Trois récits vont nous permettre d’illustrer le phénomène des rixes inter-quartiers. Le premier est celui de Nassim Saal, un lycéen de dix-sept ans qui a reçu douze coups de couteau lors d’un guet-apens en quittant son établissement scolaire. Heureusement, il s’en est sorti, même s’il garde des séquelles. Ce ne fut pas le cas d’Hismaël Diabley, quinze ans, qui a été tué d’un coup de couteau rue de la Roquette dans le 11e arrondissement de Paris alors qu’il tentait de s’interposer dans une rixe. Le troisième cas est celui d’Henri qui, se sentant menacé, avait décidé d’emporter un couteau au collège. Cette précaution lui a valu d’être sanctionné par son collège mais plus tard il a été agressé violemment en bas de son propre immeuble. Enfin, avec Damien Z., nous évoquerons trois autres cas.
Nassim
Les faits remontent à 2017. À l’époque, Nassim Saal a dix-sept ans. Il est originaire de Champigny-sur-Marne, il vit dans le quartier du Bois-l’Abbé. Il est scolarisé au lycée Max-Dormoy. Bien que situé sur le territoire de la commune de Champigny, ce lycée est en réalité le lycée de Villiers. De fait, il est surtout fréquenté par des jeunes de Villiers, et complété avec des jeunes de Champigny.
Le lycée est construit dans une zone industrielle isolée. Pour prendre le bus qui ramène les élèves au Bois-l’Abbé, Nassim doit contourner le lycée en empruntant un long chemin bordé de hauts murs, entre un cimetière et une casse auto. Nassim se souvient :
« Comme la plupart des jeunes d’aujourd’hui, je suis un grand fan de musique. J’avais mes écouteurs avec la musique à 100 % histoire de bien m’éclater les tympans. Et à un moment donné, j’ai senti derrière moi une sorte de grondement, une masse qui s’approchait. En me retournant j’ai vu que le chemin était complètement bouché par des gens qui se dirigeaient vers nous. Je dis “nous” parce qu’à la base il n’y avait pas que moi. Il y avait aussi une personne qui faisait partie de ma classe et deux ou trois autres lycéens qui fumaient à côté. Impossible de faire demi-tour pour essayer de s’échapper : l’autre côté d’où je venais était lui aussi bouché par une vingtaine de personnes qui se rapprochaient. Nous étions pris en sandwich. Et au fur et à mesure qu’ils s’avançaient j’ai fini par comprendre que j’étais le seul visé. Parce qu’en passant près des autres élèves, ils ne les calculaient même pas. La suite, vous l’imaginez… l’adrénaline monte, le stress monte. Quoi faire ? Je suis resté figé. J’aurais pu escalader un des deux murs, mais on ne comprend pas ce qui nous arrive à ce moment-là, on est paralysé. »
Commence alors pour Nassim un long calvaire…
« J’ai reçu des coups de barre de fer, des coups de béquilles, j’ai reçu douze coups de couteau. Ça a duré une heure. Une heure à être tabassé ! La plus petite lame, si je me souviens bien, elle faisait vingt centimètres. C’était pas de simples couteaux comme dans d’autres rixes ; j’estime que je suis un cas beaucoup plus grave. »
Personne ne vient le défendre. Tout semble très organisé. Des meneurs donnent des ordres aux agresseurs.
« Ce que j’entendais, c’était certaines voix directives. C’était clair, net et précis, du genre “Mettez-le par terre”, “Les coups de couteau, c’est dans le ventre, c’est pas ailleurs”. C’était tellement organisé que pendant un moment je me suis dit que j’étais peut-être en train de rêver. Ils sont arrivés avec des véhicules, ils ont bien pris le temps de boucher les passages, il n’y avait qu’une ou deux personnes qui donnaient des directives, c’était pas quelque chose d’affolé. Ils m’ont mis les coups de couteau quand j’étais debout. Ils étaient nombreux autour de moi, donc je n’ai pas pu m’allonger de tout mon long. Mais à un moment donné, il faut bien que le corps lâche avec toutes les plaies que j’avais. Donc au moment où mon corps a lâché, je suis tombé par terre. Je ne sais pas si ça les a choqués, ils se sont dit “On est allé trop loin”, et la plupart d’entre eux sont partis. Il devait en rester une dizaine sur la trentaine du départ, qui sont restés pour, entre guillemets, “terminer le travail”. Mais à un moment on a entendu des sirènes retentir aux alentours. C’est le son qui a éteint complètement l’événement. Tout le monde est parti. »
Ce serait une jeune fille qui aurait prévenu le lycée de ce qui se passait et le lycée, qui ne pouvait pas intervenir directement, a prévenu la police.
