Des meurtriers de plus en plus jeunes, de plus en plus déterminés, de plus en plus armés, de mieux en mieux organisés, aux mobiles irrationnels, des adultes désarmés, il y a de quoi s’inquiéter… et il est urgent d’agir car le phénomène, circonscrit jusqu’à présent à la région parisienne, semble se répandre en province.
La bonne nouvelle est que des solutions existent et elles sont de bon sens. Elles s’organisent autour de trois grands axes : créer du lien, valoriser ces jeunes, agir le plus tôt possible.
Créer du lien à l’extérieur et casser du lien de l’intérieur
L’un des drames de ces quartiers est le manque de mouvement. Du fait de leur situation sociale, les habitants sont en quelque sorte cloués sur place. Les jeunes sont complètement perdus dès qu’il dépasse le coin de leur immeuble. D’où l’impératif que les jeunes de différents quartiers, de quartiers “ennemis”, se rencontrent et mènent des activités ensemble.
Moussa Konaté a ainsi emmené en séjour à La Toussuire, une station de sports d’hiver de Savoie, des jeunes qui se faisaient la guerre :
« Chez nous, à Villiers, il y a eu trois ou quatre jeunes qui ont reçu des coups de couteau. Un a même failli avoir le poumon percé ! Avec un grand du quartier des Hautes Noues, on a contacté deux grands du quartier de l’autre côté, le Bois-l’Abbé. On s’est réuni. On s’est dit, ce problème-là il ne faut pas que ça continue sinon tôt ou tard il y a un jeune qui va mourir.
On a pris les jeunes concernés. On les a emmenés dans une structure neutre, on leur a parlé. Et on a décidé de faire un séjour avec eux, à La Toussuire, à sept heures de route. On a loué un mini-bus de chaque côté, deux médiateurs dans chaque mini-bus et des éducateurs de rue. On a fait deux cents kilomètres, on s’est dit on va aller prendre un café et on s’est arrêté dans une station-service. On a décidé de les laisser. Ils peuvent pas se taper, parce qu’à deux cents kilomètres ils ne peuvent pas rentrer chez eux. On est resté une demi-heure dans la station-service. Il y en a un de chez nous qui aime bien discuter, il est pas trop dans les embrouilles, lui, mais on l’a pris, on l’a sélectionné exprès, parce que c’est quelqu’un qui parle beaucoup. C’était quelqu’un qui pouvait apaiser la chose. Ç’a été vraiment froid. Et on est reparti.
On arrive à la destination. Villiers avait sa chambre, Champigny avait sa chambre. On déjeunait tous ensemble. Mais ce qui m’a frappé, franchement, c’est quand, deux ou trois jours avant de partir, un jeune a dit à un autre : “Tu sais quoi ? C’est moi qui t’a planté”. Ça voulait dire que les choses étaient devenues conviviales entre les deux groupes. C’est quelque chose qui marque. De dire entre quatre yeux, “C’est moi qui t’a planté”. Et l’autre lui répond : “C’est moi qui t’a balafré”. L’abcès a été crevé et depuis cinq mois, grâce à ça, il y a eu des meneurs qui ont pris les choses en main, et il n’y a plus jamais eu de coups de couteau entre le Bois-l’Abbé et les Hautes Noues. Sinon avant c’était la guerre tous les jours. »
Penda insiste sur l’importance de nouer le dialogue, entre les parents, mais aussi entre les jeunes eux-mêmes :
« Le remède, c’est toujours le dialogue, le dialogue et le dialogue. Parce que je ne vois pas d’autre moyen, il faut forcément les mettre ensemble, qu’ils arrivent à comprendre qu’ils sont la même chose. “Quel que soit le quartier d’où vous venez, vous avez les mêmes objectifs, vous avez les mêmes droits”. »
Pour Zakaria Harroussi, la clef est bien de créer du lien :
« Créer du lien avec les communautés, les différents quartiers, les institutions, parce qu’ils ne se connaissent pas. Il y a une barrière. Entre communautés, entre institutions, entre quartiers. Un dit “Moi j’habite Villiers”, l’autre dit “J’habite Champigny”. On ne se connaît pas, je veux pas le connaître. Il y a un moment, t’es obligé de te connaître. Il y a différentes façons de créer du lien : organiser des fêtes de quartier, organiser des séjours, des matchs de foot, des combats de boxe, des tournois de basket. Tu prends des jeunes de différents quartiers, tu les envois à la campagne, faire de l’équitation. Il y a plein de façons de créer du lien. Sauf que personne ne veut bouger. Même les institutions, ça les arrange, je pense. Chacun reste à sa place et comme ça il n’y a pas de bruit. Quand on a organisé le tournoi, les institutions nous ont dit : “S’il y a un problème, c’est pas pour nous, c’est pour vous”. Même eux ils ont peur. Créer du lien, fédérer. Et même si tu veux pas fédérer avec les quartiers, tu fédères avec les associations. pour commencer. Nous, dans le 19e, on va créer une fédération pour créer du lien avec différentes associations du 19e. Histoire que le 19e soit un seul 19e. L’Etat subventionne derrière. Et même il y a des fonds privés. Il y a des solutions. Voilà, il faut créer ce lien, il faut être derrière eux. Les faire se connaître, les faire voyager ensemble. Surtout que les parents se connaissent entre eux. C’est pas comme s’il n’y avait aucun lien. »
