Les racines psychologiques du phénomène des rixes de quartier laissent les adultes désarmés. Il semble bien que les réponses sociales, éducatives, policières, judiciaires ou politiques soient inadaptées. La grande difficulté est que l’école et les parents, qui devraient aider à la résolution du problème, en sont parfois à l’origine… Les politiques de leur côté semblent ne pas avoir pris la mesure de la situation, sans doute par perte de contact avec le terrain. Quant à la police et à la justice, que peuvent-elles faire face à un problème qui relève plutôt du pédopsychiatre… ?
L’école
Beaucoup de professeurs considèrent que leur rôle est d’instruire, pas d’éduquer. De plus, pour l’Education nationale, les rixes ont lieu en-dehors des établissements, ce n’est donc pas son problème…
Damien Z. fait ce triste constat :
« L’argument a toujours été : “Oui mais ça a lieu sur le trottoir, pas dans l’enceinte”. La réponse de M. Blanquer en 2019, suite au mouvement des enseignants autour de Kewi — on avait réussi à faire deux manifestations, avec des marches blanches — a été de dire “C’est une affaire de voie publique”. C’est une affaire d’a posteriori, jamais d’a priori. Qu’est-ce qu’on peut faire avant ? En fait, la difficulté qu’on a par rapport aux pouvoirs publics, c’est qu’ils sont dans une logique de gestion de crise. Il y a plein de gens très estimables soit au rectorat, soit au ministère, qui réfléchissent à ces questions-là, mais je pense cependant qu’on n’en fait pas assez. On peut regretter que certains parents ne font pas ce qu’ils devraient faire mais de fait ils ne le font pas. Qu’est-ce qu’on fait alors ? On se résigne à l’échec ? Je ne pense pas. Il faut juste qu’on ait davantage d’interventions, sans se substituer aux parents, mais au moins pour prendre conscience que le développement psychologique de notre jeunesse depuis vingt ans va de mal en pis. »
Pour lui une des mesures essentielles face à cette recrudescence de la violence, c’est la sécurité dans les établissements scolaires (et autour) :
« On a le droit de venir au lycée sans être inquiété. Les jeunes qui ont participé à la mort d’Aboubakar et à la mort de Kewi, le vendredi après-midi, étaient systématiquement devant l’entrée du lycée. Et beaucoup de jeunes femmes scolarisées disent : “Moi je ne me sens pas sereine. Ils sont là, ils font les malins”. En fait les bandes sont devant et restent là. Ali, qui est en attente d’un deuxième jugement et qui a déjà fait six mois de prison parce qu’il avait quinze ans au moment du meurtre de Kewi, attend un jugement à dix-huit ans ; mais en attendant il est toujours devant le lycée. Il vient souvent. Et cette ambiance-là n’est pas étrangère à tout un tas de phénomènes. »
Pour Nathalie, c’est à l’école que tout se joue. Elle regrette aussi l’attitude de certains enseignants :
« Ces enfants ont besoin d’être aidés et pas humiliés. Qu’est-ce que vous pouvez espérer ensuite ? À l’école on les traite mal. J’ai vu le carnet de correspondance de mon fils, avec des mots très durs. Mais qu’est-ce que vous espérez avec des mots comme ça ! C’est blessant pour un enfant. Il n’en parle pas, on le voit continuer à jouer mais ça reste dans sa tête. La mère qui part à 5 heures du matin pour aller travailler, pour faire des ménages, quand elle rentre chez elle, est est épuisée. Même si le jeune lui dit que sa maîtresse est en train de l’insulter, elle est fatiguée ; elle lui dit : “Calme-toi”. »
Pour elle, ce rejet dont sont victimes les enfants est pour beaucoup dans le phénomène des rixes :