« Les policiers sont arrivés. D’abord ils ont couru après tous les malfaiteurs parce qu’ils ont vu une masse de personnes s’échapper. Pendant que la police courait après mes agresseurs, le lycée s’occupait de moi sur place, en attendant les secours. J’ai mis énormément de temps à me rendre compte de ce qui m’était arrivé. On en prend conscience seulement quand on est à l’hôpital et qu’on voit le chirurgien nous regarder droit dans les yeux et nous dire qu’on va peut-être finir paralysé à vie de tout le côté gauche. Parce que j’ai eu le nerf sciatique et l’artère fémorale sectionnés à moitié. Je pense que c’est à ce moment-là qu’on se dit qu’on va peut-être finir toute notre vie paralysé d’un côté, qu’on ne pourra plus faire tout ce qu’on veut faire comme un être humain normal, c’est à ce moment-là que j’en ai vraiment pris conscience. Je suis resté à l’hôpital vingt-quatre heures. J’ai eu une convalescence de trois mois d’ITT. J’ai de la rééducation, du kiné, des soins, du suivi psychologique aussi. J’ai vraiment eu la totale. En fait, la plupart des coups, je les ai reçus à la jambe gauche. J’ai eu une plaie derrière la tête et aussi au bras gauche. C’était un coup qui était censé venir au niveau de mon abdomen. Par réflexe j’ai mis mon bras, du coup le couteau m’a traversé le bras. Mais à l’heure d’aujourd’hui ça va beaucoup mieux, je n’ai pas encore récupéré toute ma mobilité mais je suis loin de la paralysie. Cet événement m’a traumatisé pendant une bonne période de ma vie mais j’ai toujours fait en sorte de ne pas le montrer aux gens. »
Nassim a su rebondir après cette agression, et il se lance dans une carrière d’acteur. Il va même porter son aventure à l’écran.
« Même au moment de l’agression j’ai eu l’impression d’être dans un film. Ça peut paraître un peu sado, mais je me suis dit, je suis dans un film, je suis dans un reportage. Après je me suis renseigné pour savoir comment, avec ce qui m’était arrivé, je pouvais créer un film sur mon histoire. Je ne dirais pas que ce qui m’est arrivé m’a plu et m’a servi, bien sûr, parce que ce serait un peu étrange, mais je pense que ç’a été le plus gros élément déclencheur pour que je puisse faire du cinéma. Et surtout je me suis dit qu’il fallait y aller et que la vie était trop courte, qu’il pouvait se passer des choses plus graves qui pouvaient me stopper dans mes rêves. »
Nassim a mis très longtemps à comprendre les raisons de son agression. En fait, il était le seul garçon de Champigny présent dans ce lycée fréquenté surtout par des jeunes de Villiers. La plupart des jeunes de la cité du Bois-l’Abbé de Champigny suivaient une filière professionnelle dans un autre établissement, le lycée Samuel de Champlain de Chènevières-sur-Marne. Nassim suivait lui une filière “générale”. Quelques filles étaient dans la même situation, mais les agresseurs s’en sont pris au seul garçon.