Jacques-Alain Bénisti souligne l’importance de ces liens qui sont créés lors des rencontres :
« Il y a des voyages qui sont organisés avec les deux populations qu’on mêle, donc il y a des liens d’amitiés qui se créent entre les deux et qui se développent ensuite. Et lorsqu’il y a un problème entre les deux, ceux qui ont développé ces relations amicales sont les premiers à dire “Voilà, on va essayer de faire en sorte que cela ne s’envenime pas, pour un problème de fille. ou un problème de drogue”. »
Mais créer des liens ne suffit, Zakaria Harroussi préconise dans le même temps de casser les liens toxiques qui soudent les membres des bandes :
« À l’adolescence, les jeunes essaient d’appartenir à un groupe et ça se fait au collège. Par exemple, à Danube, dans le collège, c’est que des mecs de Danube. Du coup ça crée des amitiés. des alliances. Oui, je pense que les pseudo bandes se créent à partir de l’école. C’est pour ça qu’on souhaite intervenir aussi dans les collèges pour casser ce phénomène-là. Dans un quartier un mec de la tour A va pas forcément côtoyer un mec de la tour Z mais au collège, c’est son camarade. On vient de la même cité, on reste ensemble, c’est possible. Je pense que les profs peuvent casser ce phénomène de bande, par exemple : “Tu es resté avec lui toute l’année en 6e, eh bien l’année prochaine, en 5e, on ne te met pas dans la même classe que lui”. Tu casses ce lien-là. Pareil pour les surveillants. Quand ils sont dans la cour, ils voient les mêmes qui traînent toujours ensemble. Le professeur, lui, il donne son cours, il va peut-être voir une amitié avec Untel ou Untel mais pas plus, ça reste dans la classe. Est-ce que les surveillants font des signalements ? C’est plus un confident qu’un mec qui va casser la bande. Le surveillant veut qu’il y ait la paix dans la cour. S’il crée une tension, ça ne l’arrange pas. Du coup il laisse couler. Nous, à l’époque, je ne sais pas si ça se fait toujours, il y avait beaucoup de policiers qui intervenaient dans les collèges, avant les fêtes de 14 juillet, avant les vacances… Ils essayaient de créer un lien et casser cette tension de violence.
Quand je dis récréer du lien, c’est faire intervenir des mamans dans les collèges. Je sais que dans le 19e ça se fait maintenant. Il y a des mamans qui ont perdu leurs enfants pendant les rixes, ils les font intervenir dans différents collèges. Il faut leur rappeler : vous êtes des jeunes, l’avenir est devant vous. Les gens ne se connaissent pas, les associations elles-mêmes ne se connaissent pas. Les associations parfois ont même peur d’aller dans un quartier. Même les policiers. Je ne dis pas qu’il faut remettre la police de proximité, ce serait mon souhait. mais au moins un référent qui va parler aux jeunes. Regardez : on en arrive à caillasser des pompiers. Le pompier, il vient sauver tes parents, il vient sauver tes proches, c’est grave quand même ! Même les politiques, ils faut qu’ils redescendent un peu, qu’ils aillent dans ces quartiers-là. Pas que pendant les élections… »
Plusieurs témoins ont évoqué le Service militaire. Il avait l’avantage de brasser les populations à un âge où il est important de s’ouvrir à d’autres vécus, à d’autres façons de voir le monde. Il n’existe plus. Et Zakaria Harroussi le regrette :
« Ç’a été une erreur de supprimer le Service militaire. Tu entrais dedans, tu ressortais avec des permis. Au moins, tu pouvais aller travailler. On t’apprenait l’histoire de la France, l’amour pour la France… Je ne sais pas ce qu’ils ont fait, nos politiques, mais en tout cas, ils nous ont mis dans un sacré merdier. Surtout que maintenant l’armée est en galère, ils font des campagnes de recrutement ! »
Il est donc urgent de le remplacer par des actions qui ont le même objectif, tirer les jeunes de leur quartier, les sortir de leur zone de confort, les confronter à d’autres jeunes, d’autres villes, d’autres milieux, d’autres visions. Bref, les ouvrir aux autres.
