont habitués dès leur plus jeune âge à vivre en-dehors du regard des adultes, dans leur monde.

Zakaria Harroussi observe avec effarement la nouvelle génération :

« Quand j’entends certaines histoires, je me dis : non c’est pas possible ! Les petits jeunes d’aujourd’hui, ils s’inventent des vies de proxénètes. Tu l’as connu avec des crottes au nez et maintenant il s’invente une vie de proxénète ! »

Le rôle clef des réseaux sociaux

Internet joue un rôle clef dans ces “bandes” par le biais des réseaux sociaux. Tous les adolescents utilisent aujourd’hui Snapchat, WhatsApp, TikTok… Si un réseau comme Facebook est de plus en plus délaissé par les jeunes, d’autres ont leurs faveurs, pour des raisons évidentes. Les serveurs de Snapchat sont conçus pour supprimer automatiquement tous les messages une fois qu’ils ont été vus par tous leurs destinataires. Idéal si l’on veut se donner rendez-vous pour une action et effacer sa trace. Les messages de WhatsApp, eux, sont cryptés. Personne ne peut les lire, pas même WhatsApp ! Et a fortiori les forces de l’ordre ! Autrefois, celles-ci repéraient sur Facebook les messages qui annonçaient des rassemblements, des fêtes non autorisées, etc. Mais c’était autrefois. Aujourd’hui, il suffit de créer un groupe WhatsApp pour sa “bande” ou pour un événement particulier, en y associant qui on veut, et personne d’extérieur à la bande n’en saura rien.

La ”bande” peut ainsi se réunir très vite au moindre fait déclencheur comme le constate Penda, une médiatrice de Villiers-sur-Marne :

« Avec Snapchat ils se donnent des rendez-vous, ça va très vite. Maintenant les moyens de communication, c’est tellement banal. Ils n’ont même pas besoin de se rencontrer pour pouvoir former quelque chose et le faire ensemble. »

Moussa Konaté, chef du service médiation de Villiers-sur-Marne, constate lui aussi cette évolution par rapport à la génération précédente :

« Quand tu regardes la jeunesse de maintenant, ils sont tous collés soit à leur téléphone, soit à leur télé, soit à leur jeu vidéo. La génération d’avant il n’y avait pas Snapchat, les réseaux sociaux, comme il y a maintenant. N’importe quoi que tu fais, tu le mets sur un réseau social, ça va prendre de l’ampleur. Ça part très très vite. En dix minutes, tout le monde est au courant. »

L’obsession du buzz

Mais les réseaux sociaux se servent pas qu’à fixer des rendez-vous. Leur grand effet pervers est qu’ils permettent aux jeunes de “faire le buzz”, comme les journalistes des médias. Patricia Nubul, référente d’action sociale et familiale à Villiers-sur-Marne, témoigne de cette évolution dangereuse :

« Je pense à ce jeune qui a frappé sa maîtresse : ils ont filmé. Ça a pris une ampleur. On ne faisait pas des choses comme ça, nous. Nous, on respectait. On n’était pas toujours d’accord avec les professeurs mais pas au point de faire tomber la professeure juste pour faire une vidéo. Récemment, j’ai vu un accident de moto, carrément en live, sur Snapchat. Tout le monde l’a vue, l’a partagée. Je me suis dit “C’est une blague” et le truc a fait le buzz. Il y a quand même quelqu’un qui a appelé le SAMU. Moi, je n’aurais pas pensé à filmer. J’aurais pensé à appeler les secours, eux, non, ils sont là, ils snappent. Il y a plein de sang, tu ne sais pas si la personne va survivre… On a l’impression qu’ils ne se rendent pas compte. 

Avant, on n’avait pas tout cela. Moi, mon premier portable, je l’ai eu en 6e. On pouvait envoyer des messages et c’est tout. On n’avait pas les réseaux. Les réseaux ça peut être bien comme ça peut être la pire des choses. Pour moi qui suis adulte, si je mène une action, je vais l’annoncer sur les réseaux ; s’il y a un projet, une action sociale, je mets les dates, etc. Eux, ils l’utilisent dans un mauvais sens et du coup il savent beaucoup de choses beaucoup plus vite. Ils l’utilisent un peu comme une arme, un outil pour communiquer… Pour moi Facebook est très dangereux. Tu as des demandes d’amis, tu ne connais même pas ces gens. Au collège ils sont contents parce qu’ils ont plein d’amis mais en fait ils ne savent pas qui c’est. Nous, on n’avait pas tout cela. Si on voulait se voir, on s’appelait par la fenêtre ou on allait frapper chez la personne. On se donnait rendez-vous en bas. Maintenant tu n’as plus besoin de te déplacer, tu as les réseaux, tu envoies un snap. Entre eux ils s’organisent. Ils n’ont même pas besoin de se déplacer. »