« Dans les quartiers on souffre des mêmes choses. On devrait trouver des idées communes pour se battre ensemble, et avancer ensemble au lieu de voir nos quartiers au journal de 20 h parce qu’il s’est passé un truc aussi grave que le mien. »
Depuis quatre ans, Nassim attend son procès pour tourner cette page douloureuse. Tous ses agresseurs n’ont pas été retrouvés, mais ceux qui lui ont porté les coups de couteaux ont été identifiés… Aujourd’hui, grâce au cinéma, il fréquente beaucoup de gens différents. Il côtoie même un de ses anciens agresseurs…
Hismaël
Nassim, si l’on peut dire, a eu de la chance, il s’en est sorti. Ce n’est pas le cas d’Hismaël, un jeune de quinze ans, passionné de rap, qui avait un bel avenir musical devant lui… Voici le récit d’Aoua Diabley, sa mère :
« Mon fils a été tué le 13 janvier 2018 au 51, rue de la Roquette à Paris dans le 11e. Il a reçu un coup de couteau dans le dos. C’était aux environs de 19 heures et il est décédé vers 21 heures. »
Ce jour-là, Hismaël, qui habite le 19e arrondissement, place des Fêtes, doit tourner un clip de rap ; il a fait appel à tous ses amis pour assurer le tournage. Mais le cameraman ne vient pas assez tôt et comme c’est l’hiver ils décident de reporter la réalisation du clip. Ils se rendent alors rue de la Roquette. Hismaël a longtemps habité dans le 11e avec sa famille ; il y a gardé de nombreux amis. C’est pourquoi, ce soir-là, il se trouve dans cette rue très animée située derrière la place de la Bastille. Mais des jeunes d’un quartier du 19e, Crimée, s’y trouvent aussi pour fêter un anniversaire…
« D’après ce que j’ai entendu, il y a eu une première confrontation entre les jeunes du 19e qui sont venus de Crimée à un anniversaire dans une chicha. Et il y a un jeune du 11e qui a dit “Les jeunes de Crimée sont là !”. C’est parti comme ça. Quand vous êtes d’un autre quartier… Dans cette première confrontation, les jeunes du 11e s’en sont pris à ceux du 19e. Et ceux du 19e sont retournés chez eux. Ils sont allés s’armer pour revenir s’attaquer à ceux du 11e. Ce sont les propos que nous avons entendus pendant le procès, au tribunal. Ce n’est pas quelque chose qui a été planifié.
« Il a fallu deux ans pour savoir qui a tué mon fils. Ils étaient six qui sont revenus de Crimée pour s’attaquer à ceux du 11e qui ne s’attendaient pas à cette bagarre. Il s’est interposé. Ça s’est passé à 19 heures. La rue était bondée. Personne n’a vu venir le drame. Ç’a été tellement rapide. Même les passants n’ont rien compris. Ils ont vu des jeunes armés qui arrivaient de partout pour s’attaquer à des jeunes qui ne s’y attendaient pas. »
L’origine de la rixe entre la bande de Crimée et celle du 11e est très mystérieuse.
« On m’a dit qu’il y a un jeune du 19e qui s’en est pris à celui du 11e parce qu’il sortait avec sa cousine et il n’appréciait pas ça. Des trucs de gamin. Des histoires d’amour de 12 ou 13 ans. Il y avait peut-être là des rivalités qui existaient depuis longtemps. Mais il paraît que c’était réglé. Je ne savais pas qu’il y avait une rivalité entre les jeunes du 11e et du 19e. »
Pourquoi Hismaël s’est-il interposé ? Il avait des amis dans les deux bandes, c’est pourquoi il a voulu éviter une bagarre entre ses amis. Mais lui-même ne faisait pas partie de ces bandes.