À l’époque où il était député, Jacques-Alain Bénisti avait imaginé des structures, les EPIDE, tenues par d’anciens militaires et des éducateurs spécialisés, qui s’inspiraient du Service militaire. Ces EPIDE ont été créés et ont aujourd’hui un taux de réussite de 90 % :
« On pose aux enfants une question au départ : “Qu’est-ce que tu veux faire ?” Le gosse dit “Bah, c’est la première fois qu’on me pose la question. Moi j’aimerais bien faire pâtissier”. “Tu veux être pâtissier ? Très bien, tu seras pâtissier”. On engage avec lui une remise à niveau scolaire puis on va l’orienter dans le métier qu’il souhaite. Ils sort avec un diplôme et il trouve des emplois puisque l’EPIDE a des parrains qui vont le prendre en stage. Et le gamin est sauvé. L’EPIDE est aujourd’hui la solution. J’ai visité les vingt-deux EPIDE de France. J’ai questionné les jeunes. “Est-ce que vous vous sentez bien ? Qu’est-ce qui ne va pas ?” La plupart disaient : “Bah nous, ce qui nous embête, c’est de revenir le week-end. Parce qu’on revient dans la cité”. J’ai ouvert le débat. L’éducateur spécialisé m’a dit “Non, Monsieur le Député, on les renvoie dans les cités pour qu’ils essaient d’inciter les autres à venir à l’EPIDE”. C’était évident. Seuls les jeunes qui en faisaient partie pouvaient dire “Tu sais, c’est très bien…” Ils font beaucoup de sport. ils se lèvent à six heures du matin : lever des couleurs, lever du drapeau. Marseillaise. Tout le monde en uniforme. Il y a des règles. C’est évidemment l’armée qui tient l’établissement et les éducateurs spécialisés sont là pour l’aspect de revalorisation de la personne et le mélange des deux fait en sorte qu’on arrive à des résultats. »
Déconstruire les liens toxiques, construire — ou reconstruire — des liens positifs, cela semble un élément clef de la solution pour nos témoins.
Des adolescents à revaloriser
Mais cette ouverture ne suffit pas. Il est essentiel que les auteurs de rixes trouvent d’autres moyens de se valoriser que d’agresser les jeunes du quartier d’en face.
Le sport est une ressource importante dans cette démarche de (re)conquête de l’estime de soi. Moussa Konaté, qui est aussi entraîneur de boxe, ancien champion du monde de boxe thaïlandaise, peut en témoigner :
« Encore cette semaine j’ai récupéré dans mon club pas mal de jeunes qui sont vraiment ancrés dans les rixes. J’ai pris un meneur et maintenant, tout le monde vient… Alors qu’avant il n’y avait personne qui venait de sa bande. On a fait un déplacement à trois heures d’ici, ils ont pris leurs voitures, ils sont allés là-bas. Pour aller à Paris, personne vient, et quand il s’agit de trois heures, les gars viennent. Ça joue beaucoup. Dans les quartiers, il y a des meneurs positifs et des meneurs négatifs. Moi je dis à quelqu’un qui s’entraîne au club : “Maintenant tu prends l’étiquette du club, tu véhicules l’image du club. Je n’ai pas envie que tu salisses mon nom”. C’est ça qui fait que j’arrive à les accrocher. La boxe permet de replacer des valeurs et de montrer qui tu es. Tu dis que t’es chaud avec des armes, maintenant on va monter sur un ring. “Tu as perdu ? Tu la fermes maintenant”. La notion de victoire, la notion de défaite, la notion de se remettre en question. La boxe ça remet les choses en place. Tu travailles sur l’effort. Quand tu gagnes, tu rentres chez toi, t’es pas fier ? Tes parents ils savent que tu fais de la boxe, ils te voient t’en sortir, t’es canalisé, t’es fatigué, t’es lessivé. T’as envie de parler à personne. T’es pas mieux comme ça ? S’il y a une bagarre, t’es le premier à arrêter la bagarre. Franchement, j’ai beaucoup de discussions avec ces jeunes-là. J’ai vécu dans le quartier, j’ai vécu dans les embrouilles, j’ai pris des coups de couteau, je me suis battu, j’ai tout fait. J’ai de la chance, c’est la boxe qui m’a sauvé. Parce que sinon c’est soit la prison soit le cimetière.