Moussa Konaté constate lui aussi qu’il y a une certaine obsession à “faire le buzz”, à faire parler du quartier, une sorte de guerre de la réputation :

« C’est une compétition du quartier, faut qu’on entende parler de nous. Je prends un exemple : pendant le confinement, quand il y a eu des tirs de mortier… Au début c’est parti du 91, des Tarterêts. Après c’est venu à Noisy. Et Villiers a pris le relais. “Nous on va faire mieux”. C’est un challenge en fait. Et tout ça pourquoi ? Pour les réseaux. S’il n’y avait pas eu les réseaux, Snapchat, etc, personne ne l’aurait su. Il n’y aurait rien eu ici. C’est une génération, maintenant, franchement, qui fait peur. Très peur. Les chaînes d’infos ne nous aident pas. Tout le monde regarde les faits divers. “Ici, il y a eu ça ; ici, il y a eu ça…”. Si les jeunes n’étaient pas au courant… ça pourrait apaiser les esprits. »

La presse rend donc un bien mauvais service à la société en se faisant l’écho des agressions. Elle nourrit la réputation des bandes et constitue un élément clef de la compétition qu’elles se livrent. Décrocher un article dans Le Parisien est considéré comme un must. Et quand l’agression fait la Une, c’est le jackpot !

Jacques-Alain Bénisti, le maire de Villiers-sur-Marne, regrette cette situation :

« La presse, malheureusement, recherche souvent la polémique. Elle va utiliser la moindre faille et la développer. C’est vrai qu’on préfèrerait voir dans la presse des articles de toutes nos actions de prévention, prévention de l’addiction, prévention de la radicalisation, prévention de la drogue, plutôt que de ne parler que des problèmes qui se passent dans les quartiers. »

La presse n’est pas étrangère à l’escalade de la violence qui caractérise ces “nouvelles bandes”.

Des pratiques de plus en plus dangereuses

Des groupes informels, des membres très jeunes, une information qui circule à la vitesse de la lumière… Les bandes d’aujour-d’hui sont aussi de plus en plus dangereuses.

Les témoins rapportent ainsi une élévation du degré de violence. Autrefois les bandes se battaient la plupart du temps à mains nues. Aujourd’hui, faute sans doute d’avoir assez confiance en leurs capacités physiques, les membres s’arment, le plus souvent de couteaux, mais aussi de barres de fer, de battes de baseball et parfois mêmes d’armes à feu. De ce fait, les conséquences des rixes sont beaucoup plus graves et les morts, comme on l’a vu, ne sont plus rares. Sans parler des victimes qui survivent avec des séquelles importantes.

Zakaria Harroussi peut en témoigner :

« Avant ça se battait à coups de poing. Allez, il y avait peut-être un coup de couteau qui partait de temps en temps. Mais là, maintenant, ça se tire dessus, sans gêne, en plein Paris, comme récemment rue Archereau. Allez, on y va, on tire. »

Pour les témoins, les responsables de cette montée de la violence chez les jeunes ce sont les écrans : jeux vidéos, films, séries, Internet… Patricia Nubul raconte :

« On a fait une intervention dans une école primaire. On a posé des questions aux enfants. Beaucoup jouaient à des jeux pour plus de dix-huit ans. Parce que leurs grands frères y jouent ! On a parlé des mangas avec les enfants. Les mangas sont violents. Du sang. Beaucoup de sang. Il y en a qui sont interdits aux moins de seize ans, d’autres aux moins de dix-huit ans. Mais sur Internet ils peuvent voir beaucoup de choses. On leur demande s’ils ont dix-huit ans, mais on ne vérifie pas… Les parents ne font pas attention, ils ne se posent même pas la question de savoir pourquoi c’est interdit. Certains me disent “C’est pas écrit sur la télé”. Effectivement, l’interdiction est écrite au dos du jeu mais pas sur l’écran. Alors, si tu ne regardes pas la boîte… Or, c’est des jeux très violents qui ressemblent beaucoup à des films d’horreur. Et des fois les enfants jouent très longtemps ; ils sont connectés jusqu’à minuit ou une heure. Ils arrivent en classe avec les yeux fatigués. Ils ne font pas leurs devoirs… Mon fils, je lui dis : “Tu joues une heure et demi ou deux heures et tu arrêtes”. Il faut voir comment ils sont concentrés ! Je lui parle, il ne me répond même pas. Des fois, il est en ligne avec plusieurs personnes. Il me demande s’il peut jouer avec d’autres gens, des gens que je ne connais pas. “Non, joue uniquement avec des gens que tu connais”. Des fois entre eux ils se disputent en ligne. “Est-ce que vous vous rendez compte jusqu’où vous allez pour un jeu ?”. »