« Il avait des passions, le foot, le sport. Il était connu des jeunes, il faisait des petits concerts. Je n’ai jamais entendu dire qu’il avait des problèmes. »
C’est seulement au procès qu’Aoua Diabley va découvrir qui est l’assassin de son fils :
« On a attendu deux ans le procès. Il y a eu des reconstitutions, personne ne voulait dénoncer l’autre. Il a fallu qu’on aille au procès pour que l’auteur reconnaisse les faits. Mon avocate m’a dit que c’est souvent au procès que les jeunes craquent. Et la vérité sort. Et c’est ce qui s’est passé. Il a été condamné à cinq ans de prison ferme. Il avait quinze ans. Au procès ils avaient tous dix-huit ans mais quand ça s’est passé ils étaient mineurs. La peine maximale c’est sept ans. Le fait de reconnaître que c’est lui qui a porté le coup a diminué la peine. Avant d’aller au procès on m’avait avertie que les jeunes ne prennent pas beaucoup. L’essentiel était qu’on sache vraiment ce qui s’est passé, si mon fils avait fait quelque chose, pour que je sache vraiment cette vérité. Je ne dis pas que je suis sortie satisfaite du tribunal mais au moins j’ai su la vérité. Le verdict, je l’ai accepté. On m’a demandé si je voulais faire appel, j’ai dit non, je ne voulais plus revivre ce procès, revoir l’assassin de mon fils. Je ne supportais plus cette ambiance. Je fais mon deuil et c’est tout. »
Mais pour Aoua Diabley, le mobile du meurtrier reste un mystère. Le procès ne lui a pas apporté d’éclaircissements :
« Au cours du procès les avocats passent, les éducateurs passent, pour parler de la personnalité de cet enfant qu’ils ont vu grandir. Et depuis tout petit, on sait qu’il y avait des problèmes. Et il a grandi avec ses problèmes. Il a la rage, il est jaloux des autres. Ces jeunes ne font rien, ils se baladent toute la journée avec des couteaux dans leur sac à dos et ils provoquent. J’ai entendu dire qu’ils étaient jaloux d’Hismaël. Pourquoi ? Je ne sais pas. Sans doute parce qu’il faisait de la musique, des concerts, des clips. C’est ce que j’ai entendu : ils s’en sont pris à Hismaël parce qu’ils sont jaloux de lui. Des témoins ont dit : “C’est au hasard”. Non, ce n’est pas au hasard. »
La tragique de la vie est qu’Aoua Diabley, d’origine ivoirienne, était venue en France dix-sept ans auparavant pour soigner Hismaël qui était un enfant prématuré et souffrait d’un souffle au cœur.
Henri
Dans ce contexte anxiogène, les jeunes tentent de se protéger. C’est le cas d’Henri qui se sentait menacé par le chef d’une bande, un jeune très agressif qui avait frappé sa maîtresse parce que, selon lui, elle lui avait mal parlé. Nathalie, la mère d’Henri, avait bien senti que quelque chose n’allait pas chez son fils :
« Depuis quelque temps, mon fils avait peur d’aller à l’école. Il avait peur de rencontrer des amis. Je lui ai dit “Mais qu’est-ce qui se passe à l’école ? Pourquoi tu veux pas y aller”. “Non, c’est rien”. Une fois, il est rentré peureux à la maison, on ne savait pas ce qui s’était passé. On lui a posé la question “Qu’est-ce qu’il a ?”. Il m’a dit “Rien”. Or il avait déjà eu des menaces à l’école. »
En fait, Henri essayait de quitter une bande dans laquelle il était entré dès le primaire. Comme ses parents contrôlaient ses horaires, il ne pouvait plus participer aux actions de sa bande.
« S’il rentrait tard, je m’énervais, je le punissais. Il se sentait tiraillé. Son père a pris beaucoup de temps pour lui parler. Il a décidé de se retirer. Or dans cette bande-là on ne peut pas se retirer ! S’ils ont des problèmes, tu dois régler aussi les problèmes. Lorsqu’il est arrivé au collège, il a dit qu’il ne voulait plus rester dans cette bande, ils lui ont dit “Si tu veux partir, on va te tuer. On va te massacrer. De toute façon, tu fais partie de la bande”. Il leur a dit “Non, j’ai pas peur de la mort, je peux me défendre”.
Mon fils ne dormait plus. J’ai dit à son père “Il y a un souci”. Pour se protéger il a décidé d’apporter un couteau à l’école. Et le matin, le jour où on lui a dit qu’il subirait sa mort à la sortie de l’école, il se lève, il prend le couteau, il part. Vers 18 heures la directrice appelle mon mari en disant “On a arrêté votre fils ; il paraît qu’il avait un couteau”. Comment ils ont su qu’il avait un couteau ? À la récréation, mon fils s’est confié à un de ses amis et lui a dit : “Je ne suis pas un peureux, je suis venu avec mon couteau. S’ils cherchent des problèmes ils vont avoir aussi des problèmes”. “Tu as ramené un couteau à l’école !?!”. Il dit “Oui”. Heureusement, cet ami est parti avertir la Direction. Je dis heureusement parce que ce jour-là si personne ne l’avait su, je ne pense pas que mon fils serait encore vivant aujourd’hui. Parce que dans cette bande-là ils étaient tous prêts à le tuer.