Le jeune que je suis, ça l’aide beaucoup. On est parti boxer à Tours. Il est venu. Il m’a dit “Moussa, je veux reboxer parce que j’ai perdu”. Pourquoi il a perdu ? Parce qu’il a boxé contre un militaire qui est venu avec toute sa compagnie. Un militaire, il se bat à la mort, il n’aurait pas lâché. Et tant qu’il n’est pas mort, il ne va pas lâcher. C’est ça être fort mentalement. Après, c’est un travail de longue haleine, de confiance, parce qu’il faut vraiment qu’ils aient confiance en toi. Il faut qu’ils sachent qu’ils peuvent se livrer. »
Mais Moussa Konaté reste lucide. Tous les animateurs de clubs sportifs ne se sentent pas investis de la même mission :
« Tu peux avoir un club, mais est-ce les gens qui tiennent le club connaissent le quartier ? Est-ce qu’ils connaissent les problématiques ? Et souvent ces gens-là, s’ils voient le problème, ils ne veulent pas s’en mêler. Ils préfèrent pas voir ça. Moi je travaille dans ce milieu-là. Sinon, qu’est-ce que je vais me prendre la tête avec des problèmes. Ça joue beaucoup aussi. »
Pour Penda, cela ne sert à rien de faire la leçon à ces jeunes. Il faut essayer de les accompagner :
« Dans ces bandes, il faut cibler les jeunes qui veulent s’en sortir et les accompagner à trouver du travail, à trouver des formations. Et les connaître aussi, discuter avec eux. C’est dans la discussion individuelle qu’on les comprend, qu’on arrive à mettre du sens sur les mots qu’ils emploient. Les parents nous proposent d’accompagner leurs enfants. On essaie de discuter avec le gamin, de comprendre sa situation, pour trouver des formations, si, par exemple, il est dans un métier qu’il n’aime pas, on essaie de creuser tout cela pour trouver des solutions derrière. Il ne faut pas juste aller voir le gamin et lui dire “Je ne veux pas que vous tourniez dehors”, s’il n’y a rien derrière… Il faut qu’il y ait des choses concrètes derrière. Si le gamin cherche une formation et qu’il la trouve, il va se démarquer du groupe. Il va arrêter de faire des c… Parce qu’il ne veut pas perdre son emploi… »
Beaucoup de jeunes se sentent rejetés parce qu’on ne les écoute pas. On les oriente parfois dans des filières professionnelles qui ne leur conviennent pas constate Penda :
« Quelqu’un qui a trouvé une bonne orientation, qui a une bonne scolarité, qui a un bon impact dans son école, qui aime ce qu’il fait, en général, il ne va pas dériver. Souvent on entend : “J’ai fait ça parce que j’avais pas d’autre choix. On m’a mis là mais ça ne m’intéresse pas trop”. Si tu vas à l’école pour faire un parcours professionnel que tu n’aimes pas, ça ne te donne pas très envie d’aller à l’école. »
Elle propose de développer davantage la formation en alternance et les stages en entreprise.