« Un jour mon fils m’a dit “Maman, à l’école, je n’arrivais pas à faire un exercice et à chaque fois la prof me disait que je suis nul, que je ne ferai rien dans ma vie’. Je lui ai dit “Non ne l’écoute pas”. Mais s’il y a comme ça deux ou trois enfants qui sont rejetés par l’école, surtout s’ils n’ont pas de parents derrière, qu’est-ce que ça va donner… ? Ils commencent à parler entre eux. Il y a un rejet social, un rejet à l’école, après ils créent des bandes. Pour mon fils ça a commencé en CM2. Il devenait un peu dur. Je lui ai dit “Mais qu’est-ce que tu as ? Tu traînes avec qui ?” Il me dit “Non c’est que des amis, c’est rien”. J’ai eu un rendez-vous avec le directeur de l’école. Ça s’est mal passé. Je lui ai dit “Vous êtes dans l’éducation, vous ne pouvez pas minimiser l’enfant. Dès qu’il est petit vous lui mettez dans la tête qu’il est nul, qu’il ne fera rien dans la vie”. J’ai connu ça avec deux enfants, mon fils et ma grande fille. À l’école, ma fille s’est enfermée. Elle ne parlait plus. La maîtresse lui a dit : “Toi, tu vas t’asseoir dans les places des enfants pas intelligents”. La maîtresse a créé des groupes. Ceux qui ne sont pas intelligents ont une carte rouge à mettre sur leur chaise. Lorsqu’un jeune est rejeté parce qu’il n’est pas “intelligent”, il y a souvent une bande qui cherche à l’introduire dans son histoire. »
Mais pour Zakaria Harroussi, le rejet de l’école n’explique pas tout :
« C’est vrai qu’il y a le phénomène du décrochage scolaire mais comme je dis, c’est pas parce que que tu as été rejeté par ce système-là que tu ne vas rien faire, tu vas aller dans le milieu professionnel. On t’a dit que tu n’étais pas bon là mais tu peux être bon ailleurs. Il y a plein d’autres métiers. Mais ils ne le comprennent pas comme ça. »
Malgré tout, Zakaria Harroussi constate une certaine évolution de l’Éducation nationale qui n’est pas très positive à ses yeux :
« Le problème est que maintenant tu peux décrocher juste en claquant des doigts. À l’époque, je me souviens, si tu n’allais pas à l’école, le CPE appelait tes parents, le principal appelait tes parents. Il convoquait ton père. Maintenant, tu viens, tu viens pas, c’est pareil. Après, je ne mets pas tout le monde dans le même sac, mais les profs ont aussi baissé les bras. Peut-être qu’on ne leur donne pas assez de moyens. Et après ces jeunes-là traînent dans la rue. Ils ne vont pas aller à la bibliothèque pour faire leurs devoirs. Ils vont aller traîner de quartier en quartier, de soirée en soirée. Et quand tu erres dans les rues, ça ramène les c… »
Les parents
Dans un très grand nombre de familles, les parents sont dépassés. Le nombre de familles monoparentales est très important et, bien souvent, les parents rentrent du travail épuisés, peu à l’écoute.
Penda décrit bien le désarroi des parents :
« Tous les parents ont du mal à suivre. Ce qu’ils voient à la maison n’est pas la même chose que dehors. Nous, en plus, en tant que parents, quand on s’immisce dans la vie de nos enfants pour essayer de les aider, de les accompagner, ils se posent souvent des questions sur nous en pensant que nous sommes contre eux alors que nous sommes pour eux. Il n’y a pas longtemps, j’ai discuté avec une jeune fille. Je lui ai dit : “Arrêter de penser que quand une personne vous demande de ne plus faire de c… elle est contre vous. Qui est bien d’après vous ? La personne qui vous voit faire des c… et ne vous dit pas d’arrêter, qui vous laisse faire, qui fait comme si elle ne voyait pas, ou la personne qui vous voit faire quelque chose de pas bien et qui va vous accompagner, vous aider à trouver le chemin, un chemin qui peut vous emmener vers le travail, la formation ? Chaque parent est engagé en tant que mère ou père de famille pour essayer de vous mener vers le bon chemin. C’est notre rôle. Des parents ne peuvent pas dire : “Mes enfants sont dehors, ils font ce qu’ils veulent, nous on est à la maison, on dit rien, on fait comme si on ne voit rien”. Ils ne sont pas dans leur rôle. On ne va pas faire des enfants qui finissent leur vie en prison, à cause de bagarres.