Mais un autre ami est venu le prévenir plus tard : “Attention, ils ont déjà averti la Direction que tu avais un couteau. Donne-moi ton couteau, je vais le jeter dehors, sinon tu auras un gros souci”. Mon fils a donné le couteau à cet ami : “Jette-le à la poubelle, je ne sais pas où, comme ça, s’ils m’appellent je n’aurai rien sur moi”.
Plus tard, on vient chercher mon fils dans sa classe et on lui dit “Donne le couteau”. Il a nié : “Non, je n’ai pas de couteau”. “Il y a deux ou trois personnes qui nous disent que tu as le couteau. Montre-nous”. Par peur il a menti, il a dit “Je l’ai jeté dans le buisson”. La directrice est sortie chercher le couteau. Ils n’ont rien trouvé, heureusement pour nous : s’ils avaient trouvé le couteau on ne sait pas ce qu’ils auraient dit à l’école. »
Les faits se déroulent en octobre 2020. À cette époque, le professeur d’histoire-géographie Samuel Paty vient de se faire décapiter peu après être sorti de son collège. Une grande tension règne dans les établissements scolaires. La mère d’Henri arrive à l’école dans ce climat très particulier :
« J’arrive à l’école comme une folle, la directrice me calme. Je demande à mon fils de me montrer le couteau. Il me dit “Maman je ne l’ai plus, je l’ai donné à Untel”. La Direction essaie de contacter l’enfant. L’enfant il dit “Non, Henri ne m’a rien donné !” Qui dit la vérité ? Après ils font des enquêtes. Il faut qu’on trouve ce couteau. Merci à cet enfant qui a parlé du couteau à la Direction car s’il n’avait rien dit, mon fils aurait gardé le couteau et le soir à la sortie de l’école, ça risquait d’être Villiers contre Champigny. Et un enfant qui était tué. Et ça allait être mon fils qui allait être tué. »
La direction du collège dit à Nathalie qu’ils vont envisager une exclusion du collège, car “c’est une arme qu’il a apportée”. Mais Nathalie défend son fils :
« J’ai dit “Écoutez, il était tellement menacé, il était victime. Vous le connaissez bien, mon fils ne peut pas ramener un couteau comme ça à l’école sans raison”. On a regardé dans son téléphone, il y avait des menaces de mort : “On va te couper la tête”. »
Puis les vacances de la Toussaint arrivent et en attendant que le collège statue sur son sort, Henri se terre chez lui, ou alors il sort avec son père ou ses sœurs, jamais seul, par peur des représailles. Mais un jour, pensant que les choses se sont tassées, son père lui demande d’aller acheter de l’huile à la supérette du coin.
« Mon fils sort seul pour aller acheter de l’huile, mais en rentrant, il y a quatre ou cinq jeunes qui se sont mis à le poursuivre. Lorsqu’il a remarqué cela il a commencé à courir aussi. Ils se sont tous jetés contre lui. Ils lui ont donné des coups, l’ont tabassé. L’enfant criait. Ils l’ont amené vers là où il n’y avait pas de caméra. J’ai dit à son père : “Il est juste parti à Caddy Cash ; ça ne peut pas lui prendre trente minutes, c’est beaucoup trente minutes”. Alors on regarde par la fenêtre et on voit des jeunes qui courent. Il y a un qui nous a vus. Il a crié : “Tes parents sont là. Ils nous ont vus !”. Je suis descendue comme ça, sans chaussures. Ils sont tellement malins qu’en quelques secondes, ils avaient tous disparu ! On voit mon fils étalé par terre. Et du sang qui coulait. Il avait la tête gonflée et aussi les genoux. Il criait, il avait peur. On a regardé s’il n’avait rien de cassé et on l’a amené chez le médecin traitant. Il nous dit qu’il fallait faire un IRM pour voir s’il n’y avait pas une fracture du crâne. Je commençais à pleurer, le médecin traitant nous a dit : “Ces bandes de jeunes, je ne sais pas ce qu’ils cherchent à se tuer entre eux”. »
Les parents soignent leur enfant puis vont au commissariat du Bois-l’Abbé à Champigny pour porter plainte. Henri a reconnu un de ses agresseurs, et c’est justement le jeune très agressif qui avait frappé son enseignante. Les autres agresseurs avaient des capuches ; ils n’ont pas été identifiés. Mais les parents n’en restent pas là et vont trouver les parents de l’agresseur.