« Il faut mettre beaucoup plus le paquet sur ces formations. Mais c’est encore trop restreint. Quand le jeune n’a plus besoin d’être influencé dans la rue pour avoir de l’argent, il va travailler, il va avoir sa formation, il va avoir son argent. Si le jeune gagne sept cents euros, ça lui suffit largement pour s’acheter les affaires qu’il veut. Ceux qui travaillent dans la plomberie, par exemple, ils ne trouvent pas de patrons, ils abandonnent. Un de mes fils a fait une formation de carrosserie. Il a eu son CFA de carrosserie, mais il est allé dans le bâtiment parce qu’il n’a pas trouvé de patron. Il a perdu deux ans pour avoir son diplôme et au final, ça ne lui a rien permis. Si tu tombes sur un jeune fragile du cerveau, il va se mettre en colère. Tout ça, ça les travaille. Ils se disent je suis un rejet de la société, on ne veut pas de nous. Ils emploient des mots comme ça, alors que ce n’est pas le cas. Il faut qu’il y ait une convention signée avec les patrons, pour qu’ils acceptent les jeunes en stage. Même en stage gratuit dans le cadre de la scolarité ils refusent de les prendre. Déjà, s’ils comblent ça, ça soulage beaucoup d’enfants. Les enfants souffrent de pas trouver de stage. Et le bac joue beaucoup sur les stages. Avoir son bac, c’est très important. »
Mais pour aider les jeunes à trouver des stages ou des emplois stables, il est sans doute nécessaire de leur apprendre les “codes” du monde du travail, c’est-à-dire en fait les “codes” du monde extérieur à leur cité. Frédéric Descrozaille juge ce travail indispensable :
« Il y aussi des acteurs d’entreprise qui savent faire ça, qui n’ont pas peur d’aller à leur contact et qui leur parlent franchement sur ce que c’est que de se lever, d’honorer un rendez-vous sans être en retard, la façon de se tenir et de dire bonjour et d’engager une relation et de donner des codes de langage et d’expression corporelle, vestimentaire, etc. qui sont les bons. Mais cela suppose aussi que ces acteurs-là fassent un travail du côté des entreprises pour les ouvrir. »
Certes, les métiers traditionnels attirent de moins en moins les jeunes. En revanche les métiers modernes liés à la communication et au divertissement offrent des perspectives intéressantes selon Frédéric Descrozaille :
« Je pense par exemple à ce que fait la classe alpha à l’Institut National de l’Audiovisuel à Bry-sur-Marne. Cette école est absolument remarquable, et ce que fait son directeur avec ses équipes est vraiment génial. Ils accueillent des gamins qui viennent d’un petit peu partout. Vous vous retrouvez avec des classes avec des gamins qui ont décroché au collège, qui n’ont même pas leur bac ; vous avez des étudiants qui ont plus ou moins échoué en suivant des études post-bac — en fait ils se sont rendu compte que ce n’était pas leur parcours — qui apprennent à ne pas avoir honte, à parler de leur parcours, à prendre la parole en public, parce qu’ils ne sont pas jugés, et qui sont en train d’apprendre tous les métiers du cinéma. Les formations sont certifiantes, qualifiantes. Avec une valorisation de leur propre réseau, de leurs repères culturels. Il y a quelque chose qui n’est pas à perdre du vue, qui est à valoriser.
Je pense aussi au film de Kery James, “Banlieusards”, qui a été tourné au Bois-l’Abbé. La valorisation de ce quartier est quelque chose de génial parce que parmi ses 10.000 habitants, il y a peut-être cinquante familles dans lesquelles on va trouver des délinquants, mais c’est une toute petite minorité. On en entend beaucoup parler. Mais l’ensemble des gens qui vivent là, ils aiment leur quartier. Ils y vivent, ils y font leurs courses, ils s’y côtoient. Ils s’y parlent.