De là à penser que les rixes sont une transposition des jeux dans le monde réel, il n’y a qu’un pas, que franchit Patricia Nubul :

« Ceux qui jouent à des jeux comme GTA finissent par prendre les jeux comme la réalité. Et après ils transposent les jeux dans la réalité. “On va le faire en vrai”. “On passe à l’acte”. J’ai le cas de deux jeunes de Champigny âgés de douze ans. Ils se sont disputés, je ne sais plus pourquoi, pour une petite histoire à l’école. L’un a planté l’autre. Il lui a donné plusieurs coups de couteau. Le jeune est mort. Douze ans ! C’est hallucinant ! Si on leur demande un peu leur parcours, on voit que ce sont des jeunes qui jouent beaucoup et qui ont des parents qui ne se rendent pas compte du danger. »

Quand on demande à Zakaria Harroussi d’où vient cette de montée de la violence chez les jeunes, il répond sans hésiter :

« La télé, les réseaux. Quand tu vois des séries comme Gamora… Nous, on avait Scarface et la Cité des Dieux. Il y a tellement de séries, c’est trop, c’est trop. Maintenant les films de moins de seize ans, de moins de dix-huit ans, les petits de quatorze ans les regardent. C’est pas pour rien qu’on met cet interdit… Avec Netflix, maintenant, tu les regardes sur ton téléphone, il n’y a pas de contrôle parental, il n’y a pas de suivi. Tout cela, les jeunes, ils regardent. Tout ce qui est gore, ils aiment bien. »

Damien Z. pense aussi qu’Internet est grandement responsable de la montée de la violence des adolescents :

« On a foiré internet. C’est un espace débarrassé des yeux d’adultes, dans lequel les enfants se racontent leurs propres histoires. Le nombre de choses qui s’y passent est sidérant. On voit des jeunes femmes qui ont quinze ans qui vendent des photos d’elles à poil. Je vois des jeunes qui cherchent des solutions pour l’argent facile. Je vois des gens qui souffrent. Je ne suis pas pour autant pour l’interdiction d’Internet. Ce que je dis c’est qu’on n’a pas réfléchi à la manière d’occuper cet espace. Je me suis amusé à faire un sondage en début d’année pour connaître le temps que mes élèves passaient sur leurs smartphones. 90 % passaient plus de six heures par jour sur leur téléphone. Et souvent sur des applications de lien social avec d’autres. Donc, ils sont en vase clos. Un monde en autarcie où leurs repères moraux — et même leur grammaire ! — c’est d’un autre enfant de leur âge qu’ils les tiennent. Et on les a laissés. C’est un espace débarrassé de l’adulte, dans lequel ils se font leur propres règles. Et naturellement, pour se donner des frissons, ils veulent aller au-delà, et ça déborde dans la vraie vie. »

Que fait le législateur face à cette montée de la violence sur les écrans ? Frédéric Descrozaille reconnaît qu’il y a des choses qui n’ont pas encore été faites, notamment en ce qui concerne la pornographie :

« En fait, on laisse les familles, les parents se débrouiller avec cela. Oui, sur le plan législatif je pense que dans le sillon de ce que nous avons démarré dans cette mandature sur la protection des enfants il y a quelque chose à faire dans le domaine de la pornographie. Sans faire le procès de Mai 68, ce qui est un peu “tarte à la crème” et “réac”, le balancier est sans doute allé trop loin et tout repose sur les familles. »

Mais la bataille contre les réseaux sociaux ou les sites Internet est loin d’être simple, comme il en convient :