« Ses parents, en apprenant ce qui s’était passé, étaient fous de rage. Ils ont dit “Cet enfant, il nous apporte toujours du malheur, des problèmes. J’en ai marre de lui. Il était à Pierre-Marie-Curie. On l’avait exclu de là-bas parce qu’il avait tapé une maîtresse. Il est très intelligent mais il est tellement perturbateur, il est violent”. J’ai dit : “Là, ce qu’il vient de faire c’est un délit”. Je me disais “Qu’est-ce qu’ils ont dans la tête ? Ils veulent qu’on parle d’eux ? Qu’on parle de la ville de Villiers ?”. Après cet enfant je l’ai rencontré. Je lui ai dit “Écoute, s’il arrive quoi que ce soit à mon fils, tu seras le coupable”. Il a avoué et il a parlé des autres enfants, donné leurs noms, là où ils habitaient. Sa mère a dit “On ira tous ensemble”.
Nous sommes partis chez chaque parent de ces enfants-là. Ils étaient au nombre de cinq. On a parlé avec ces parents : “Écoutez, on est tous des Africains, je sais qu’en ce moment il y a des rixes, mais mon fils il n’est pas comme vous. J’ai dit que je voulais aller très loin, je voulais porter plainte”. Les parents commençaient à demander pardon.
Tous ces jeunes ce sont des guetteurs aussi. Quand il y a la police qui arrive, c’est eux qui sifflent. Ils ont des grands frères. Ils voulaient que mon fils soit parmi eux et qu’il fasse des trafics. Il a refusé. Et c’est là qu’ils ont commencé à lui chercher des problèmes. Je me suis dit, si on porte plainte, j’ai deux grandes filles, je suis à Villiers, j’ai peur pour mes enfants qu’elles soient violées. C’est là où j’ai fait une demande pour quitter Villiers.
D’ailleurs les parents ont été victimes de représailles : « Ils ont troué un pneu de notre véhicule, raconte Nathalie. Ils ont rayé la carrosserie, ils ont cassé nos rétroviseurs ». Tout a été fait pour qu’ils ne maintiennent pas leur plainte. Et les parents ont cédé. « J’ai dit je veux bien porter plainte, mais qui va me protéger ? Et qui va protéger mes enfants ? C’est bien de porter plainte mais tant que je serai à Villiers je ne ferai rien ».
Quant à leur fils :
« Au conseil de discipline ils m’ont dit qu’ils voulaient prononcer une exclusion définitive. “Mais vu les éléments que vous nous avez fournis, le problème ne vient pas de votre fils mais des bandes”. Je leur ai donné les noms, ils ont enquêté sur la bande. Ils étaient plus de cent-vingt jeunes dans cette bande ! Ils ont dit “On va le reprendre à l’école dans un service, un service d’élèves délinquants”. Mais j’ai dit “Mon fils n’est pas un délinquant”. Quel parent peut mettre son enfant dans un service d’élèves délinquants ?! J’ai dit “Non, mon fils n’est pas un délinquant. Il a subi des menaces pour entrer dans cette bande”. Je l’ai gardé à la maison pendant huit jours, il a repris l’école, tout va bien. L’école a quand même fait quelque chose, ils ont essayé de rencontrer quelques parents de ces élèves-là. »
Henri a finalement retrouvé sa place à l’école :
« À la rentrée, la bande a essayé de le menacer verbalement, Ils étaient cinq ou six. Avec les yeux perçants. Mon fils est rentré et nous en a parlé. Ils ne l’ont pas touché. J’ai dit “Ça c’est juste des menaces. Tu ne parles pas, tu pars. Ils veulent juste te faire comprendre qu’ils sont là et qu’ils te surveillent”. Du coup, ça s’est calmé. Mais on est toujours inquiet. Si je ne l’ai pas vu pendant dix ou vingt minutes, mon cœur bat. On n’est pas très à l’aise. Il y a des enfants qui sont restés dans cette bande malgré eux. Ils ne savent pas comment s’en sortir. »
Trois autres cas…
Damien Z., qui est professeur d’anglais en région parisienne, a vu exploser cette violence des adolescents à l’époque où il était au lycée Paul-Robert, aux Lilas, en Seine-Saint-Denis :