Quand les parents se mobilisent, ça limite beaucoup les conséquences. Parce que même les enfants n’aiment pas faire des actes qui vont humilier leur mère ou leur père. Ils savent que quand ils font des choses, ça va forcément toucher les parents. Parce que quand un enfant fait des bêtises, on appelle ses parents. Quand tu es bien, tu appartiens à tout le monde, mais quand tu es mauvais, tu n’appartiens qu’à ta famille. »
Patricia Nubul est elle aussi surprise par l’attitude de certains parents qu’elle rencontre dans ses actions de médiation :
« Je vois des jeunes de dix ou onze ans qui traînent dehors ; les parents ne se posent pas de question. Ils travaillent, ils ne font pas attention. Ils pensent qu’il n’y a pas de danger. Mais si, il y a du danger. Certains croient que c’est comme en Afrique, mais non, ce n’est pas comme en Afrique. Ici, il faut faire attention. Il y a des tout petits de cinq ou six ans qui sont dehors avec leurs frères. Je vois des enfants au parc à 20 heures, ils n’ont pas encore mangé. Les parents ne se demandent même pas où ils sont. Quand tu commences très tôt à traîner avec tes copains, c’est comme ça que tu entres dans la délinquance. Si les parents ne font pas attention à leurs enfants, ça peut aller très vite. »
Il a des parents qui sont débordés. On reçoit des familles en pleurs, des mamans qui ne savent plus quoi faire. Il y en a beaucoup qui ne connaissent pas les réseaux, Internet. Je vois aussi qu’il y a beaucoup de jeunes qui ne respectent pas leurs parents. Il faut voir comment ils leur parlent. Nous, nos parents, on les a toujours respectés avec mon frère, mais là je vois qu’il n’y a plus de limite.
On a peur pour nos enfants. Même si on fait attention, tout va très vite. La télé, les jeux, les livres, les réseaux, il y a tellement de choses… Tu ne t’en sors pas. Eux, ils grandissent dans ça et si tu veux interdire, limiter, c’est compliqué. À la limite, il faut les pister, être tout le temps avec eux, mais tu ne peux pas. Tu ne sais pas comment les protéger de tout cela. »
Zakaria Harroussi a lui aussi constaté l’épuisement des parents :
« Il y a besoin d’un cadre et d’encadrants. Tant qu’il n’y a pas cela, les jeunes sont livrés à eux-mêmes. Mêmes les parents n’ont plus de force. La dernière fois je parlais avec une maman, elle m’a dit : “Qu’est-ce que tu veux que je lui fasse à mon fils, je vais pas le f… à la rue”. Du coup, elle le laisse faire ses c… Elle n’a plus la force. »
Et les grands frères ? Figure culte des années 90, le grand frère n’est plus ce qu’il était ! Il jouait à l’époque le rôle d’interface entre des parents de culture étrangère et la société française. Aujourd’hui, on en est à la 4e ou 5e génération d’immigration, et la question de l’interface ne se pose plus de la même façon. Les grands frères sont eux-mêmes surpris par le comportement des plus jeunes, et tout aussi désarmés.
Mais pour Jacques-Alain Bénisti, les grands frères continuent de jouer un rôle important dans le dispositif de médiation :
« En général les médiateurs que l’on prend, c’est un peu ces grands frères. Ils ont une autorité sur les plus jeunes, quelquefois ils sont passés par la délinquance, ils ont vu que c’était à sens unique, donc ils peuvent avoir ce message au jeune, lui dire : “Tu sais, moi j’ai fait des c…, j’ai même fait de la prison, ça n’aboutit à rien, tu n’as pas d’emploi parce que tu as un casier, etc.” Donc, ils ont un message vis-à-vis des jeunes qui est extrêmement clair. Et ils sont respectés. »
Papaoutai ?