« Nous avons essayé de nous attaquer à la responsabilité des réseaux sociaux et des sites hébergeurs. Sur le plan législatif c’est très compliqué d’avancer sur ces terrains. Dans le domaine de l’édition de livres, la loi a considéré assez tôt que c’était l’éditeur qui était responsable de ce qu’il publiait et non pas l’auteur. Si on veut appliquer ce principe-là aux réseaux sociaux, la dimension internationale de ces réseaux complique énormément la donne, parce que là ce n’est plus une législation nationale, il faut qu’il y ait une harmonisation internationale. Ce qu’il y a sur le dos des jaquettes des jeux vidéos, en termes d’âge — 16+, 18+ — c’est très grossier comme nomenclature ; cela ne dit pas ce que le jeu va induire comme atmosphère. Vous avez des jeux qui sont autorisés mais qui ont une ambiance très oppressante, dans laquelle il n’y a pas forcément de sang qui coule, etc. et d’autres jeux qui sont interdits alors qu’ils sont bien moins insidieux. Donc, là, il y a un vrai problème international sur la responsabilité des réseaux de diffusion. Je ne dis pas qu’il faut renoncer à légiférer mais ce n’est pas par la loi qu’on arrivera à tout faire. C’est aussi un problème d’éducation. Il faut expliquer aux jeunes que si on ne leur donne pas le droit d’accéder à tel type d’images sur tel type de support, ce n’est pas parce qu’on veut restreindre leur liberté, c’est parce qu’on veut les protéger. Et cette dimension-là, ce sens-là qu’on peut donner à un cadre, ce n’est pas par la loi qu’on y arrivera, c’est vraiment dans la proximité et par l’action de tous les acteurs qui sont en contact avec les familles et les enfants. »

Jacques-Alain Bénisti souhaiterait que les dirigeants de la planète prennent le problème à bras-le-corps :

« Il faut que tout le monde se réunisse ! Les Américains, de qui viennent un grand nombre de ces réseaux, sont les premiers à souffrir de la situation. Il faut, quand on réunit les chefs d’État, que ce soit un vrai sujet. Et s’il y a vraiment une décision au niveau des 20, on va faire en sorte de faire la chasse à ce genre de réseau, si tout le monde s’y met, on y arrivera. Aujourd’hui les réseaux sociaux sont une gangrène. Ils peuvent faire beaucoup de dégâts. On parle beaucoup des problèmes de harcèlement. Ça peut conduire un enfant à se suicider. Avant on n’avait pas ces réseaux. On voyait tout de suite un enfant qui avait un problème avec un autre, on essayait de le résoudre On les punissait tous les deux. Sauf que là on ne voit plus. Et ça peut faire des dégâts colossaux. Ça peut se traduire ouvertement dans la classe et là c’est aux enseignants de le signaler et de prendre très au sérieux ces problèmes de harcèlement. »

Effectivement, à côté du coup de couteau pour tuer l’autre, il y a une façon plus subtile encore de le détruire, c’est de le pousser au suicide par le harcèlement. Et là encore, les événements se déroulent hors du regard des adultes. Sans rencontrer d’autres limites que celles qu’ils se donnent, les adolescents jouent avec la vie de leurs camarades en vase clos.

La mort ne signifie plus rien

Mais ont-ils conscience de jouer la vie de leurs camarades ? Le phénomène des rixes laisse entrevoir un manque total d’empathie à l’égard de la souffrance de l’autre. Zakaria Harroussi fait ce pénible constat :

« Enlever une vie, c’est quelque chose. Maintenant, ils t’enlèvent une vie, ils sont fiers. Ils flambent au placard “Moi j’ai tué”. Ils se prennent pour des Sicarios. Ils ont perdu le sens de la vie. Ils prennent un peu de protoxyde d’azote. Ils commencent à gonfler les pec. Il y a même pas deux mois de ça, il y a un petit jeune qui est mort ; c’est son pote qui lui a tiré dessus. Ils étaient tous sous ballon, sous alcool aussi. Ils voulaient aller tirer sur les mecs de Cambrai. Manque de bol son pote lui a tiré dessus par erreur ! Ils meurent de plus en plus jeune. Ça veut dire que pour eux elle ne coûte rien, la vie ? Avant il y avait le business, il fallait vraiment qu’on te cherche pour que tu sois violent. Mais là, c’est que de la violence gratuite. Et quand ils sont en meute c’est encore pire. Maintenant ils volent des montres, ils agressent des gens, et c’est vraiment de la crapulerie. C’est de la méchanceté gratuite. Ils volent des personnes âgées. Des trucs dégueulasses. Ils n’ont plus le respect de l’humain. Il n’y a même plus l’échelle entre le grand et le petit. Avant tu respectais l’ancien, maintenant c’est fini. »

Ce manque d’empathie qui amène certains jeunes à des actes d’une grande perversion semble s’accompagner d’une perte du réel, qui peut sans doute être imputée à l’abus de scènes violentes dans les jeux vidéos, ces jeux où si l’on meurt, on ne meurt pas vraiment. On fait “reset” et la partie reprend. Sauf que dans la vraie vie, comme dans les boîtes de nuit, “Toute sortie est définitive”.