« La façon dont cette violence adolescente est apparue dans ma vie, c’est suite à la mort d’un jeune qui s’appelait Aboubakar en octobre 2018, qui est mort des suites des blessures qu’il avait reçues lors d’une rixe un samedi. Avec mes collègues enseignants on s’est parlé pendant le week-end. Aboubakar n’était pas un élève scolarisé chez nous. Par contre, on savait que parmi les jeunes qui avaient participé à cette rixe il y avait des élèves de notre établissement. Pour nous, ça s’inscrivait dans un contexte de rivalités territoriales entre jeunes de quatre communes avoisinantes : les Lilas, le Pré-Saint-Gervais, Romainville et Bagnolet. Pour moi il était évident qu’il fallait faire quelque chose. »
Mais il ne parvient pas à convaincre ses collègues. Hélas, un an plus tard, le 4 octobre 2019, un adolescent de quinze ans, Kewi Yikilmaz, est poignardé pendant un cours de sport au stade Jean-Jaurès aux Lilas en Seine-Saint-Denis :
« Suite à la rixe qui avait eu lieu l’année précédente, d’après les journalistes qui m’ont parlé et la police, des Lilasiens et des Gervaisiens se montaient la tête et se cherchaient sur Internet. Ils se sont lancé des insultes et provoqués. Et apparemment — encore une fois je raconte comme la rumeur m’est venue — une jeune femme aurait dit “Bah, vous savez, le Enzo qui se f… de votre gueule sur Internet je le vois passer tous les vendredis matin là où vous avez sport, devant le gymnase”. Les jeunes se sont donné rendez-vous avec une bande de Lilasiens scolarisés là où je travaille et une bande de Gervaisiens autour d’Enzo, qui avait demandé de l’aide la veille. Mais la veille, les amis d’Enzo lui disent “Écoute, on va pas venir, la rumeur dit qu’il y aurait des couteaux, c’est trop grave, démerde-toi”. Enzo, au dernier moment, appelle un jeune qui s’appelle Kewi Yikilmaz, qui est un jeune en lycée pro à Aubervilliers, qui est Gervaisiens aussi, qui est un jeune joueur du Red Star qui dit “OK, je vais venir”. C’est un jeune que j’ai appris à connaître après par l’intermédiaire de sa famille, de ses photos, un jeune un peu charismatique, solaire, j’ai même ses anciens profs de collège qui m’ont raconté que c’était un jeune très populaire. Il vient et c’est lui qui va mourir d’un coup de couteau dans le torse. Mais là, ce n’est pas une rixe, et moi c’est une des premières leçons que j’ai tirées de mon expérience de plusieurs années sur cette question-là. Les rixes c’est pour moi une forme prise par un phénomène plus large, la violence adolescente. »
Et l’histoire se répète, en septembre 2021. Ibrahima, un lycéen de seize ans réputé sans histoire, originaire de Bagnolet en Seine-Saint-Denis, est tué d’un coup de couteau à la poitrine dans la commune voisine des Lilas.
« Un Lilasien l’a tué parce qu’il avait le tort d’être dans la mauvaise ville. Et aujourd’hui la fierté des jeunes qu’on entend c’est “Nous au moins aux Lilas, on va jusqu’au bout”. Ils se créent une identité et une fierté autour de ça. Ce sujet-là, il revient et il reviendra. Il y a un rapport à la violence qui est de plus en plus décomplexé. Il y a eu une agression cinq jours avant la mort d’Ibrahima, cette année, avec un élève qui a eu le nez cassé et qui a perdu conscience pendant cinq minutes en cours de philosophie. On est confronté à une violence de plus en plus forte qui s’exprime par plein de façons : le harcèlement en ligne, en visu… Il y a un phénomène de culture, de la même façon qu’il existe une violence contre les femmes, et on parle de culture du viol, eh bien, je crois qu’il existe une culture du coup de couteau. »
Ces récits sont terrifiants. Tous les acteurs qui se préoccupent de la jeunesse ne peuvent pas rester les bras croisés en comptant les morts et les blessés. D’autant que les choses ne vont pas en s’améliorant. Nous allons donc maintenant tenter de mieux comprendre ce phénomène.