Sortir de ces quartiers et accéder à ce que peut vous offrir la société comme parcours de vie, d’épanouissement, personnel ou professionnel, ça ne se fait pas en cassant tous les repères qui sont créés sur place. Il y a aussi des choses à valoriser. Là, il faut vraiment des acteurs qui connaissent la cité, qui y travaillent. C’est pour cela que je parle de la mission locale, de la classe alpha à Bry-sur-Marne, des réseaux associatifs, parce que ce sont des acteurs qui connaissent les gens qui établissent des contacts de personne à personne, sans jugement, sans commisération, sans condescendance, c’est parce qu’il y a ce climat de confiance de fond qu’on peut déconstruire les mauvais modèles et faire briller ce qu’il y a à l’extérieur. »
Pour Damien Z., la valorisation par l’action doit être aussi un moyen de donner à ces jeunes le sens des responsabilités :
« On a tous besoin d’aventure. Une aventure professionnelle, une aventure amoureuse, une aventure militante. L’aventure, en tout cas, et une forme de responsabilité, il y a une adversité, il y a des challenges à surmonter. Dans la façon dont on conçoit notre intervention à destination de ces jeunes-là, on n’a pas assez pris en compte le fait de leur trouver des aventures utiles. Car il y a une crise de la responsabilité. Ces jeunes-là ne se sentent pas responsables, n’assument aucune responsabilité, pas même d’eux-mêmes. Il faudrait qu’on trouve des aventures à douze ou treize ans, où ils auront un premier sens, léger, de ce qu’est la responsabilité. Il ne s’agira pas de résoudre des problèmes gravissimes. Qu’ils aient l’impression d’avoir réussi des choses même si ce n’est pas dans le cadre scolaire. »
Il est évident que les jeunes qui ont une passion ne sont pas dans ces rixes. Il est donc essentiel que la fonction narcissique, tellement active au moment de l’adolescence, trouve à s’employer dans des activités positives.Comme on le verra plus bas, ces moyens ne résoudront pas les cas les plus graves. Mais ils peuvent sauver la plupart des suiveurs et “limiter la casse”.
S’y prendre très tôt
Si on attend l’adolescence pour traiter ces problèmes, on n’arrivera à rien. Car tout laisse à penser que chez les jeunes les plus dangereux, l’adolescence ne fait que révéler, qu’exacerber, un problème qui est apparu bien plus tôt, dans l’enfance.
Aoua Diabley, la mère du jeune Hismaël tué rue de la Roquette, l’a bien compris en découvrant dans quel univers avait grandi le meurtrier de son fils :
« Sa mère souffre comme moi. Quand il y a un mort on pense que c’est seulement les parents de la victime qui souffrent, mais la peine est partagée aussi. C’est une femme que j’ai vue chez moi quand j’ai perdu mon fils, elle était à la marche avec moi, on a fait toutes les actions ensemble mais je ne savais pas à l’époque que c’était son fils qui avait porté le coup. C’est une femme qui est très malheureuse aussi. C’est pas facile non plus pour elle. Elle a sept enfants. C’est une famille polygame, elle est la deuxième femme qui vivait avec le mari dans la même maison que la première. Donc, parfois la délinquance des enfants, ça s’explique aussi. C’est des enfants qui ne sont pas bien encadrés. Il y a toujours des ratés dans les familles et ça joue beaucoup chez ces enfants. Et quand on regarde bien ces enfants, depuis leur enfance, il y a déjà des difficultés. Depuis le primaire. Et c’est à l’adolescence qu’on commence à voir tout ce qui n’a pas marché. Et les parents font comme s’ils étaient surpris alors qu’il y a des choses qui n’ont pas été bien faites. Quand un enfant grandit dans une famille polygame, il se sent frustré. Il y a quelque chose qui ne va pas. Il y a deux mamans qui vivent dans la même maison. Les deux mamans et le papa partagent la même pièce, il y a une injustice. Sentiment d’injustice, de rejet, douleur de voir sa mère souffrir. »
Sans doute aussi faut-il revoir notre approche de la frustration dans un monde où la moindre de nos envies, le moindre de nos désirs, doivent être satisfaits sur le champ.
Damien Z. insiste sur cette question qui lui paraît centrale :
« On a l’impression que toute frustration ou tout facteur de stress est mauvais dans l’éducation. Et je crois que c’est quelque chose de très large qui dépasse le simple cadre familial. Combien d’élèves sont stressés à l’approche du bac, de parcours sup, etc. Moi qui ai fait beaucoup de sport collectif je sais la vertu du stress, je sais aussi la vertu des échecs et on a vraiment une culture où on n’apprend pas aux jeunes à rebondir après la frustration, le refus, le non, etc. Les élèves les plus perturbateurs en classe qui finissent par être les plus violents à l’extérieur c’est les élèves qui refusent cette autorité-là. Au-delà de ce que les familles font, je crains même que l’institution scolaire n’ait pas su trouver l’équilibre après un nécessaire réajustement vers plus de bienveillance. Il y a peut-être un mouvement de balancier qui est allé trop loin. On a besoin de dire aux jeunes “Non, ça c’est l’interdit, ça ce n’est pas possible”. Il faut voir la légèreté des sanctions prononcées en conseil de discipline. pour des faits graves. On a eu un élève qui a mis KO un autre en lui cassant le nez. Ç’a été un vrai débat pour qu’il soit exclu. Il y avait plein de gens qui n’étaient pas d’accord. Est-ce qu’on peut venir au lycée sans la certitude qu’on évincera celui qui cassera le nez de l’autre ? »
Pour lui, la solution est dans une structure qui associerait les différents acteurs en décloisonnant les compétences.