Au fil des témoignages, on s’aperçoit que les pères sont étrangement absents. Où sont-ils ? “Papaoutai ?” pour reprendre le titre d’une chanson de Stromae. Pour Aoua Diabley, la répartition des rôles entre pères et mères est très différente dans la culture française et dans la culture africaine :
« Parfois on ne voit pas beaucoup les papas. Moi je dis, un enfant ça se fait à deux ! Ça se désire à deux et il doit être éduqué à deux. Et souvent les papas sont beaucoup absents dans l’éducation des enfants. Mais même quand ils sont là c’est comme s’ils n’étaient pas là. Ce n’est pas seulement d’être là physiquement, c’est d’être là, investi dans l’éducation de l’enfant. Beaucoup de papas sont absents parce que dans la culture africaine, le papa va chercher l’argent, il s’occupe de la famille, mais c’est la femme qui fait l’éducation des enfants. Dans la culture traditionnelle, la mère ne travaille pas, elle est là juste pour l’éducation à la maison. C’est le papa qui achète tout. Ici, en France, le papa travaille, et la maman travaille aussi. La société française donne plus de droits aux femmes qu’aux hommes. Ça crée cette frustration des papas. Les femmes sont beaucoup plus favorisées que les hommes. C’est le constat que les papas font par rapport à l’éducation qu’ils ont reçue au pays. Ils ne comprennent pas que la mère soit plus protégée que les pères. Dans le pays d’origine, le papa a plus de poids que la mère. Dans les grandes décisions qu’on prend dans les familles, la femme n’a pas de droit sur son enfant. Ici c’est différent. On néglige ce côté-là mais il joue beaucoup. Parce que l’enfant arrive à jouer du papa et de la maman. Est-ce que l’autorité c’est le papa ? Est-ce que l’autorité c’est la maman ? »
En fait, la répartition des rôles entre le père et la mère obéit à des règles subtiles qui impliquent des actions différenciées, comme l’explique Jacques-Alain Bénisti :
« Lorsqu’il s’agit de rixes entre adolescents, les mères sont tout à fait capables entre elles de régler le problème. Quand il s’agit de coups de couteau ou de morts, là on passe à un grade supérieur et les pères, avec les mères, entrent un petit peu “dans la danse” en essayant de résoudre les problèmes. Quand il y a des problèmes graves, on rencontre les pères. Mais je ne rencontre jamais les pères avec les mères. Il y a des réunions avec les mères et ensuite des réunions avec des pères. »
Effectivement, pour le maire de Villiers-sur-Marne, le discours tenu avec le père et avec la mère ne joue pas sur les mêmes registres :
« La mère, on lui dit “Votre enfant a neuf ans. Qu’est-ce qu’il fait dans la rue à 2 heures du matin ? Un jour, malheureusement, je vous le ramènerai, il sera décédé parce qu’à 2 heures du matin il y a une population pas très respectable, ça peut mal se terminer”. Par contre, au père, le message est différent : je lui dis qu’il a une responsabilité d’éducation, qu’il touche des allocations familiales, que s’il est défaillant en matière d’éducation avec son enfant, on substituera cette éducation par un éducateur spécialisé mais par contre, les allocations familiales, on va les donner à l’éducateur spécialisé. Et quand on dit ça au père, il comprend qu’effectivement il y a un risque de voir diminuer ses ressources et la plupart du temps, il vous regarde dans les yeux et vous dit : “Monsieur le Maire, vous n’aurez plus de problème avec mon fils, quitte à l’attacher au radiateur. Et il restera là, il ne sortira