Damien Z. pense qu’Internet est responsable de cette perte d’empathie :

« La venue d’Internet, depuis dix ans, a fait reculer la capacité empathique de la jeunesse d’une façon délirante. Ces jeunes-là se disent “Je t’aime” par texto avant de se tenir la main. Ils ne voient pas le visage de l’autre quand ils sont en train de l’insulter. De la même façon que les gens qui conduisent se comportent moins bien que les gens qui marchent. Il y a une perte d’humanité complète. J’en suis persuadé. Encore une fois, pas de tous, mais je suis persuadé qu’avec Internet on n’a pas pris le bon virage. »

Zakaria Harroussi constate cette évolution inquiétante chez ces jeunes :

« Il y a une perte de réel. Quand tu vois des petits prendre un ballon de protoxyde d’azote pour aller tirer, c’est que dans leur tête ça ne va pas. Je ne sais pas comment ça va se finir tout cela. Je ne suis pas défaitiste mais en tout cas on est mal barré. Les jeunes regardent les séries, les films, et ils veulent faire la même chose dehors. »

Mais, indépendamment de la violence des écrans, les jeunes n’expriment-ils pas une violence dont ils ont été victimes dans leur foyer, ou dont ils ont été témoins entre leurs parents ? Pour Zakaria Harroussi il y a de la violence dans beaucoup de familles :

« Avant de subir la violence des écrans, il a peut-être vu sa mère, son père, se taper dessus. Il a peut-être assisté à des violences conjugales. Ça se répercute sur lui. Peut-être que son père l’a frappé. De toute façon, un enfant ne devient pas violent comme ça, gratuitement. C’est qu’il y a un truc qui l’a traumatisé. En fait souvent dans ces bandes, il y en a un de violent et le reste c’est des suiveurs. »

La mauvaise influence du rap

Pour Moussa Konaté, le rap a sa part de responsabilité dans la montée de la violence chez les jeunes :

« Pour moi, ce qui leur monte le plus à la tête, c’est le rap. Maintenant, la jeunesse n’écoute que du rap. Ils passent pour des “gangsta”. Le rap les rend fous. Ils se prennent pour des Noirs américains dans les ghettos. Les Etats-Unis, ça tire, ça plante. “Moi j’ai pas peur”. Les rappeurs se défendent : “Ce qu’on dit, on ne le fait pas”. Il y a plein de rappeurs qui s’inventent des histoires. Ils font ça pour gagner de l’argent et ce n’est pas forcément vrai. Mais les jeunes le gobent. Il y en a plein qui écoutent cette musique et qui ne comprennent pas ça. Le rap a pris de l’ampleur et les gens sont matricés par ça. Tu te mets dans un personnage en fait. »

Damien Z. s’interroge aussi sur l’évolution récente du rap :

« Aux Lilas, il y a tout une scène de rap qui est hyper productive avec des dizaines de milliers de vues sur YouTube. On regarde ces clips, on voit qu’il n’y a que des jeunes hommes, qui font des gestes hyper-violents, des gamins de douze ans qui font mine d’en égorger d’autres. Et je me suis posé la question : c’est quoi la finalité de toute cette posture ? Quand les clips de rap ne sont pas faits par des professionnels qui racontent des fictions, mais par ces jeunes-là qui disent “Ma fierté c’est d’être des Lilas, une ville où on en butte d’autres” là, on n’est plus du tout dans la fiction. Le rap français est très violent. Il est beaucoup sur ce registre de la glorification, de l’économie parallèle, du fric. »

Et les filles dans tout cela ?