« Je me prends à rêver d’une “haussmannisation” de nos services publics. C’est trop laissé au bonheur la chance. Dans tel coin il y a telle structure médicale, dans tel coin il y a une initiative de la mairie, dans tel coin il y a telle structure pour l’orientation, etc. Et tout cela est éclaté et jamais on bosse ensemble. Moi je rêve d’un lieu où quand un gamin de dix ans a mis une tarte à un autre, on a un enseignant qui va raconter cela à une psychologue qui peut prendre ensuite le temps d’échanger avec la famille, etc. Et que tout cela soit sur un seul et même lieu pour aussi regagner la confiance de notre public, parce que on est vu comme l’État. Si on avait tous ces services sur un seul lieu, ce serait tellement plus simple de tous bosser ensemble. »
Jacques-Alain Bénisti, à l’époque où il était député, avait conçu un projet de loi sur la prévention de la délinquance. Un volet important de son projet concernait la protection infantile :
« J’ai beaucoup travaillé avec Marcel Rufo pour ce projet. Il m’a convaincu que l’éducation se fait entre zéro et trois ans. Le socle de l’éducation. Après il y a la période œdipienne, entre trois et six ans, où on peut rectifier le tir. Mais on ne fait que rectifier le tir. C’est pour cela qu’on met en place des cours de parentalité : comment se comporter à l’égard d’un enfant. Un enfant est dans la chambre, il se met à hurler, la mère va se précipiter : “Qu’est-ce qu’il a ?” Elle va s’apercevoir qu’il a perdu son doudou dans son lit et qu’il se met à hurler. Donc, qu’est-ce qu’elle va faire ? Elle va se précipiter et lui donner le doudou. Première erreur. Parce que dans le mécanisme de l’enfant il va se dire “Tiens j’ai compris, je crie j’ai ce que je veux”. On apprend à la mère à laisser crier son enfant. Mais vous allez lui apprendre à faire un effort pour aller chercher son doudou qui est seulement à dix centimètres de sa main.
C’est très important parce que ces moments entre zéro et trois ans, toutes ces réactions des parents à l’égard de ces enfants, vont créer les comportements de demain. Et puis il se passe des choses dans la famille. Les parents commencent à s’engueuler, des rixes se passent entre les parents, l’enfant assiste à cela, il souffre de ça, et donc quand il va se retrouver dehors il va avoir un besoin d’extérioriser ce qu’il a vu et ça va se traduire justement par de l’agression physique à l’égard de ses copains. Parce qu’il faut que ça sorte. Ce sont des enfants en souffrance, cette souffrance doit sortir. Le jour où les parents se séparent c’est un drame qui peut être très important chez l’enfant. Là, il va penser que tout s’écroule. “Je ne vais plus avoir de parents. Vers qui je vais aller ? Vers ma mère ? Vers mon père ? J’adore mon père. J’adore ma mère, ils vont se séparer. Je ne vais plus les voir”. Donc, c’est un drame. Et dans ces drames-là, effectivement, après, il y aura des effets à l’extérieur. »
Pour le maire de Villiers-sur-Marne, cette souffrance de l’enfant va nécessairement avoir des répercussions sur son comportement à l’école :
« Souvent les problèmes de comportement sont vus par les enseignants : un enfant qui vient d’arriver à l’école, au bout de quelques minutes, il dort. Problème. Pourquoi dort-il ? Parce que ses parents pendant toute la nuit ils se sont tapés dessus, ils se sont engueulés, le gosse n’a pas pu dormir, donc il arrive à l’école, il dort. Bien sûr, ce n’est pas à l’enseignant de régler le problème, parce qu’il n’a pas les compétences, mais il pourrait faire un signalement. “Le petit David, il est là dans ma classe, tous les jours, il dort. Il va accumuler des retards, il va être en décrochage très rapidement, et il va être pointé du doigt parce qu’il a décroché. Va s’ajouter un problème de plus pour lui : “C’est un nul, il ne sait même pas écrire”. Donc, il va être ciblé. Il va être mis dans le fond de la classe, on va lui donner des dessins à faire, pour qu’il ne perturbe pas la classe. Tout cela va rendre l’enfant encore plus agressif.