plus”. Donc, les messages sont totalement différents. Mais le père nous dit souvent “Le problème d’éducation, c’est la mère”. Et je dis “Ah bon, pourquoi ce ne serait qu’à la mère ? Vous n’avez pas un rôle d’éducateur vis-à-vis de vos enfants ? Quand vous touchez les allocations familiales, c’est pour l’éducation de vos enfants. Pourquoi ce serait seulement votre femme qui aurait cette mission ?” Ce sont les messages qu’on fait passer et qui sont très vite compris. C’est malheureux à dire mais quelquefois c’est la seule manière de résoudre les problèmes. »
Mais Jacques-Alain Bénisti reconnaît qu’effectivement les pères sont souvent absents. Il raconte ainsi cette histoire effrayante au sujet des pères qui sont “au pays” :
« L’autre jour, une gamine de neuf ans s’est fait tuer : un jeune qui avait acheté un gros 4x4 ne l’a pas vue traverser, il l’a renversée et elle est morte sur le coup. Le rôle du maire est d’annoncer à la mère que son enfant est décédé, et donc je suis allé la voir. Il y avait plein d’autres mères africaines présentes. La mère était déjà au courant. Je la vois, elle se jette dans mes bras, “Monsieur le Maire ! Mon enfant ! Il l’a tuée !”. Et je lui dis que je veux voir le père. Elle me dit “Pourquoi ?”. “Je veux voir son père pour discuter avec lui, parce que sa fille a été tuée !”. Elle me dit “Non, ce n’est pas possible, il est au pays”. Je dis “Ah bon !? Mais il va revenir…”. Elle me répond “Pourquoi ? Pourquoi il revien-drait ?”. Après je discute dans le couloir de la maison avec un jeune que je connaissais. Il m’explique que le père a soixante-dix ans, la mère a trente-cinq ans. Ils se sont mariés au pays et il a plusieurs femmes. Il a une trentaine d’enfants. Il n’interviendra pas. »
La police
L’autorité de la police s’est beaucoup dégradée ces dernières années, comme le constate Moussa Konaté :
« Avant, quand un jeune voyait la police ou les CRS, il avait peur. Mais maintenant c’est presque une réputation quand tu te bats contre la police. Pour eux, c’est une fierté. La génération a changé. »
Face à cette évolution, la police évite les quartiers. Patricia Nubul témoigne :
« La police n’entre pas trop dans les quartiers. Il y a les tirs de mortier, les insultes. C’est plus violent qu’avant. Les policiers risquent vraiment leur vie. On travaille avec la Municipale. Ils ne sont pas armés. C’est la Nationale qui intervient ; elle est basée à Chennevières. On a maintenant des réunions avec eux, et c’est là qu’on se rend compte que c’est vraiment difficile. On sait mieux comment ils fonctionnent. Et c’est difficile pour eux. »
Mais la police ne baisse pas totalement les bras pour autant et elle n’hésite pas à aller au contact des jeunes. Frédéric Descrozaille parle ainsi d’une expérience à Champigny :
« Je suis passé ce matin rendre visite au commissariat de Champigny et on a évoqué le cas d’une femme officier de police qui passe son temps dans les classes de Champigny. Quand je vous dis “son temps”, c’est plusieurs centaines de gamins qu’elle sensibilise. Elle va dans les classes en uniforme, sur une optique de prévention. Elle révèle l’uniforme, l’autorité, les symboles, la présence de la police très tôt sous une autre façon, que sur une interpellation ou un fait divers. Elle intervient dans les CE2, CM1 et CM2. Sa présence donne un premier contact avec les gamins, ils voient une officier de police en tenue et ils ont un échange, et je pense que c’est extrêmement utile.