Le rôle des filles est essentiel dans les rixes inter-quartiers. Elles font elles-mêmes partie des bandes, comme Patricia Nubul le souligne :

« Il y a aussi beaucoup de filles qui sont dans ces histoires, maintenant. Nous, à l’époque, ce n’était pas aussi violent. Aujourd’hui, les filles sont limite pires que les garçons, on le voit par le langage, notamment. Les filles, c’est comme des garçons maintenant. Leur façon de s’habiller…. les tenues sexy… le maquillage… on n’était pas dans ça à l’époque. On avait des bagarres entre filles mais c’était des bagarres banales. »

Pour Moussa Konaté le comportement des filles a évolué récemment :

« Franchement les filles, ça s’est calmé un peu. Parce qu’à un moment donné, les filles aussi ça commençait à prendre de l’ampleur : des bandes de filles qui se comportaient comme des garçons. Elles arrivaient en moto, en scooter, “Ouesh Ouesh”. Ça abusait. Parce que parfois ça part d’un réseau de filles. Telle fille qui a dit ça, telle l’autre qui a dit ça. Après ça dégénère. Mais, maintenant, les filles, c’est apaisé, rien à voir avec les garçons. Elles ne traînent plus dans les quartiers. Elles sortent du quartier. Elles sont maquillées, elles se prennent pour des grandes filles. Tu vois une fille de douze ans, tu te dis elle a quinze ans ou vingt ans. Peut-être que les parents ont beaucoup investi par rapport aux filles, pour éviter qu’elles traînent trop. »

On a vu plus haut avec le récit de l’agression de Kewi Yikilmaz que les filles peuvent jouer les informatrices et renseigner les agresseurs sur les déplacements de telle ou telle cible.

Mais la volonté “d’épater les filles” n’est pas étrangère à certains forfaits. On peut dire que l’attrait de certaines filles pour les “mauvais garçons” joue un rôle dans le phénomène. Elles ne sont pas pour rien dans la construction de la réputation des agresseurs et, plus ou moins consciemment, distribuent des gratifications qui rehaussent leur estime d’eux-mêmes.

Peut-on quitter facilement ces nouvelles bandes ?

La récit d’Henri a montré que les bandes exercent une forte pression sur leurs membres pour qu’ils restent solidaires. Est-il donc impossible de sortir d’une bande ? Pour Zakaria Harroussi, la réponse est clairement non, mais c’est une question de caractère individuel :

« Un mec fort d’esprit ne tombe pas dans ces bandes. S’il traîne avec eux c’est que ça l’arrange aussi. Peut-être qu’il veut fumer son petit joint gratuit, aller peut-être en soirée, rigoler un peu. Mais un mec qui a vraiment envie de s’en sortir, il leur dit “Au revoir les gars, à plus tard”. C’est trop facile de rejeter la faute sur les autres. Personne n’est marié avec qui que ce soit. Je parle pour le quartier que je connais bien, le 19e. Tu as envie de réussir, tu peux t’en sortir. Et je vais même aller plus loin, les anciens, ils poussent ces jeunes-là à s’en sortir. “Reste pas avec eux, gâche pas ta vie, va de l’avant”. Parce que quand on voit comment ils terminent la plupart, c’est pas des exemples. Si demain tu veux t’en sortir, même s’il faut aller te battre contre eux, tu te battras contre eux. “Moi je suis un homme et je ne reste pas avec vous. Vous n’avez rien à m’apporter à part des problèmes”. »

Et la question d’éventuelles représailles est vite évacuée :

« Pourquoi il y aurait des représailles ? “On ne se doit pas d’argent, je ne t’ai pas piqué ta femme. Y’a rien”. Si un jeune reste c’est qu’il est faible d’esprit. Il veut être avec eux, en fait. Mais un mec intelligent qui sait que ses parents cravachent pour lui, il va leur dire “Ecoutez les gars, merci, mais chacun sa route”. Il faut arrêter de dire que ces jeunes-là sont des victimes. Chacun a le moyen de se battre. Et si demain ils vont t’embrouiller, tu vas te plaindre à un ancien, l’ancien va aller leur dire “Écoutez les gars, vous le laissez tranquille”. Ou tu vas te plaindre à tes parents. Dans les quartiers, tout le monde se connaît. Il y a encore le respect. peut-être pas à leur niveau à eux, parce qu’à leur niveau, il n’y a plus de respect, il n’y a plus de limite, mais voilà ils ont des grands frères, ils ont des parents. On se connaît tous. »

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Nous sommes donc bien face à un phénomène nouveau qui diffère de ce que l’on a connu par le passé essentiellement parce que les écrans rendent les auteurs d’agressions plus précoces et plus violents, les coupent du réel et les isolent des adultes. Il est donc essentiel que les parents redoublent de vigilance sur l’usage que font leurs enfants d’Internet et surtout des réseaux sociaux. En espérant que les responsables politiques prendront conscience que ces nouveaux outils de communication sont en train de modifier en profondeur les relations interpersonnelles de la jeunesse et se décideront à prendre des mesures.






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