Dans mon texte, j’avais dit que l’enseignant devait voir si un enfant était agressif pour qu’après il soit examiné par un médecin ou par un pédopsychiatre pour déterminer l’origine de son agressivité, souvent des problèmes familiaux. Le pédopsychiatre va travailler sur l’enfant. Ils savent réparer les souffrances des enfants parce qu’ils ont des moyens médicaux et psychologiques. Mais le problème de comportement se trouvera tout de suite décelé au départ. Malheureusement ma proposition n’a pas été suivie d’effet à l’époque parce que les enseignants ont dit “Non, nous on est là pour enseigner, pour instruire”. »
Cette proposition avait soulevé à l’époque une interrogation car elle pouvait laisser entendre qu’un futur délinquant se détectait dès le plus jeune âge. Or, si tous les auteurs de faits graves dans les rixes ont eu des problèmes familiaux très tôt dans leur enfance, l’inverse n’est pas vrai : tous les enfants qui vivent des situations difficiles dans leur famille ne deviennent pas délinquants. Pour certains enseignants, “signaler” un problème chez un enfant revenait donc à dénoncer un délinquant avant même qu’il ait commis le moindre délit, si tant est qu’un jour il en commette un…
Pourtant on sent bien qu’on touche là au nœud du problème et de sa solution. L’adolescence ne fait que révéler les traumatismes des premières années. Comme ces problèmes sont d’origine familiale, les parents ne sont pas forcément les mieux placés pour les déceler ni les corriger ! C’est pourquoi une collaboration plus étroite entre les enseignants, les psychologues, la police et les acteurs locaux permettrait de soigner le mal à la racine en instaurant un véritable suivi des enfants. Malheureusement, la communication entre les différents acteurs est difficile comme le regrette Jacques-Alain Bénisti :
« Quand on signale aux parents que leur enfant a un problème, ils disent “Non, non, mon enfant il n’a pas de problème. Il est un peu agité mais il n’a pas de problème”. “Mais votre enfant a un problème, donc il y a une cause, est-ce qu’il y a un problème dans le foyer ?”. “Je n’ai pas à vous dire ce qui se passe avec son père. On s’entend plus mais ça ne vous regarde pas”. Donc, on a un rejet des parents, un rejet du corps enseignant et un rejet de l’assistante sociale qui s’occupe de la famille, qui, elle, est au courant mais qui ne veut rien dire. Donc, c’est extrêmement compliqué. Pourtant il faut agir très tôt. Après, c’est trop tard. On ne peut plus rectifier parce que le gamin a déjà son mécanisme intérieur ; il a ses fractures, qu’il a emmagasinées en lui et qui se traduisent par de l’agressivité. Il faut que ça sorte. Devant ses parents il ne peut pas bouger, devant ses enseignants il ne peut pas bouger. Il n’y a que devant ses copains qu’il va pouvoir crier son mal-être et sa souffrance et ça se transforme par des rixes. Tant qu’on ne soigne pas la cause véritablement de ces troubles du comportement, on ne pourra pas vraiment régler ce problème de rixes par la suite. »
Le phénomène des rixes a une base psychologique qui se constitue dans la petite enfance et qui explose à l’adolescence quand la fonction narcissique propre à cette époque de la vie met l’enfant face à ses multiples échecs et le pousse à rechercher une valorisation personnelle dans la destruction de l’autre. Ces difficultés de l’enfance ont le plus souvent une origine sociale : structure familiale instable, échec scolaire, enfermement dans un même quartier, manque de distractions extérieures, exposition à la violence des écrans hors du contrôle des adultes. De sorte que le phénomène ne peut être enrayé que si on le traite “par les deux bouts” : par le suivi individuel des petits enfants, et par l’amélioration de la vie des habitants des quartiers. Sans oublier une action au niveau international pour réguler Internet et spécialement les réseaux sociaux.