En matière de contact police-population, je peux aussi citer un ancien responsable du RAID que j’ai rencontré, qui a créé une association et qui est spécialisé sur les contacts police-jeunes, et qui fait un travail fabuleux. Ça commence très très tôt. »
La justice
Malheureusement, la justice ne fait plus peur aux jeunes. On a vu que l’assassin d’Hismaël a été condamné à cinq ans de prison. Il encourait sept ans au maximum. Et selon Frédéric Descrozaille, il n’y a pas sur le bureau de l’Assemblée nationale de projet de loi allant dans le sens d’un durcissement des peines des mineurs. Est-ce que cela aurait d’ailleurs une utilité ?
Malgré tout, Aoua Diabley pense que la loi devrait être durcie :
« Je pense qu’il faut augmenter les peines. J’ai vu des jeunes qui ont été impliqués dans la rixe avec mon fils qui ont eu des peines aménagées. Quand ils sont sortis, ils ont fait encore les mêmes bêtises. Ils se sont retrouvés encore en prison. Alors… J’ai vu la mère d’un enfant que je connais, un ami de mon fils, avec qui il jouait au foot, et qui est allé dans la grande délinquance. Elle m’a dit “Oui, mon fils, il est sorti, il a fêté ses dix-huit ans. Une semaine après, il est encore entré en prison”. La première fois où il s’est retrouvé en prison ne lui a pas servi. J’ai vu une mère désemparée. C’est difficile. Les jeunes s’en f… de la justice, ils savent qu’ils sont mineurs, que ça ne va pas loin. C’est des mots qu’on entend des jeunes : à partir de dix-huit ans, tout saute. Je vous dis qu’ils sont conscients de ce qu’ils font. Ils se croient tout permis. »
Damien Z. a raconté que les agresseurs de jeunes se montraient sans vergogne devant la sortie des collèges. La justice n’intimide plus. Au contraire, même, dans la logique ces auteurs de ces rixes, un séjour en prison est plutôt un signe de réussite.
Et les alternatives à la prison n’impressionnent pas davantage les jeunes. Jacques-Alain Bénisti pointe ainsi le bracelet électronique :
« Pour un jeune, le bracelet électronique c’est sa Légion d’Honneur ! “T’as vu j’ai un bracelet. Je suis reconnu par la justice. Je suis un caïd”. »
Mais selon le témoignage d’une personne qui travaille dans une prison, les jeunes qui sont incarcérés à la suite de rixes n’ont pas très bonne réputation dans l’établissement. Ils sont un peu considérés comme des délinquants de seconde zone : non seulement ils s’en sont pris à un jeune comme eux, mais sans aucun mobile. Ni pour le voler ni pour régler un différend. Comme ça. Et en plus, ils arrivent à vingt pour l’agresser. Pas de quoi jouer les héros. Surtout qu’en général ils sont perçus comme étant “nuls en tout”. Leur seul titre de gloire n’en est vraiment pas un pour les autres détenus.
Les politiques
Ils sont sans doute les plus désarmés. Damien Z. dresse un tableau sans concession de l’attitude des partis politiques vis-à-vis de ces violences :
« On a d’abord l’extrême droite qui nous dit “C’est un problème ethnique”. Moi je veux bien l’entendre, mais sur le terrain je vois de la violence qui vient d’un peu partout. Mais quand bien même ce serait vrai, je ne vois pas bien ce qu’ils proposent de changer. Je ne vois pas en quoi ça nous aide de dire ça. Sinon vilipender des gens qui souffrent déjà bien assez de conditions d’étude et de vie assez difficiles. Ensuite la droite nous dit “Où sont les parents ?” Là aussi je veux bien l’entendre. Le problème c’est que les parents parfois, ils sont dépassés, ça peut être un père absent, ça peut être une mère trop occupée… La gauche dit en général “Renforçons l’existant”. C’est la politique du chéquier. Là où je pense que la gauche se plante quand elle dit : on va faire plus dans l’école, plus dans tout ce qu’il y a autour, etc. La société a changé il faut changer la structure du traitement, c’est-à-dire, si on a un mal de tête et qu’on prend du Doliprane, très bien, mais si le mal de tête devient une migraine, ce n’est pas dit que davantage de Doliprane soit la réponse. Il faut peut-être changer le mode d’intervention. »
On a parfois l’impression que tant que ces drames ne débordent pas des banlieues, le politique ne s’y intéresse que pour valoriser son “fond de commerce” habituel.
D’où une certaine impuissance, ou indifférence, des partis. Il n’y a en fait que les élus de terrain, les députés ou les maires, qui se sentent vraiment concernés par ces problématiques. Il arrive en effet que des politiques “mouillent” eux-mêmes leur chemise, à l’image du député Frédéric Descrozaille qui est intervenu lui-même dans des classes :
« C’est un projet que j’ai conduit pendant tout mon mandat, sur une trentaine de classe de CM2 à Champigny et à Créteil, à la demande du rectorat dans les zone REP, pas seulement dans ma circonscription, où je suis intervenu trois fois par classe de CM2 sur un projet d’éducation à la citoyenneté. C’était une forme de jeu de rôle. Ils découvrent ce qu’est un mandat. Ils doivent classer les objets dans une situation de crise par ordre d’importance et ensuite chaque groupe de gamin envoie un représentant et il y a quatre représentants qui ont deux fois moins de temps pour s’entendre sur la même liste. C’est juste un exercice et après cela ils écrivent un projet de loi qui est amendé. J’ai un collaborateur qui aide les enseignants à écrire en respectant les codes des textes qu’on examine à l’assemblée. Ils apprennent ainsi les deux principes de base d’une assemblée délibérative, c’est-à-dire le respect de la personne et le respect de la contradiction. Je sépare le message du messager, le respect de la contradiction, on passe autant de temps à examiner l’avis conforme que l’avis contraire, quels que soient les effectifs qui s’en réclament.
Il est important que cette prise de conscience arrive très tôt. L’école est l’un des lieux où ça peut avoir lieu. Il ne faut pas tout faire reposer sur l’école, l’ensemble des acteurs de terrain sont concernés. Tout ce travail-là, je pense qu’il doit démarrer très tôt, et il faut le tenir sur toutes les années, depuis l’enfance jusqu’à l’adolescence où il y a la constitution de sa propre identité et des repères qu’on adopte pour être quelqu’un et fier de soi. Sachant qu’il y a une vraie contradiction dans ce qui se joue — et c’est vrai pour tous les ados, quel que soit leur milieu social — c’est que je veux me distinguer mais je dois être membre du groupe. Et c’est ce paradoxe qui forme la personne adulte qu’on devient. Effectivement ça commence avant l’adolescence et c’est tout au long de l’enfance. »
Jacques-Alain Bénisti voit dans la loi sur le non-cumul des mandats l’origine du problème de la remontée du terrain vers les hautes sphères politiques. Aujourd’hui, les maires, qui connaissent le terrain, n’ont plus accès à l’Assemblée nationale, et les députés qui siègent à l’Assemblée sont moins en prise directe avec le terrain.
« On a décidé de séparer les maires des députés. La plus grande erreur qu’on ait pu faire. Le maire n’a pas le droit d’être député et le député n’a pas le droit d’être maire. J’ai été député quinze ans, j’ai été président de la commission des lois, je faisais ressortir les problèmes de terrain que je rencontrais. Nous les maires, nous sommes les seuls à pouvoir faire remonter ce qui se passe sur le terrain. Les députés ne le font pas. Aujourd’hui la plupart des députés qu’on a ne savent pas ce qui se passe sur le terrain. Donc, ils ne peuvent pas faire remonter les vraies problématiques qu’on rencontre. »
Cette dissociation entre député et maire explique sans doute que les responsables au niveau national ont une vision purement “politique” de ce qui se passe dans les quartiers et ne perçoivent pas pleinement la montée du danger.
Cette impuissance des adultes peut nous faire craindre le pire pour l’avenir des adolescents des quartiers. Mais une meilleure compréhension du phénomène des rixes peut faire émerger des solutions.
